En prenant mes clés, je félicite la dame de l’accueil de l’Abbaye de Royaumont sur la qualité des rénovations entreprises, la luminosité quiète des chambres…. Elle m’apprend alors que ce calme n’est pas du goût de tout le monde, et que certains hôtes déplorent l’absence de latélé dans les chambres. Cette nouvelle me cueille, non, me fauche. Elle raconte quelque chose qui dépasse la plainte familière, qui trouve dans le moindre manquement, l’occasion de se satisfaire. Une autre fois, l’absence de piscine et de bains bouillonnant pourrait apporter de l’eau à ce moulin à paroles…
Les séminaires qui ont lieu à l’Abbaye, à côté des résidences d’artistes, n’ont plus rien à voir, à première vue, avec la formation des prêtres, ni avec Jacques Lacan, mais avec les entreprises qui offrent dans ce beau cadre une formation continue à leurs cadres. Cadres baptisés séminaristes, pour l’occasion, et je me demande si l’habit du nom n’en fait pas des moines d’un nouveau genre.
Royaumont est une abbaye su XIIIe siècle, dotée de corps de bâtiments exceptionnels, d’un cloître, d’un parc, de jardins où des ruines romantiques transportent l’âme d’un tableau de Kaspar Friedrich à un roman de Théophile Gautier. Les résidents n’y séjournent pas, loin s’en faut, dans des cellules monacales. De récents travaux ont encore élevé le standing de l’hôtellerie et ceci explique peut-être ce besoin de latélé : 4 étoiles = moquette, minibar et télévision. La rénovation a été faite avec goût : les chambres ont gagné en confort et leur aménagement, d’une grande sobriété, dit bien où l’on se trouve : dans un lieu dédié au travail, à la réflexion, à la contemplation, à la concentration et à la rencontre. Les repas sont pris en commun, sur de grandes tablées, l’abbaye est dotée de deux bibliothèques, d’un auditorium avec grand écran et de vues où l’on peut se perdre sans quitter gros ventre chaleureux. Les signes religieux sont absents des salles de travail, des couloirs, des salles de restaurant et des chambres. Sur les murs, des partitions, des photos d’artistes, de philosophes… Du dieu qui a motivé la construction du lieu, il reste la pierre, la lumière, les grands volumes d’architecture et le silence. Éléments dont tous les autres dieux s’accommodent volontiers, ainsi que l’absence de dieu.
Les séminaristes en mal de télévision n’ont peut-être pas la culture nécessaire pour jouir de ce spectacle, pour profiter du parc et du jardin des simples … Soit. Mais ils sont par contre suffisamment 2.0 pour n’être pas venus sans un ordinateur offrant un accès illimité aux chaînes de latélé. N’y a-t-il pas là un mystère ?On peut comprendre qu’un être humain des villes confronté à ce lieu d’espace, de lumière et de silence, chambre d’échos implacable de notre monologue intérieur, décide de recouvrir ce bruit intime par les décibels familières de latélé. Mais puisque ces décibels sont facilement accessibles sur son ordinateur ou son téléphone, qu’est-ce donc qui manque vraiment dans sa chambre ? Je suis couchée sur mon lit, je contemple le mur immaculé en face de moi et je me rends à l’évidence : c’est l’objet télé qui est absent, le meuble manquant. Celui qui mettrait un terme à cette blancheur, celui qui prendrait sur le mur la place de l’icône sacrée, seule à même de délivrer la Voix Cathodique dans sa puissance et sa gloire.
#lemerlejaune