Benoit Riou, François Bon, Tiers-Livre, Emmanuelle Cordoliani, Arsene Kuang, Sérail

Hors-Sérail | Vies brèves

Dans l’intérieur de l’habit du Pacha Selim, attendent cinquante lames. Il serait plus juste de dire qu’il garde cinquante triomphes contre son coeur. L’une et l’autre formule sont également inappropriées pourtant : le Tarot Mantegna, — dont jamais il ne sépare, dont sa vêture même est l’étui autant que le fourreau de son corps d’épée — le Tarot dit de Mantegna n’est pas un Tarot, et toutes les appellations relatives à ses cartes sont, par conséquent, usurpations, à peu près, faux-semblants … Le Mantegna ne sert à rien. Il est inopérant dans la divination de l’avenir, ou la divulgation des secrets. N’importe : la tentation de l’avenir s’est écoulée de Selim avec le pus des blessures. Les cicatrices marquent la chair de son dos d’une croix blanche, qui l’inscrit dans le présent irrémédiable. Le Mantegna n’est pas non plus un jeu. Mais il y a beau temps que le Pacha se contente de regarder les joueurs jouer et d’encaisser leurs pertes dans le tiroir sans fond du Gardien du Chiffre. Il souffre parfois la société d’une seule personne, dans la partie unique d’un jeu où les pièces, pourtant différentes initialement dans leur forme et leur mouvement sont remplacées par des noyaux d’olives. Cette condition n’étant pas discutable, et la réputation du Pacha, effroyable, rare sont ceux qui s’y risquent. Selim ne mise lui-même jamais d’argent — sauf avec les petits enfants qui le plument dans sa perplexité — . Les parties aux noyaux d’olives sont autrement intéressées et leurs enjeux, déraisonnablement élevés. On ne compte qu’une exception à cette règle des jeux : la partie dont le nombre de manches ressemble à un 8 alangui et qu’il dispute sans discontinuer avec la Constance — comme il nomme l’odalisque changeante qui coupe son cœur en deux — et dont les coups peuvent être espacés de plusieurs jours, mois, années.
Le Mantegna, faux jusqu’à son nom, ravit Selim, le tient dans la permanence du Sérail, où qu’il soit, quoiqu’il fasse. Deux fois l’an, il dispose les arcanes devant Osmin, toutes les cinquante, fraction d’une armée invincible, en ordre de bataille. Quand la dernière arcane est posée, il revient à la première — les manches de sa chemise blanche, largement retroussées, dégageant ses poignets — et la retourne face contre le tapis, d’un geste serpentin de prestidigitateur. Il sourit, le Pacha et son géant mordille sa moustache. Osmin est doté d’une mémoire respectable, mais il manque de méthode et il aime l’alcool. À chaque fois, il croit retenir cinq figures, il en oublie deux, une revient inopinément d’une fois précédente. Chargé de cette commande fragile comme feuilles de physalis, il prend la route incertaine qui mène au Marché des Vacillantes.
Selim a dû évoquer le Mantegna en trois occasions — il ne l’appelle jamais par ce nom d’imposture, il n’en parle pas non plus autrement. Dans les cas d’extrême nécessité, il désigne de l’index de la main droite la poche de son habit, et il murmure là, comme s’il avait peur de réveiller une de ses figures. Ce faisant, il montre son coeur —. Il a été contraint de le prononcer à voix haute, ce nom de carnaval, pour entrer en possession de l’objet. Nécessité fait loi. Un jeune homme chinois, très élégant, l’avait engagé pour recouvrer la somme nécessaire à ce qui nous semblerait d’extravagants débours vestimentaires en Europe. Lourdement endetté auprès d’un chineur d’un genre très particulier, — pour un manteau —, il n’avait eu d’autre choix que de se défaire du jeu. Le dandy affirmait qu’il était l’original des Estate. Mantegna de la série E. Et l’âge vénérable des cartes, la facture de leur gravure et la puissance de leur ensemble n’auraient pu échapper au plus novice des prêteurs. Il y eut des âmes naïves pour croire qu’il avait voulu acquérir ce manteau somptuaire pour paraître au mariage forcé qui le rappelait en Orient. Il mourut des poumons quelques mois après ses noces, fauché en pleine jeunesse par une vieillotte maladie d’opéra. — En Chine, les acteurs ont conservé l’habitude d’incarner indifféremment les hommes et les femmes et l’on raconte que le dandy s’était un jour montré une Cendrillon bouleversante devant quelques occidentaux subjugués à jamais par la pureté de cette vision — . Conformément à sa volonté, consignée par écrit auprès d’un notaire français, on l’avait enterré dans le manteau, sans boîte, à même la terre de ses ancêtres. Avec un chapeau melon, qu’il avait ramené très banalement de Londres et ses chaussures de Monsieur Parfait. Jamais de sa vie il n’était venu au Sérail, mais en plusieurs occasions son visage s’est superposé à celui d’Arsène, le fleuriste. Une fois, il liait ensemble asphodèles et amarantes. Une autre, il regardait — un oeil de lumière, un oeil d’ombre — le numéro de la robe-cage depuis la coulisse. Selim ne l’avait jamais rencontré de son vivant, mais il le reconnaissait à chaque fois que la vie les mettait en présence l’un de l’autre, depuis qu’il était mort. Fréquemment, au sortir des ascenseurs d’hôtels de luxe de la vieille Europe.
Je veux le jeu. L’usurière était borgne et faisait mine d’être sourde. Selim Bassa avait dû préciser : le Mantegna. Il est très cher… Elle était tranchante sur les T. Je suis très riche. Elle souriait comme les gouvernantes avec les petits enfants menteurs : Il ne s’agit pas de cela. Sur son visage ridé et pâle, le cache-oeil noir faisait l’effet d’une porte ouverte sur un couloir sombre… ou du trou d’une serrure assez grande pour s’y engager à mi-corps… J’ai quelque chose que vous désirez. La présomption de Selim éclaira le visage de la femme d’un sourire doux : si seulement…Si, vraiment : j’ai quelque chose que vous désirez… savoir. Son oeil unique brilla d’un éclat d’or.
Selim avait parlé tout un jour et toute une nuit. Osmin gardait la porte de l’échoppe, effrayant les passants curieux des trésors de la vitrine et les joueurs aux abois, pressés d’engager leur dernier bien pour un ultime coup de dés. Il raconta à l’usurière, sans omettre le moindre détail, ce que cet oeil, qu’on lui avait pris dans sa cinquième année, avait vu depuis. Combien puissant et mauvais il était devenu. Craint de celui-là même qui l’avait énucléée. Comment il avait cru ainsi pouvoir échapper à la malédiction des yeux vairons de cette petite fille du déshonneur. Allant jusqu’à ambitionner d’en détourner le cours à son avantage en conservant l’œil d’émeraude dans un petit flacon, qu’il gardait autour de son cou. Il s’est très lourdement trompé… L’oeil de l’usurière fixait déjà un autre horizon.
Le jeu était entré en possession de Selim. Il s’était substitué à sa mémoire du présent.  Au Sérail, les fonctions demeuraient inchangés, et leur exercice transformait à ce point ceux et celles qui les endossaient que tôt ou tard, leur allégorie les touchait de l’aile. Grâce aux arcanes, Selim pouvait retrouver chacun des visages qui s’y était succédé. Mais bientôt, il s’aperçu que certains rôles n’avaient pas encore été joués, les cartes appelaient leur joueur, leur joueuse. Sa curiosité grandissait. Selim attendait, l’oeil grand ouvert. Mais deux fois l’an, à bout de patience, il bousculait le hasard et Osmin partait pour le Marché des vacillantes.

Ciel, poème, poésie, Emmanuelle Cordoliani

La préférence

Ce que tu aimes
Ce n’est pas le ciel des merveilleux nuages
au-dessus de cette ville
C’est le ciel

Ce que tu aimes
Ce n’est pas la lumière qui dore les illustres bâtiments
dans cette ville
C’est la lumière

Ton temps est venu :
Prends les ciels, l’or et la lumière
Et va-t’en loin
Là où demeure ton amour

Serail, Cordoliani, Smoke, journal sans journal, Stéphane Mercoyrol, Emmanuelle Cordoliani, arénophile

Hors-Sérail | Journal sans journal

… Je suis la secrétaire de mon temps, de tout mon temps. Sans majuscule. Je suis la secrétaire de mon temps, j’en tais les secrets en les consignant par écrit au vu et su de tous et de toutes. Je tiens le journal du travail et de la parole. Tout se noue étroitement au point qu’il est impossible d’en rendre compte méticuleusement : la jungle, on peut s’y faire un passage à la machette, ou bien braquer un projecteur dessus. Ou encore en dire une histoire, une bribe, qui ne vaut pas pour le tout comme le segment vaut pour la droite, qui n’est pas un fil sur lequel nous pourrions tirer pour en faire une pelote proprette, une boule bien dense. À peine un grain de sable dans la doublure de mon habit.

J’ai tenu pendant un an le journal de l’Enlèvement au Sérail. Non. J’ai tenu pendant quelques semaines la chronique de l’Enlèvement au Sérail et très vite, je suis devenue la scribe du Sérail. Je consignais les répétitions, la démarche, le savoir-faire. Mais très vite les objets, les vivants et les morts du Sérail se sont jetés en travers de mon chemin, m’ont tirée par la manche comme un enfant fait à ce vieux bonhomme  juif qui conte sur la place du marché, les yeux fermés, sans plus personne qui l’écoute — croit-il —. Les vivants aimantaient les histoires sans le savoir le plus souvent, sans le vouloir. Un qui prêtait sa carcasse au garde du corps examinait avec un soin d’expert les cartons d’invitations des invités, celui qui faisait le Pacha s’étendait en odalisque sur le tapis usé… dans les mêmes fonctions apparaissaient d’autres visages, d’autres corps et …une permanence. Alors il fallait écrire ces histoires. Il n’y avait pas le choix de ne pas les écrire. Plusieurs encore, déjà, attendent. Patientes, tranquilles, certaines. Semblables à ces heures d’attentes aux frontières des Balkans avant l’Europe : des enfants jouent sur l’herbe du terre-plein central, ici et là se bricolent de petits feux inoffensifs pour faire griller de la viande, on ne redémarre pas les voitures, on les pousse, portières ouvertes, ça discute, ça attend et c’est quelque chose du voyage et non une perte de temps. Je dessinais alors, pour les distraire, pour les voir, pour sentir le temps, sable dans ma main comme sur la plage inlassablement palpé.

 [ MOSAÏQUE ] Coffret sans fond ni couvercle, pour mes récits ( hors ) du Sérail, un ami ( dans un café ) m’a offert ce mot ( facile comme la dernière pièce d’un puzzle ). À cet énonciation, les voilà qui par un côté se lient à un autre, à n’importe quel autre, sans que jamais les couleurs ne jurent autre chose que leur appartenance à la même matière brisée, éparse et sur le chemin d’être rassemblée à nouveau dans un futur libre de toute finitude.

Un dimanche matin, j’entends une conférence sur le sable. Y aurait-il moyen de transporter tous les sables de la terre sur soi ? La question me tourne en boucle, petits tas de vermicelles mouillées, traces des vers qui creusent mes galeries de matière grise.  
[ ARÉNOPHILE ]
Elle a toujours eu un grain
ça fait le vide
autour d’elle
un grain de chaque
Tous les déserts
du monde
pris dans la doublure
de son cache-poussière
Combien en faudrait-il de grains pour une collection exhaustive ? Et à quoi ressemblerait  la collectionneuse sur la carte du Mantegna ? Elle attend, elle aussi depuis, en compagnie du gardien du chiffre, du faussaire et du soldat paisible au Marché des Vacillantes.

Celui qui n’a pas de nom. Dans le métro, j’entrevois sur la page d’un livre Celui-qui-n’a-pas-de-nom. Je le connais, celui-là, si c’est bien le même : il traverse une histoire que j’ai écrite il ya longtemps. Combien sont-ils ? Un seul comme dans l’histoire du chien de Heiner Müeller  ? Ou bien des clones ? Un prénom en commun, il n’y a rien de plus commun, mais avoir pour nom l’absence de nom…

En traversant une l’île de la Cité, nécessité impérieuse d’appeler Stéphane, qui jouait le Pacha, pour lui raconter deux rêves coup sur coup que j’ai faits de lui. Rêves de clôture du Sérail. Quel meilleur moyen de fermer en ouvrant que de rêver ? Il décroche hilare, comme dans mon premier rêve [1] : J’allais t’appeler ! J’ai rêvé de toi la nuit dernière, je ne me souviens plus, tu étais là, c’était bien. Je ris en l’écoutant. Je ris en lui racontant mes rêves, nos rêves. Les conversations ne sont jamais interrompues. Elles sont les fils de l’existence, qui chantent et vibrent dans le vent avec leurs silences à basse grésille, trames et chaînes d’un amour qui nous dépasse.

Plus tard dans la soirée, je me souviens de cette rue, du milieu de cette rue — mais dans quelle ville ? — où j’ai eu l’idée de la disparition du Pacha, sortie géniale dans un nuage de fumée, truc dans un monde d’illusion, boucle merveilleuse qui ouvrait d’un coup toute les portes.


[1] Une pâtisserie orientale angle saillant de deux rues sans histoires, en face d’une caserne close. Deux fois par jour la lumière la traverse de part en part. Il faut être là. C’est là que nous sommes dans la lumière. Plus de pâtisserie. Des petites tables aux plateaux de cuivre gravés, collées aux banquettes rouges, pour laisser au centre toute la place au tapis. Un tapis de bohème, cent fois rejoué, cent fois rapiécé, Stéphane, l’acteur qui se prête au Pacha est couché sur le dos, les jambes croisées sur sa chemise blanche, comme s’il s’était basculé depuis une assise en tailleur. Les jambes croisées sur son torse comme les os des tibias en dessous du crâne du drapeaux des pirates. Tout est inversé. Jambes noirs sur fond blanc et sa chevelure brune vivace sur sa tête — Stéphane, le couronné —. La lumière même rit. Il est hilare : Tu m’as complètement pachaïsé. Je redis ses mots, jusqu’à mon réveil. Ils ont la même couleur de Sésame que ceux d’une autre couronne, des années plus tôt, usant du même passeur : Il est pour moi tout votre sang pur à l’heure de clore.
La nuit suivante, l’acteur qui est le Pacha qui est mon ami, encore. Nous fermons la boutique. Il ne fait que passer, très élégant dans une chemise qui se serait dupliquée de sa veste de Monsieur Loyal, noire à ramages d’argent. Il est déjà de dos dans l’embrasure lumineuse :
Tu viendras me rejoindre sur la terrasse, il faut que je te dise une chose .

François Bon, Emmanuelle Cordoliani, nuit, Altelier d'écriture, TIers-Livre

Une des autres nuits

dans un demi-sommeil d’enfant j’aimais les puzzles mais pas trop les bords des puzzles et encore moins les coins des bords des puzzles qui les enfermaient à double tour dans l’image pour seule fenêtre, coincé à la maison, collé au carreaux, tout le jour comme un petit malade tandis que quelque part en bas ça se passait sûrement, quelque chose, dans la rue, dans la ville, dans le globe terrestre qui fait de la lumière jusqu’à ce qu’on ait bouffé toutes les piles des piles de sel de la terre et ça c’est toujours et encore la terreur suprême qui rend poulet, qui chocotte et plus bouger caché dans le placard tout feux éteints, guettant le Grand D’ombre, dans le demi-sommeil, le Chevalier sans peur se rapproche, lui, l’unique à l’avoir retrouvée la boule de Sacha à chaque fois et parfois, aussi celle de grand-mère Alice, boules qui roulent loin très loin des bords, dans des bordées de pensées — en velours violet et jaune, avec des petits coeurs de trou du cul tout noirs — qui se sont tirées sans retour, sans histoire du soir et surtout sans bisou bye-bye petit gnou, c’est au revoir le sommeil, la somme des moutons qui sont des lapins en papier sur le mur s’en garde la moitié, retient rien et reste le demi-sommeil, et plein de demi-sommeils ça fait des demi-sommeils, mais jamais un vrai gros sommeil qui est toujours absent comme le “s” à demi, faut pas y compter, sans bisou bye-bye petit gnou, un seul programme : un demi-sommeil d’enfant j’aimais les puzzles mais je n’aimais pas les coins, ça c’est clair à présent, mais encore moins les points qui bouclaient la parole comme un quartier d’impasses, cric-crac l’affaire est dans l’ cul-d’sac où des sacs à culs se pressent au pas de courses sans sac oublié à la maison — quand on a pas de tête dans son cul on a des jambes — les points invisibles criaient sans arrêt : Stop ! Stop ! Stop ! Majuscule si fort que la phrase ça l’assommait d’un coup du lapin et puis on lui retire son pyjama : Stop ! Stop ! Stop ! à tout bout de chant et c’était la panique que ça s’arrête au bout de la phrase et avec mon élan de tomber au bout de la terre aplatie par les vieilles lunes de charabia qu’il fallait avaler nez pincé, comme des couleuvres au goût caramel, pour m’endormir pour de bon, pour m’empêcher de me sauver si le Grand D’ombre ne venait pas me sauver, s’il ratait son coup avec Sacha et Alice, s’ils me tombaient dessus en culbutant sur les bordures de briques et de faillance de leurs pensées et m’écrasaient sous leurs pois de pyjama avant que j’aie pu filer à l’anglaise par des routes toujours ouvertes en surfant, pas comme papa les bons jours sur l’onde verte, mais comme le Grand D’ombre les bonnes nuits, bonne nuit petit gnou et bonne nuit Sacha et Alice enfin endormis et zou, à travers une ville-puzzle sans bords, ni coins, ni points, dans une voiture d’enfant j’aimais les puzzles, clair, archi-clair, mais je n’aimais pas le noir, ni sur les bords ni au milieu de la chambre où tous les lapins peints blanc poudre partent perdants pour la chasse quand la nuit gagne leur place…

La terre a mangé l’odeur des fleurs des rares jardins et elle se lèche les doigts et régurgite l’humidité des morts et pète leurs gaz. L’électricité a sauté comme un bouchon de champagne. On peut enfin compter les insomniaques aux lueurs tremblantes de leur fenêtres soudain ouvertes sur la nuit pour voir qu’on n’y voit rien, qu’un rideau, où même les picotis d’étoiles ont été calfeutrés par les lourds nuages. La lune gibeuse rafle la mise de sa place au soleil : dormez bonnes gens et moi je marche sur vos rêves dans la ville rendue à sa nature. Car qui veille veille aussi sûrement que qui dort dîne, veille sur les dîneurs endormis à la table d’hôte du sommeil, veille et ouvre le livre qu’eux gardent clôt. Ce livre dans leur bibliothèque, petit gnou, dans une armoire oubliée, entre deux piles de linge et faces de rats, ce livre entrevu dans la presse d’une gare de passage, chez des amis qu’il vaut mieux garder tout près, ce livre au vol d’une discussion à la table voisine de celle où chaque jour tu bois, à présent que tu es grand, un café crème sur la lèvre avec deux sucres en dépit du temps qui passe, ou à un dîner chez des amis qui n’étaient pas d’accord, ce livre qu’il faut avoir lu car il dit tous les secrets de la fantaisie du monde, même le plus triste, ce livre qu’eux n’ont jamais ouvert, dont ils tirent sur eux la couverture et le titre ronflant à l’arrière de la tête, s’imaginant pourtant qu’il leur appartient, ce livre c’est le sommeil, le sommeil de plomb qui met deux balles chaque soir, sans parvenir jamais à les trouer au côté droit, dans leur peau de lâche, de déserteur sans conscience, leur peau d’impunité qui raccroche les gants, qui a assez donné au jour, qui a besoin de ses huit heures, leur peau, ce sac bien trop fragile pour contenir le violent cauchemar d’en être, de si pauvres rêves et l’oubli, l’oubli… La peau, je leur laisse bien volontiers, et j’ouvre le livre intact de leur sommeil et je marche dans ses pages, chaque pas est un coup de poignard qui les démassicote une à une et coupe les amarres qui me retenaient à la lumière. Tandis que tu dors, petit gnou, c’est là que l’autre monde se montre sans phare. Un jour qui sera une nuit tu verras tout cela comme ça ne se voit pas, c’est l’odeur qui guide et nous nous retrouverons quand tu ne dormiras plus la nuit, quand tu en auras fini avec la croissance et les croyances. Bientôt, bientôt, petit gnou. Alors nous ferons sauter les plombs pour plonger dans le noir et entendre à nouveau les voix très anciennes qui signalent les voies très anciennes. Les chemins sont déjà balisés, dans l’obscurité la ville balance tout : les passages désormais fermés, les portes murées, les immeubles réduits en poussière et cette poussière s’est mêlée à tout ce qui est resté, à tout ce qui semble neuf au jour, comme ces vieilles fées qui mentent sur leur âges de plusieurs siècles. Tout n’est pas à faire dans les pas, il suffit de retrouver, de pister, de flairer, de se laisser porter par les voleurs et les sorcières, les fuyards et les évaporées. Sous la ville, dans la ville il y a la ville d’avant et la ville d’avant la ville, celle des arbres et des sangliers, des marais et des chenilles, des campagnes de dimanches. Cherche petit Gnou, cherche. Éteins ta lumière et suis-moi, dans ton demi-sommeil trace mes pas, à travers les villes-puzzles sans bords, ni coins, ni points.
Éteins ta lumière : qu’est-ce que tu vois !

Un aéroport. Je vois. Le dedans d’un aéroport. Il n’y a pas de lumière. Un aéroport qui dort. Il fait froid. De loin en loin, un tour de kaki et de chiens. Une femme. Jeune. Sur un banc de fer calée par son sac à dos et son insouciance. Dans un demi-sommeil dans l’aéroport désert. Elle ne peut pas sortir. Dans son passeport il y a des visas, des visas, mais pas le visa pour cette ville-là. Elle y est pour la nuit. Elle effleure ses souvenirs de la ville interdite à portée de sa main. Des souvenirs de nuits, quelques années plus tôt. Sortie de théâtre. Encore une pièce interminable, éclairée par de violentes rages de stroboscope. Dehors, l’éclairage publique tiède. Éviter les grands boulevards déserts, pensés pour les tanks, parfois quelques voitures diplomatiques noires. Des Trabants claires plus rarement encore. Trous de boue dans les rues adjacentes. Rires dans la nuit de ses camarades russes. De l’interprétation fantaisiste que ceux de l’Ouest font de leur théâtre officiel, du théâtre officiel qui n’est pas le leur. Pas encore. Elle prie dans son demi-sommeil des dieux étranges pour qu’il ne le soit pas devenu depuis. Elle rit de surprise de prier dans son demi-sommeil. Elle rit de leurs rires encore libres avant d’être engloutis dans l’emploi du théâtre officiel. Pour toujours porter une lettre. Être un jeune amoureux. Une reine. En tout et pour tout. Aux réverbères doux, des annonces par milliers pour tout qui lui semble rien : paires de chaussures en 43, collection de timbres, ustensiles de cuisines… Les russes détachent précautionneusement chaque numéro de téléphone. Ils les engouffrent dans leurs poches comme des trésors. Pourtant ils chaussent du 45 ou du 41. Il y a déjà des casseroles dans leur cuisine. Elle sourit dans son demi-sommeil. Ces languettes de papiers sont l’or des échanges. La monnaie commune au rare.
Retours des muselières. Voix grasses dans l’obscurité. Pas cadencés.
Dans le demi-sommeil, les éclats de projecteurs des pistes d’envol lèchent son banc de fer. Elle sent les lumières de l’Arbat, un restaurant en étage où le jambon et les gros cornichons au nom de conseil protocolaire effacent des jours d’insipides cantines. Le métro qu’il fallait prendre à l’aveugle pour ceux qui ne lisait pas le cyrillique et se retrouvaient immanquablement dans des méga-cités de terrains vagues et d’immeubles obligatoirement paisibles, terrifiants par leur calme énormité mieux encore qu’un danger nommé. Ils ressemblent comme deux gouttes d’eau aux méga-cités de terrains vagues et d’immeubles obligatoirement paisibles, terrifiants par leur calme énormité mieux encore qu’un danger nommé, où elle est hébergée alors. Elle lit le cyrillique. C’est ce qui la retenait d’entrer malgré tout à une fausse adresse. Dans la demi-sommeil, plus rien ne la retient. Elle sonne. La porte va s’ouvrir.

Quoi d’autre ? Quoi d’autre petit gnou ?

Un carton. Un poids. Il refait surface à chaque déménagement, comme un corps mal lesté. Dedans des carnets. Dans un des carnets une note sur la nuit. La nuit qui va jusqu’à l’aube du nouvel an. La date est floue. La date est sans importance. Marcher la ville toute la nuit jusqu’à voir l’aube ça pourrait être n’importe quand. Sauf le 1er janvier, désormais. Il ne peut pas mettre la main sur ses notes dans le peu de temps qu’il lui reste. Le reste. Qu’en reste-t-il ? L’endroit où l’aube poindra se confond avec une rue laide. Banale. Les deux. Sans histoire et sans recoin. Enfin, son côté pair qui tel était. Pourquoi n’est-ce pas l’impair qui revient d’abord ? Le côté où l’église, le tabac et la ruelle s’entassent sur quelques pas de porte. Trois compères de hasard, tels qu’en sort la nuit de son double jeu, de sous son sabot de jument roublarde. Il est seul. Mais je vois le vers d’Éluard. Un néon oublié dans son âme. Nous avons fait la nuit. Clignote. Nous malgré tout. Qui veille veille sûr sur. Le sommeil de la moitié du monde. Sous la moitié de la lune.

Et quoi encore?
Trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique.
C’est toi qui dit ça ?
Non, c’est toi, plus tard.

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