Hook, Crochets, François Bon, Emmanuelle Cordoliani

UN BON ÉTÉ / TIERS LIVRE /ENTRE DOUBLE CROCHETS

…l’image je la laisse venir dans un demi-sommeil d’enfant
[5]

j’aimais les puzzles mais pas trop les bords des puzzles et encore moins les coins des bords des puzzles qui les enfermaient à double tour dans l’image pour seule fenêtre, coincé à la maison, collé au carreaux, tout le jour comme un petit malade

[6]

tandis que quelque part en bas ça se passait sûrement, quelque chose, dans la rue, dans la ville, dans le globe terrestre qui fait de la lumière jusqu’à ce qu’on ait bouffé toutes les piles des piles de sel de la terre et ça c’est toujours et encore la terreur suprême qui rend poulet, qui chocotte et plus bouger caché dans le placard tout feux éteints, guettant le Grand D’ombre

[7]

dans le demi-sommeil, le Chevalier sans peur se rapproche, lui, l’unique à l’avoir retrouvée la boule de Sacha à chaque fois et parfois, aussi celle de grand-mère Alice, qui roulent loin très loin des bords, dans des bordées de pensées — en velours violet et jaune, avec des petits coeur de trou du cul tout noirs — qui se sont tirées sans retour, sans histoire du soir et sans bisou bye-bye petit gnou, c’est au revoir le sommeil, la somme des moutons qui sont des lapins en papier sur le mur s’en garde la moitié reste le demi-sommeil, et plein de demi-sommeils ça fait des demi-sommeils, mais jamais un vrai gros sommeil qui est toujours absent comme le “s” à demi, faut pas y compter, sans bisou bye-bye petit gnou, un seul programme : un demi-sommeil d’enfant j’aimais les puzzles mais je n’aimais pas coins, ça c’est clair à présent, mais encore moins les points qui bouclaient la parole comme un quartier d’impasses, cric-crac l’affaire est dans l’ cul-d’sac où des sacs à culs se presse au pas de courses sans sac oublié à la maison — quand on a pas de tête dans son cul on a des jambes — les points invisibles criaient sans arrêt : Stop ! Stop ! Stop ! Majuscule si fort que la phrase ça l’assommait d’un coup du lapin et puis on lui retire son pyjama : Stop ! Stop ! Stop ! à tout bout de chant et c’était la panique que ça s’arrête et avec mon élan de tomber au bout de la terre aplatie par les vielles lunes de charabia qu’il fallait avaler comme des couleuvres au goût caramel, pour m’endormir pour de bon, pour m’empêcher de me sauver si le Grand D’ombre ne venait pas, aussi pour moi, s’il ratait son coup avec Sacha et Alice, s’ils me tombaient dessus en culbutant sur les bordures de briques et de faïence de leurs pensées et m’écrasait sous leurs pois de pyjama avant que j’aie pu filer à l’anglaise par des routes toujours ouvertes en surfant, comme papa les bons jours, sur l’onde verte, à travers une ville-puzzle sans bords, ni coins, ni points.

[5] La valeur inestimable du témoignage de R. Dewhite n’a jamais été contestée, et il n’est pas question ici de se livrer à un examen dont aucun d’entre nous n’est digne ni capable. Cependant, nous laissant tout ensemble le mode d’emploi et son application dans ce seul — et bref — enregistrement, dont les parasites laissent, encore aujourd’hui, le sens de certains mots en disputes — en italique dans le corps du texte —, ce que nous sommes convenus d’appeler la Pierre de Rosette des rêvoyures est loin d’avoir livré tous ses secrets. La notion même du « demi-sommeil d’enfant » restant sujet à une exégèse sans limites à ce jour, tant dans l’interprétation que dans l’expérimentation qui l’accompagne parfois. Ce « demi-sommeil d’enfant », il n’est fait mention nulle part des moyens par lesquels R. Dewhite y accède (hypnose, pendule, ancre profonde, drogue… ?), ni de ce que cette expression recouvre exactement pour lui (profonde détente, endormissement, sommeil paradoxal, rêverie, état méditatif… ?). On a cru trouver des précisions techniques dans le passage dit la travailleuse d’Alice du Carnet 29 : Convoquer une attention flottante. Réunir les conditions nécessaires au miracle, sans se montrer trop regardant. Poser le regard sur ce qui s’offre spontanément, le premier nom mentionné par le premier venu, plateau d’argent du tout venant. Commencer quelque part — la toute petite main fouille à l’aveuglette la travailleuse d’Alice, toujours ouverte, attrape un fil de laine et tire… tire doucement en reculant vers la porte. La pelote framboise ne permet pas de dépasser le fauteuil à oreilles, mais sous son coussin lustré par les siestes du chat, une fois, il y a eu une pièce de 5 francs. La pelote turquoise est suffisante pour relier le pied de la travailleuse à la poignée de la porte du salon et rêver à un téléphérique qu’on recevrait en cadeau pour Noël ou qu’on bricolerait avec une petite boîte de carton gris et de l’aluminium, si on en avait, jusqu’à ce que quelqu’un ouvre la porte et patatras la cabine et tous les skieurs dans le lac du barrage de Tignes, où ils reprennent leurs activités habituelles dans le village englouti comme si de rien n’était… sauf si quelqu’un se prend les pieds dans le fil mou qui traîne par terre et crie mon nom très fort, un jour on finira par provoquer un accident — (…), mais les avis concernant la fiabilité même des Carnets en tant que source originale diffèrent à l’Académie, de sorte que la communauté scientifique se cantonne à ce qu’il faut bien appeler un tâtonnement empirique

[6] Une extrapolation du troisième groupe d’investigation a rapproché cette fenêtre des vers :
Les pensées ont le cœur noir.

Les pensées sont les fleurs d’un mal lointain et puissant, comme le thé, infusant le sacré dans leurs robes de fêtes épiscopales, velours de violet profond, jaune de dimanches jamais ordinaires, rouge intérieur du calice.
Les pensées sont fragiles, délicates et raffinées, bien téméraire pourtant celui qui les diminue en fleurette, même dans le secret d’un mot d’esprit, d’un moment d’ennui à ras bord de la fenêtre.
(cf Carnet 32, printemps). Là encore, la source n’est pas authentifiée. Les vers sont de la main de R. Dewhite, mais peut-être les tenait-il de quelqu’un d’autre, de l’enfance, justement ? Pour ceux et celles qui s’obstinent à considérer cette source comme biographique, et non onirique ou poétique, la question de l’identité du malade demeure : lui ou bien son frère ?

[7] L’identité du Grand D’ombre n’est plus, elle depuis longtemps, un mystère (il s’agit de la Chenille, également connu.e sous des pseudonymes comme : Walter Hesias, Pilar Carter, Schöne Hilde, Yves Lejeune C. Laguenille… dans 6 ou 7 langues européennes, indifféremment féminins et masculins), mais l’origine du terme… Peut-on être sûr que cette appellation, en apparence enfantine, n’est pas un baptême postérieur aux premières rêvoyures, dont la texture laissait souvent à désirer, notamment sur le plan visuel ? Cette théorie, soutenue tambour battant par la première équipe de datation, est très contestée par ailleurs, notamment par les membres restant du Squat Sang noir, qui s’agace régulièrement de voir les équipes de datation fouiller les donner pour les retourner en tous sens, et s’obstiner à « trouver midi à quatorze heure ».

François Bon, Emmanuelle Cordoliani

UN BON ÉTÉ / TIERS LIVRE / LIMITE ( ORANGE HOMMAGE )

Si l’autre vaurien, bon, vaurien c’est un rien exagérer sa valeur, mais franchement, s’il n’avait pas laissé là, au milieu du champ, du champ qui est le sien, soit, mais ce n’est pas la question parce que le champ de François, bon, c’est quand même mon champ de vision, eh bien, s’il n’avait pas posée là, comme une bouse de vache sacrée, cette foutue chaise en plastic, qu’on voit plus que ça d’où qu’on regarde depuis que c’est là, que ça trône par toutes saisons au milieu de son champ, le sien-le mien, depuis que la tempête lui a coupé le téléphone et tout ce qui va avec, depuis elle me bouche tout sa chaise, incrémentée dans le sol qu’elle est : les saisons passent dessus, ça la bascule même pas d’un quart pour faire un petit changement, un truc moche pas possible de soldes au Jardiland, un fauteuil de jardin dans le catalogue on dit fauteuil, fauteuil ivoire, une grosse molaire qui se carie sous la pluie et c’est comme son salon maintenant ici, vu qu’il a pris le plis d’y venir passer des journées et des coups de fil et surfer sur les réseaux pas nets vu que là, au milieu du champ au milieu de ma vitre, ça capte qu’il paraît alors qu’après, juste derrière, à deux pas, c’est la zone blanche du désert numérique, et le soleil se couche sur la chaise en plastic de ce bon à rien et c’est bien la peine d’avoir une baie vitrée sans trace pour contempler ça, d’autant que le réseaux orange du téléphone, bon, ça a pris son temps mais ils l’ont remis en ligne à la fin et ça capte chez lui à fond les ballons à présent mieux qu’avant qu’il paraît, mais le plis et pris, la chaise enracinée par tous les temps et pile au milieu, même en fermant un oeil, pile au milieu de mon champ de vision, mais dans le sien, alors pas question de la virer sans que ça tourne au contentieux et il serait capable, cet apôtre de François, de faire venir la télé du réseau pour se plaindre, pour en faire tout une histoire avec de la musique de manouche et des images de rosée dans le matin sur les pieds de sa chaise dans l’herbe râpée par ses grands pieds poètes, alors je préfère ne pas, va… n’empêche s’il l’avait pas posé là, son bureau d’été à perpétuité, vous auriez pu voir le bout de la ville, les confins, c’est pile derrière, enfin c’était, comment savoir maintenant si ça n’a pas bougé, avec ses conneries ?

François Bon, Emmanuelle Cordoliani

UN BON ÉTÉ / TIERS LIVRE / CHANTIER

À Sauveterre, il n’y a que pour les morts qu’on creuse profond.
Penché au-dessus de la fosse, on croirait facilement qu’il y a quatre mètres de profondeur. Un peu comme l’illusion d’optique qui fait voir les morts et les gens de la télé plus grands qu’ils ne le sont en réalité, bien qu’en réalité, les morts ne sont plus. Ils ne sonnent plus non plus à l’improviste, comme on fait en province, pour discuter à la grille ou prendre un café en passant ou déposer quelque chose, un livre ou une bouture, dont on s’était parlé quelques jours avant. Depuis qu’ils n’ont plus comme avenir que l’apprêt fourni par les Pompes, l’avant dont il avait été question n’a plus cours. On leur a coupé le sont, il ne leur reste que les restes, ce qui demeure dans leur dernière demeure. C’est-à-dire qu’ils ne sont plus rien d’autre que morts, c’est définitif, comme d’être nés.
Ce n’est pas le sujet, mais si on doit parler trou, il faut bien en passer par là, parce que c’est quand même une spécialité locale de ne creuser profond qu’en cas de décès. Et encore, au propre, pas au figuré… mais ce n’est pas le sujet.
Ici on fait des trous de punaises, comme les locataires, les pelleteuses prennent la terre avec des pincettes et les promoteurs ne s’avisent pas de dépasser les trois étages. Jamais on n’irait planter une grande méchante vis de dix mètres de profondeur, avec sa grosse cheville. Ce n’est pas par respect de l’environnement, entendons-nous bien, on n’a pas peur de ne pas récupérer notre caution au moment de la pesée des âmes. C’est par crainte des emmerdements sans nom qui éclaboussent sans fin quand on remue la gadoue. Ici, rien qu’en ramassant des pommes des terres on trouve du gallo-romain en veux-tu en voilà. Alors avec un chantier immobilier, on a toutes les chances de donner de la pelleteuse dans une nécropole. Et là, c’est la Mort avec un grand m : les travaux sont interrompus jusqu’à la fin des temps. Les fouilles commencent… Avec leurs petits pinceaux et leurs gentilles pelles, les paléontologues, les archéologues, les médiévistes, sourient d’un air faussement ennuyé : en fait, c’est toute la ville qu’il faudrait retourner. Mais les moyens manquent, techniques et financiers, alors ils vont bientôt refermer. Dans un an, ou deux, ou trois… Leurs yeux pleins d’espoir dans le progrès se lèvent vers le ciel : un jour nous disposerons des moyens de creuser en profondeur sans risquer d’abîmer les vestiges, et là… On verra ce qu’on verra. En attendant, ici, tout le monde prend ses précautions. Il n’y a qu’une seule chose qui tient les fouilleurs à l’écart : la graisse. La bonne grosse graisse bien appliquée sur les pattes idoines. Pour la construction des Caraïbes, personne n’est allé y regarder de trop près. Le mur du chantier faisait cinq mètres de haut. La bibliothécaire disait en ricanant qu’ils avaient élevé une double palissade comme dans la Princesse de Clèves. Il fallait une autorisation spéciale pour pénétrer dans l’enceinte et tous les maçons, du chef des travaux au dernier des gâcheurs de plâtre étaient badgés, comme pour le Festival de Cannes. Mais les vigiles, qui faisaient les nuits, passaient boire leur café à la Secousse. Et quand Marcel l’allongeait au cognac, on entendait de drôles d’histoires, avec des macchabées dedans qui ne dataient pas tous de Mathusalem. Enfin, rien de trop récent non plus. Mais des choses qui auraient bien intéressé les têtes chercheuses du Kalifat [1]… Je dis ça, je ne dis rien. D’ailleurs, j’ai à faire.

Quand la jeunesse a eu son retour de flamme pour Émile Gaboriau, la mairie a entrepris de restaurer son monument funéraire au cimetière. Il y avait eu des visites, des fleurs, des poèmes Maldororant, des escape games et des murder parties, des tags et des graffs… il fallait agir, maintenant que les médias régionaux, soucieux des réseaux sociaux, s’intéressaient à son cas. Il en allait de l’honneur de Sauveterre, a fait savoir le maire. C’est à cette occasion qu’on a découvert que le héros du jour avait joué les filles l’air : dans le caveau, point d’Émile. La télé a fait comme si, mais le secret s’est vite éventé. La chasse au cercueil était ouverte et bientôt les alentours de la villa Sang Noir se sont mis à ressembler à une taupinière sur la lune. Mais il était profond, le Gaboriau. Profond et dans un cercueil en plomb. Sa dernière intrigue aura mis tout le monde sur les dents pendant deux décennies.

[1] Le deuxième témoin fait ici allusion à Dominique Kalifa, spécialiste de l’histoire du crime et de ses représentations au XIXe siècle et premier XXe siècle. Mais on voit clairement une légère confusion avec le califat et les organisations dhijadistes, que les fréquents déplacements du chercheur à Sauveterre et les deux thèses réalisées sous sa tutelle par des doctorants pourtant bien implantés sur le territoire n’ont pas réussi à dissiper complètement auprès d’une certaine partie de la population. Ce malentendu a largement contribué, au désespoir du principal intéressé, à la situation dramatique dans laquelle le Squat Sang noir a dû être évacué.

François Bon, Emmanuelle Cordoliani

UN BON ÉTÉ / TIERS LIVRE / Principes des Corps-songeant

Dans certains espaces — le terme de lieu est inapproprié, trop de paramètres rentrant en ligne de compte n’étant pas stricto-senso géographiques ) on peut trouver le sommeil parallèle propice aux voyages des Corps-songeant, plus communément appelé rêvoyages. Deux personnes côte à côte ou bien éloignées d’une distance indépendante de toute notion métrique peuvent se rencontrer dans un rêve partagé. Ces rencontres [1] sont, à ce jour, intraçables. Il semble également impossible de faire volontairement intrusion dans l’une d’elle. Impossible de débarquer dans le moment de la rencontre comme une armée étrangère ou une cousine de province sans y avoir été préalablement ou simultanément invité. Ce terme,  qui évoque les bristols du XIXe siècle, les événements envahissants les réseaux sociaux, les mailing listes, pourrait donner une idée inexacte du processus des rêvoyages. En tous cas, ce n’est pas avec ce genre d’invitation qu’on peut espérer participer à une rencontre entre Corps-songeant, et les arnaques fleurissent dans lesquelles tombent par milliers des gogos en mal de sensation, des âmes désespérées de la perte d’un proche ou encore d’insatiables cliqueurs et cliqueuses de tous âges. Pour qu’advienne la rencontre, la condition nécessaire et suffisante est le désir des personnes à se retrouver en présence les unes des autres. Voilà pourquoi le procédé reste alternatif et s’il intéresse au plus au point le monde des affaires, il lui reste partiellement inaccessible [2].
Le désir porte à la fois sur l’autre et sur le lieu où la rencontre doit se produire.  L’élaboration du lieu est extrêmement délicate et nécessite une mémoire sensorielle pleine de vivacité et de fantaisie. La qualité même de l’air, de ce qui s’offre au regard et aux sens des Corps-songeant plus généralement, est fonction de leur désir et peut s’altérer en un rien de temps ( les unités de mesures  habituelles  de durée sont invalides dans ce
processus ).
(…)
Afin d’optimiser les chances de retrouvailles lors des rêvoyages, il convient de se diriger vers un lieu commun aux deux personnes, idéalement fréquenté, sinon connu, à la même époque. Ce lieu ne peut cependant pas être celui du portail même : du fait des interférences, les risques de confusion et de brouille sont trop élevés. Le parasitages de l’image et du son –  sans parler des autres sens convoqués — peuvent provoquer un sentiment d’usurpation d’identité pouvant friser le délire paranoïaque, et, des malentendus inextricables, au sens premier du terme. Il importe également que le lieu choisi soit calme, c’est à dire vide de personnes réelles
( occupants éveillés ), les interférences créées par leur présence, bien qu’inexpliquable à ce jour, n’en demeurent pas moins dangereuse. C’est également le cas des lieux ayant radicalement changé de destination depuis la dernière visite en chair et en os des participant.e.s
( redistribution des pièces avec modification du bâti, destruction pure et simple du batiment, coupes claires dans le cas d’une forêt ).
Quand le Squat Sang noir a découvert le portail, les essais les plus concluants ont été soigneusement listés [3] et appris par coeur par tous les membres, grâce à la technique Ad Herennium. Comme par un fait exprès, les rêvoyages les plus satisfaisants en terme de stabilité ont pris place dans des lieux extrêmement proches du SSN et familiers de leurs membres, soit par une connaissance personnelle ( Appartement de fonction du Lycée Jean Hypp, après rénovation, cabinet du Docteur Ledoux, pavillons de l’Atlantide étêtés par la grande tempête ), soit par un ouï-dire local très puissant ( la cave à souterrains de l’ancienne bibliothèque ).
Je consigne ici deux de ces essais. L’un provient d’un carnet retrouvé du Squat Sang Noir, que je retranscris le plus fidèlement possible, en regrettant cependant d’être dans l’incapacité d’en conserver la calligraphie nette et nerveuse qui en dit plus long que tous les mots qu’elle a formés. Le second est la transcription d’un enregistrement obtenu auprès d’une personne fort désireuse de conserver l’anonymat et dont je ne saurais dire si elle a participé elle-même à ce rêvoyage, si elle était présente lorsqu’il s’est produit pour sécuriser la zone, ou encore si elle l’a appris par coeur d’un.e des membres du SSN. La forme, très parlée,  s’éloigne beaucoup de la netteté scientifique des Carnets d’Essais, mais dans quelle mesure ne peut-on y voir une finasserie supplémentaire du SSN Augmenté pour brouiller les pistes ?

SSN / Essais 37 / Carnet B 
Point de départ : Lycée Jean Hyppolite 
Appartement : vide 
Situation : élevée 
Fonction : de fonction 
Exposition : double, béton / forêt 
Personne morale : propriétaire 
Personne physique : occupante en transit 
Personnes métaphysiques : préoccupantes permanentes 
Mobilier : un lit double, une table dans la cuisine, une chaise dans la cuisine, un coûteux canapé en cuir gris. 
Petites cuillères : pas l’ombre. 
Blanc : carrelage partout 
Vert émeraude : SdBaignoire 
Très framboise : salon 
Ecran disproportionné : Blue Velvet 
Bleu pipi : cuisine 
Caméléon dormeur : chambre de rêves 
Point de fuite : Forêt
En cas de nausée ou d’infiltration : évacuation vers les pavillons étêtés 
Technique : survol du parking
Consigne : De nuit uniquement. Déconseillé aux débutant.e.s

Interview de *** / Enquête SSN / non daté
Les greniers étaient encombrés de tout un  bric à brac d’oubliette. Avant que les toits ne s’envolent, on n’y tenait pas un homme debout. Il n’y avait que les enfants, et encore, les petits qui pouvaient s’embringuer là-dedans. Il fallait monter sur une chaise ou un escabeau pour accéder au clapet qui ouvrait une trappe dans le plafond. Un trappe très lourde, sans diable, un truc à se tuer. On y glissait à l’aveuglette tout ce qui encombrait momentanément  ( décorations de Noël en janvier, matériel de camping en octobre, doudounes et moonboots au printemps… ) et puis tout ce qui encombrait définitivement ( correspondance d’un autre amour, factures d’électricité, cadeaux hideux de crémaillère genre tasse ” toi et moi “ou service à nougat glacé ) tout ça on le poussait le  plus loin possible, aux confins des sous-pentes à chaque nouvel arrivage ( cette longue lunette à faire peur aux gens et cent brimborions dont l’aspect importune, tout Racine, Corneille et un Cyrano qu’on ouvrirait plus jamais ) en tâchant de conserver les objets les plus utiles au plus près du bord de la trappe. A présent qu’on peut y tenir debout, personne n’y monte plus, utile et intuile sont logés à la même enseigne. Celle où tout pourrit gentiment avec la pluie et le temps. Mais ça donne un cartographie fiable et fixe vue du dessus. Désirer un rendez-vous dans la section Cahiers de primaire du petit Paul, Vaisselle du mariage de Michel et Madyana ou dans le bocal des billes de cartouches d’encre turquoise d’Alienor, qui avait en son temps, traîné tous les coeurs après elle… pour ceux d’ici, c’était un jeu d’enfants.

Principes des Corps-songeant / Le Cas du Squat Sang Noir / Notes préliminaires et vrac

[1] On privilégiera le terme de retrouvailles en raison de la familiarité nécessaire avec le lieu du rêvoyage, plus qu’avec l’autre Corps-songeant.
[2] La plupart des essais de voyages de Corps-songeant du monde des affaires se sont soldés par des résultats désastreux pour leurs participants. Ces précédents catastrophiques ont fini par créer une jurisprudence tatillonne autour de cette application des rêvoyages. On cite si fréquemment le Cas De Gried / Cup, qu’il est devenu un locution verbale, afin de désigner une personne complètement à côté du sujet. Le Banquier De Gried et le trader Ed-Dieter Cup sont restés perdus des jours entiers dans les labyrinthiques lobbys d’hôtels 5 étoiles, sans jamais s’apercevoir ni l’un ni l’autre, ni se rendre compte qu’à force de se ressembler ces lieux n’existent tout simplement pas.
[3] On ne peut que déplorer que ce n’ait pas été aussi le cas des désastres, ou des demi-succès : même si c’est compréhensible ( la mémoire des membres n’étant pas extensible à l’infini ), nous sommes à présent contraint.e.s de revisiter toutes les impasses, sans avoir la certitude de ne pas en avoir manquer.

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