Sur si peu de terrain, se confondent l’eau de la Seûle qui ne fait qu’y passer, les marais qui stagnent et les Caraïbes, vestige balnéaire. L’eau thermale qui coule là-bas, a durablement modifié non seulement la typologie des lieux, les us et coutumes des habitants, mais jusqu’à leur physionomie et leurs besoins naturels. On voit fréquemment apparaître sur le corps d’enfants nouveaux-nés, des vertèbres supplémentaires au niveau du sacrum, mais, plus surprenant, des minéralisations de certains organes et de petits fossiles nichés sous l’épiderme. Ces modifications, qui lors leur premières apparitions terrifiaient les parents et condamnaient les enfants, sont devenues tout à fait bénignes voire souhaitables, depuis la Catastrophe. Les habitants de l’Est s’étant à cette occasion avérés capables de vivre seulement d’eau, et bien encore, leur physiologie mieux comprise s’est peu à peu vidée de toute nocivité et pour ainsi dire banalisée. Beaucoup on choisit de vivre plus conformément à leur nature et les maisons ont été décapitées de leurs toits, afin de permettre à leur occupants de garder un contact quasi-permanent avec les précipitations, les nuages et l’humidité qui se dégage de leur environnement naturel. Le projet Atlantide, de la même veine, porte sur la création de tout un quartier submersible, selon une calendrier intuitif répondant essentiellement au désir manifesté par les personnes les plus âgées et les tout petits enfants, dont la sensibilité exacerbée à l’élément liquide est un fabuleux baromètre. Le territoire Est se balance donc entre hors-sol et pilotis, comme un mikado oublié au milieu d’une partie dans une de ces petites piscines en plastique qu’on utilise pour désinfecter les voyageurs malencontreusement arrivés par l’Ouest. Les rues ont été remplacées avantageusement par des canaux, accueillant, de par et d’autre, une lignes d’eau réservée aux nageurs rapides et une voie centrale pour les véhicules.
Rares sont les élèves du lycée Jean Hyppocampe qui ne développe pas de branchies embryonnaires. Il est regrettable de constater que cette mutation, si riche en éclats de joie et possibilités nouvelles se confronte encore aujourd’hui à un racisme récurrent de la par des habitants de l’Ouest ( ce qui reste compréhensible compte tenu des conditions de vie très dures qui sont les leurs ) mais plus tristement des sudistes, qu’on pourrait supposer, sans jeux de mots, plus ouverts d’esprit.
Depuis que le code de la villa Sang noir a été craqué, le sud ne sert plus qu’aux dépaysements. Comme on a cessé de croire au progrès depuis que la perception du Temps/Aïôn est accessible au plus grand nombre, personne ne s’étonne plus de ce qu’un obscur écrivain de feuilleton policier du XIXe siècle ait pu mettre en place un dispositif aussi simple qu’efficace. Grâce aux amplis sensationnels, la puissance du portail est étendue aux prés voisins de la maison, ce qui permet évidemment à certains passagers clandestins d’embarquer en douce. À leurs risques et périls : si personne ne surveille leur corps-songeant dans l’herbe, il peut leur arriver toutes sortes de mésaventures allant du grotesque (métamorphose hallucinatoire au réveil) au tragique (métempsycose redistributive par éparpillement), sans parler plus trivialement des risques de vandalismes élémentaires, d’origine animalière ou humaine. La révélation du portail de Sang noir a jeté une lumière crue sur le mystérieux sanglier de Sauveterre. Il se trouve encore quelques panthéistes acosmiques furieux pour récuser la Démonstration de Lecok, qui tend à prouver que le fameux sanglier se dupliquait sans fin dans une anomalie de l’axe du sud, qui doublait la route du sud de plusieurs couloirs spatio-temporels, pour dire les choses un peu vite. Suite à l’apparition du portail, toutes les villas environnantes ont été démontées pierre par pierre de manière à ce qu’on puisse les reconstituer au sol en deux dimensions à partir de leurs propres matériaux, sans retrancher ni ajouter la moindre pierre, afin de déterminer si la roche a une quelconque influence positive sur les rêvoyages. Vue du ciel toute la partie sud de Sauveterre est tapissée de ces étranges puzzles blancs et verts. Dans le plan des chambres et des cuisines, des corps étendus donnent à l’ensemble un air de bas-relief, surtout au soir tombé, quand la lumière dorée de l’axe du sud se souvient du bref coucher de soleil pour de longues heures.
Une grande et grosse banane de terre qui s’étale sur tout le côté de la route de la mer. L’herbe a séché une bonne fois pour toutes. Sans jamais plus reverdir, sans jamais plus disparaître non plus, sauf à devenir noire quand on y fout le feu, ou à cause du sang noir des profondeurs du sol. É Blan’ha, ceux qui vivent là-bas, É Blan’ha ne prononcent pas les chuintantes. Ils ont un palais autrement fait. La seule nourriture qui passe, c’est les doses de liquide semi-épais dans des bricks individuelles en aluminium qu’on leur livre par camion spécial deux fois par mois. Comme la seule façon de se déplacer, dans la canicule qui règne sans ombre dix mois par an, consiste à sortir revêtu de combinaisons intégrales, elles aussi en aluminium, les habitants ont écopé du surnom d’Alus. Les Alus. À moins que ce ne soit à cause de l’illusion d’optique provoquée par les reflets étincelants de leur vêture, qui rayonnent d’éclairs sur deux kilomètres à la ronde. Une étrange fortune pousse pourtant dans cette misère étouffante : des fleurs, rouge orangé, qui semble l’explosion mousseuse de fleurs anciennes, comme on en voit dans les grimoires. Leur commerce et les immenses profits qu’il génère, en dépit de la dangerosité des pollens, explique seul les sacrifices immenses de ceux et celles qui persistent à travailler dans la Zone. Contraints par leur équipement à de fréquents arrêts au milieu des champs jaunes et noirs, où d’immenses dieux-chiens ont laissé les traces indélébiles de leur ébats, ils sont autant d’épouvantails inutiles sous ce ciel sans oiseau. Mais les enfants de l’Ouest savent distinguer laquelle de ces armures protège Antant’, l’héroïne, et ils crient son nom en sillonnant l’air épais de leur cape, couverture de survie trouée, déchet d’une autre ère déjà.
Le corps liquide de la Seûle sur le cadastre minéral dessine toujours un bras d’honneur qui saute aux visages. Et son nom, qu’on juge de mauvaise augure, mais qu’on n’ose pas changer, puisqu’on n’ose plus rien changer, depuis que la décision a été prise de classer Secret Défense les éléments naturels encore en capacité de communiquer avec l’être humain, son nom qui râle, résonne trop longuement aux oreilles étrangères. Cependant, l’Éminence Scientifique s’est formellement opposée au projet grandiose de préservation de la Seûle par l’élévation de murs jusqu’au troisième étage de la stratosphère du néo-crétacé. Le risque serait trop grand, voulant amplifier l’infime écho des propos de la rivière, de le perdre définitivement à la faveur d’une malfaçon de l’ouvrage d’art — elles sont hélas, si courantes —. On a dû également renoncer à l’éloignement total des riverains, mais il a été exigé par décret, dans un rayon de 300m, de ne pas élever la voix au dessus de 10dB, ce qui correspond au bruit du vent dans les arbres qui ont pu être conservés. Décret applicable aux humains et aux oiseaux, en dépit d’une rébellion constante de cette dernière population à la moindre collaboration constructive avec l’espèce humaine. Malgré toutes ces mesures, en l’espace de cinquante ans, le seul murmure officiellement émis par la Seûle est un gémissement qui détraque systématiquement les capteurs, mais où certaines oreilles particulièrement exercées prétendent entendre les mots évaporées ( au féminin pluriel ) et marais ( incertain ).