Les camions passent à fond sur le bout de Nationale qui délimite le quartier Est. On fait avec : le bar en bordure de route s’appelle La Secousse. Cent fois par jour les verres tintent, mais les étagères sont équipées de butoirs, avant ils se brisaient au sol. On peut rentrer la noire sans même effleurer le billard et le vieux flipper tilt tout seul à intervalles réguliers. Mais le bistrotier ponctue chaque transaction par : Tout baigne ! Et c’est vrai que dans ce coin là tout baigne dans l’eau, mais ça ne se mélange pas. Sur si peu de terrain, il ne faut pas confondre l’eau de la Seûle qui ne fait qu’y passer, les marais qui stagnent et les Caraïbes qui rapportent. C’est même la principale source de revenue de la bonne ville en matière de tourisme, et le petit train y file directement une fois expédiée les cartes postales historiques du centre ville. L’eau thermale qui coule là-bas, c’est mieux qu’une rivière à pépites, et le Centre Balnéo / SPA / Loisirs des Caraïbes sort tout droit d’une science-fiction malmenée par les années 80, avec ses espaces-bulles, ses solariums et ses toboggans qui s’entortillent dans les airs avant de se réinjecter dans la structure mère. Après l’arrêt Caraïbes, le petit train rentre presque toujours vide. Dans ce cas Franck, le chauffeur, afin de se ménager une pause correcte avant son prochain chargement, coupe en douce par le parking du lycée Jean Hyp et la zone pavillonnaire dite Atlantide, en rapport avec l’assèchement du marais qui lui a permis d’émerger. On y nage en plein 60’s, ce qui a son petit charme pour ceux qui tapent la quarantaine. On balance entre hors-sol et pilotis là-bas, quelque chose d’une expérience abandonnée, comme un mikado oublié dans un grenier au milieu d’une partie. Pas sûr que tout baigne, tout flotte plutôt et se dégrade. Par un contrecoup étrange, l’ancien camping donne une impression de terre ferme. Ce serait difficile de tomber plus bas que le sol des tentes et c’est pour ça qu’on a laissé les gitans s’installer là. Un printemps sur deux leur terrain est rincé par une mauvaise crue de la Seûle, qui leur dégueule dessus plus de boue que les riverains ne le font en une année. Mais ils doivent avoir ça dans le sang de tenir tête aux emmerdements, alors ils se prennent un gros courage et ils recommencent à zéro, comme au Bangladesh. Reste qu’encore au début l’été chaque pas laisse une petite flaque. Mais pour rien au monde, croit-on, ils ne renonceraient au voisinage du marais, qui a les moustiques, les écologistes et les décharges sauvages, mais aussi la pêche à l’écrevisse et les passages secrets vers la sortie.
Émile Gaboriau, le Sang noir de Sauveterre aimait son mystère et sa tranquillité, et puisqu’il avait échoué là, qu’il fallait bien vivre quelque part, il avait surpris tout le monde en venant déloger un beau troupeau de bœufs blancs à l’ombre d’un bois au sud de la ville pour s’y faire construire une maison de maître. Une maison de rêve, mais de ce genre de rêves un peu tordus qui sentait bien son post-romantique, c’est-à-dire une forme de maison de cauchemars, gothico-grandiloquente avec des petites tourelles, un pigeonnier et des ailes qui demeuraient entièrement inhabitées les trois quarts de l’année. Les trois quarts ou les deux tiers, en dehors de l’été et de la Toussaint où des Parisiens en mal de sensation et de santé venaient s’incruster chez lui pour jouer à des jeux de meurtres et boire le bon lait de la ferme d’à côté, seule voisine à l’époque avec les voies du chemin de fer, l’une et les autres à bonne distance du Manoir tout de même. Manoir tout de même ça faisait sa petite impression sur les maquignons du coin, qui se demandaient un peu quoi faire de cet illustre voisin qui écrivait des feuilletons terribles dans des journaux de la ville, la vraie, celle où on n’habitait pas, où on n’allait jamais, pas Sauveterre où ils étaient tranquilles dans ce coin de bois et de prés depuis des générations qui avaient à peine senti la révolution, où les hommes et les bêtes regardaient passer les trains avec le même œil étonné et placide. Placide, chez les hommes, ça n’avait pas duré pourtant : des lueurs de cupidité s’étaient allumées en même temps que l’électricité du manoir et les étincelles des roues en fer sur fer. De leur terre il y aurait autre chose à faire que labourer et brouter, qui l’eut cru ? Qui l’eut dit qu’en moins de deux guerres, tout ça aurait été vendu pour habitations laissant aux bœufs blancs la portion congrue de la verdure et des champs ? Des champs, il avait aussi fallu en lâcher pour faire la grande route vers Toulouse et plus fort que les marteaux des terrassiers sur les pavés, on avait entendu grincer les dents des paysans. C’est qu’elles étaient devenues bien longues avec le drôle de succès qu’avait apporté à leur coin cet original d’auteur et sa maison endormie dans l’élégant délabrement qui avait suivi sa mort prématurée.
Il reste quelques demeures élégantes, initialement très éloignées les unes des autres, l’avidité des propriétaires terriens et leur sens du vent, ont rempli, génération après génération, presque tous les espaces avec des pavillons.
C’est pas parce qu’on a la plus grosse part qu’il y a la fève dedans, lui avait dit la soeur. C’était de l’amertume qui avait tourné à la clairvoyance, comme un beurre rance qui se remettrait d’aplomb, quelque chose qui n’arrive jamais, sauf quand ça arrive dans les dents. Le père Blanchard, on dirait maintenant qu’il s’était fait banané, et il n’y avait pas de quoi le prendre mal, parce que son domaine avait bel et bien la forme d’une banane, et qu’il était tout jaune. Rien n’y poussait là-bas, et c’était sec dès la mi-avril et triste comme le jour des cendres. Mais ça, c’était une grande et grosse banane de terre qui s’étalait sur tout le côté de la route de la mer. Les pauvres âmes qui se trouvaient à habiter là-bas, puisque ça a fini par être vendu en tout petits bouts mal ficelés à cause des divisions qui vont de pairs avec les indivis, disaient crânement route de la mer. Elles faisaient tellement pitié ces petites gens qu’on n’osait pas rabattre le caquet, que c’était peut-être la route de l’estuaire mais rien de mieux, et encore il fallait avoir envie d’y aller à Saint Didier de Go. La vraie route de la mer, c’est la Seûle, tout le monde sait ça. Le père Blanchard, qui s’était obstiné comme un diable sur toutes les techniques modernes d’agriculture du siècle dernier, n’avait jamais récolté en suffisance que les pissenlits et encore, il avait dû se délocaliser au cimetière pour les manger par la racine. Son seul legs pérenne avait été son nom et on dit encore Chez Blanchard, quand on y va, par une route à toute allure avec des maisons qui sont partie en misère dès l’après-guerre et, ça ne pouvait pas manquer, deux ou trois barres d’immeubles sociaux, posées là comme des parpaings oubliés dans un chantier rasé de près. Un des héritiers a pourtant réussi à donner tord à la vieille Blanchard, mais il avait dû attendre plus de cent ans pour avoir ce plaisir, c’est celui qui a vendu tous ces terrains de rien pour faire le Mac Donald et toute la zone commerciale. Enfin, ça lui payé l’EPADH. La chambre, pas l’établissement, à lui et à sa veuve. Mais dans la zone, ils n’ont pas garder le nom, alors y’a pas de quoi se rengorger.
Il y a le côté de la Seûle, le seul qui vaille, le seul qui vague déjà de sentir la mer à quelques heures de là dans la barque plate des pêcheurs et des plaisanciers qui régulièrement, depuis des siècles se fait endormir la nuit par des malappris qui ne peuvent pas traîner ici, qui ne peuvent plus ne pas répondre à l’appel du large, long jusqu’à l’or de l’autre Amérique, celle qui est a gardé son mystère d’aventures et de forêts, de deuxième chance et d’as dans la manche, celle où l’on peut toujours se refaire comme un self remède man, avec l’aide de l’ombre et du soleil, avec l’aide des champignons des chamanes déjà connu ici, avant, dans les vapeurs du marais, magie qui abolit le temps, la séparation, l’exil, qui arrondit la planète pour que la Seûle coule jusqu’à la mer quand bien même elle à l’air de partir vers le nord, vers Paris dont elle n’a jamais eu que faire, préférant se donner des airs d’importance de sous-préfecture modeste, qui baisse les yeux et n’élève pas la voix, alors que tout ici est plus rongé d’ambition de grands destins et de fortunes formidables que les bateaux relayant la passe des barques plates ne le sont par la rouille et tout ça recouvert d’un goudron pour limiter les dégâts et d’un coup de peinture d’honnêteté qui fait la blague puisque tout ceux qui restent doivent jouer le même jeu, mais en entendant l’écho, le dimanche dans le moisi bienséant des chuchotis qui suivaient le prêche avec des petites bouches mijorées de Saintes Nitouche, l’écho de ces vies sauvées par la nuit de la Seûle et refaites, rechapées, reshaped aux Amériques, l’écho lointain porté par le vent fou de bonheur dansant dans les cheveux de la liberté plus brûlante que si on l’avait chauffée dans la bouche d’or d’un dragon et qui faisait sur le parvis de l’église à peine plus de bruit qu’une lèvre approchant les poils de l’oreille, on les enviait ces bannis, ces exilés ces rescapés et le plus fort, c’est qu’on les envie encore et même si on ne peut rien dire, le dessin de la Seûle sur le cadastre dessine toujours un bras d’honneur qui saute aux visages.