Depuis le Tremblement, on a fermé La Secousse et le bistrotier, reconverti chauffagiste se mord la langue chaque fois que lui vient un : Tout baigne ! Par ricochet, le Tremblement a provoqué un sacré mélange. Sur si peu de terrain, d’un coup, l’eau de la Seûle a débordé les marais et les Caraïbes se sont mises à fuir par tous les toboggans. L’eau thermale qui coule là-bas, c’est mieux qu’une rivière à pépites, alors on a vite colmaté les brèches des soucoupes du Centre Balnéo / SPA / Loisirs, et remis en sécurité les espaces-bulles, ses solariums et ses toboggans qui s’entortillent dans les airs avant de se réinjecter dans la structure mère. Plus question pour Franck, le chauffeur du petit train de couper en douce par le parking du lycée Jean Hyp et la zone pavillonnaire dite Atlantide ( ! ), en rapport avec l’assèchement du marais qui lui a permis d’émerger. Pendant presque deux mois, tout le coin a baigné dans la vase, on se serait cru au camping municipal, où un printemps sur deux le terrain est rincé par une mauvaise crue de la Seûle, qui dégueule sur les Gitans plus de boue que les riverains ne le font en une année avec leurs paroles. D’ordinaire, à part une association et quelques personnes de bonne volonté, tout le monde s’en tamponne qu’ils pataugent, mais là, devant l’ampleur du sinistre, la mairie a décidé de prendre ses responsabilités : elle a fait procéder à l’évacuation des Romanos, pour les coller sur un parking dans la Zone et annoncé un prochain assèchement de tout le marais, sur fond d’ode à la salubrité. Et à toute chose malheur est bon : les écolos se sont mis sur le pied de guerre, trouvant enfin un terrain d’entente avec les Gitans et les bénévoles de l’association, pour protéger l’écosystème, la biodiversité et leurs fesses nomades. Les déchets nucléaires de la zone, ils les ont en travers et pour longtemps.
Émile Gaboriau, le Sang noir de Sauveterre aimait son mystère et sa tranquillité, et puisqu’il avait échoué là, qu’il fallait bien vivre quelque part, il avait surpris tout le monde en venant déloger un beau troupeau de bœufs blancs à l’ombre d’un bois au sud de la ville pour s’y faire construire une maison de Maître. Une maison de rêve, mais de ce genre de rêves un peu tordus qui sentait bien son post-romantique, c’est-à-dire une forme de maison de cauchemars, gotico-grandiloquente avec des petites tourelles, un pigeonnier et des ailes qui demeuraient entièrement inhabitées les trois quarts de l’année. Un siècle plus tard, les dents des paysans étaient devenues bien longues avec le drôle de succès qu’avait apporté à leur coin cet original d’auteur et sa maison endormie dans un élégant délabrement suite à sa mort prématurée. Ils avaient vendu, judicieusement et juteusement, quelques parcelles à d’autres snobs, tout en conservant le gros des terres. Mais au Tremblement, s’il restait trois ou quatre demeures élégantes, de-ci de-là, presque tous les espaces les séparant avaient été infestés de pavillons, suite à la défaite par KO des agriculteurs face au deuxième choc pétrolier. Jusqu’au Tremblement : 5,9 pour Richter, 0 pour les pavillons. Pour les vénérables villas, dont la Sang Noir, match nul : délabrement stationnaire. À l’heure où je vous parle, comme il n’est plus question d’octroyer le moindre permis de construire dans ce secteur, une drôle de faune a pris possession des lieux. Des gens de tous âges, portés sur la décroissance, l’agriculture bio et la résistance à ce qu’ils appellent sérieusement la société de consommation, ainsi que des inventeurs de jeu GN, entre murder party et survivalisme et des hackers. Pour ces derniers, il n’est pas exclu qu’ils occupent la même place que le sanglier de Sauveterre : à cheval entre la légende urbaine et l’attraction locale.
C’est pas parce qu’on a la plus grosse part qu’il y a la fève dedans, lui avait dit la soeur Blanchard, au sortir de chez le notaire. C’était de l’amertume qui avait tourné à la clairvoyance, comme un beurre rance qui se remettrait d’aplomb, quelque chose qui n’arrive jamais, sauf quand ça arrive dans les dents. Le père Blanchard, on aurait dit qu’il s’était fait bananer, et il n’y avait pas de quoi le prendre mal, parce que son domaine avait bel et bien la forme d’une banane, et qu’il était tout jaune. Rien n’y poussait là-bas, et c’était sec dès la mi-avril et triste comme le jour des cendres. Mais ça, c’était une grande et grosse banane de terre qui s’étalait sur tout le côté de la route de la mer. Le père Blanchard, lui, n’y avait jamais récolté en suffisance que les pissenlits et encore, il avait dû se délocaliser au cimetière pour les manger par la racine. Son seul legs pérenne avait été son nom et on disait encore chez Blanchard, quand on y allait, il y a pas plus de 3 ans de ça, dans la Zone. C’est qu’un des héritiers avait fini par damer son pion à la vieille Blanchard : il avait ramassé le pactole en vendant sa banane de propriété pour faire le Mac Donald et toute la zone commerciale. Enfin, ça lui payé l’EPADH. La chambre, pas l’établissement, à lui et à sa veuve. Le nom est resté et la zone est vraiment devenue la Zone, quand tout le commerce s’est dématérialisé en fumée. Plus personne de sain d’esprit n’y met les pieds aujourd’hui : on se fait livrer par des gonzes de la Zone, genre intérimaires pas regardant et pas regardés. Parce que dès que le centre commercial et toutes les grosses franchises environnantes se sont dépeuplés, les promoteurs ont trouvé sans trop de difficulté un moyen de se refaire : l’enterrement en terre Blanchard d’un gros paquet de déchets de la Centrale du Blayais.
Il y a le côté de la Seûle, le seul qui vaille, le seul qui vague déjà de sentir la mer à quelques heures de là dans la barque plate des pêcheurs et des plaisanciers qui régulièrement, depuis des siècles se faisait endormir la nuit par des malappris qui ne peuvent pas traîner ici, qui ne peuvent plus ne pas répondre à l’appel du large, long jusqu’à l’or de l’autre Amérique, celle qui a gardé son mystère d’aventures et de forêts, de deuxième chance et d’as dans la manche, celle où l’on peut toujours se refaire comme un self remède man, avec l’aide de l’ombre et du soleil, avec l’aide des champignons des chamanes déjà connu ici, avant, dans les vapeurs de méthane du marais, magie qui abolit le temps, la séparation, l’exil, qui arrondit la planète pour que la Seûle coule jusqu’à la mer quand bien même elle a l’air de partir vers le nord, vers Paris dont elle n’a jamais eu que faire, préférant se donner des airs d’importance de sous-préfecture modeste, qui baisse les yeux et n’élève pas la voix, alors que tout ici est plus rongé d’ambition de grands destins et de fortunes formidables que les bateaux relayant la passe des barques plates ne le sont par la rouille et tout ça recouvert d’un goudron pour limiter les dégâts et d’un coup de peinture d’honnêteté qui fait la blague puisque tout ceux qui restent doivent jouer le même jeu, mais s’ils entendent l’écho, l’écho toujours plus lointain, l’écho de ces vies sauvées par la nuit de la Seûle et refaites, rechapées, reshaped aux Amériques, l’écho infime porté par le vent fou de bonheur dansant dans les cheveux de la liberté plus brûlante que si on l’avait chauffée dans la cercle d’or de l’Ouroboros et qui à présent étouffe chaque jour, inexorablement dans les chaînes inoxydables d’informations, mais si jamais ils l’entendaient, l’écho, ceux de Sauveterre, par un accident de conscience, dans une seconde d’attention alors ils les envieraient ces bannis, ces exilés, ces rescapés et ils n’auraient de cesse de suivre leur trace, ils brûleraient de savoir chacune des histoires des Évaporées du marais et enfin ils verraient, que le corps souple de la Seûle sur le cadastre dessine toujours un bras d’honneur qui saute aux visages.