Par exemple, le gros village de Pens, ses 1637 âmes, son patrimoine médiéval de la fin du XVIIè, ses trois correspondants du Renseignement : ils ne se connaissent pas comme tels et je ne les connais pas non plus, je sais simplement qu’ils ( ou elles, d’ailleurs ) sont là comme partout dans le beau pays de France et lui le savait également. Espions serait un bien grand mot, délateurs rémunérés, un gros comme il faut. Cela suffira pour faire d’étranges calculs, mis en puissance d’éléments aléatoires, qui déterminent l’abscisse et l’ordonnée d’un point sur la carte.
Il peut disparaître en province comme nulle part ailleurs. Une science du moindre. Il se fond dans la France très profonde — qui s’oppose à l’autre, par contrecoup, la super-superficielle, donc —. Pas inné de l’enfance à la campagne, mais bien acquis laborieusement durant la précoce adolescence qui semblait ne devoir jamais finir, inoubliable d’ennui très pur dans la petite ville de ***, 12 000 hab. Là-bas, il ne remet jamais les pieds ( je m’aperçois que je ne pourrais pas utiliser le futur avec certitude… ), ce serait inutilement dangereux quand le territoire fourmille d’autres miroirs ternes de ce trou initial. Ici, son expertise en traintrain est à son meilleur et lui déroule le tapis sympathique qui absorbe le son des pas : pas de mauvaises rencontres, pas d’anomalie qui ne se voit gros comme une maison, pas de nostalgie déplacée. Sitôt foulé, sitôt disparu. Finalement, il marche sur le chemin qu’aurait du prendre le petit chaperon rouge… le chemin du loup.
Dans ces villes, — il faudra trouver une autre nom pour désigner ces architectures sans intérêt qui s’additionnent génération après génération au point de laideur qu’on finit par appeler “ Maisons de Maître du Parc ”, les deux grosses bourgeoises crasseuses du XIXè , dont l’une abritait la MJC et l’autre l’ancienne bibliothèque — si j’ai bien compris — dans un espace vert asphyxié par deux rues bruyantes et rogné régulièrement par les grandes dents des promoteurs d’immeuble avec vue sur —, dans ces “ villes ” tout tient dans la rubrique des faits divers, de la naissance au décès, en passant par la vente judiciaire d’un Robineau fantoche et la fête d’ouverture de la nouvelle médiathèque.
Pêche dans les Grands Lacs, marche au Ladak, voire retraite dans un monastère bulgare… rien n’est trop beau pour endormir mes proches et mes collègues, alors que je passe dix jours sous les étoiles pâlottes d’un des hôtels franchisés d’une de ses petites villes dont il a le secret , et moi, l’abrutissement. Si j’en prononçais le nom à Paris, je récolterais à coup sûr des yeux en soucoupes assortis du Mais c’est OÙ ??? éclatant entre hallucination surjouée et commisération volatile — dans un second temps, personne ne serait à l’abri d’un reflux acide de souvenirs : une cousine de mon père à / en colonies de vacances, j’ai campé au / une panne de voiture sur la route de / … — . Mais je ne prononce pas les noms. Ou seulement ceux qui m’appartiennent en propre. Je ne prononce aucun de ses noms.
Dans la gare pareille, j’arrive avec 3 ans de retard — c’est une moyenne, ne noircissons pas le tableau, il y a de bons jours, des coups de chance, des raccourcis, c’est arrivé… — et mes “ vacances ” sont réglées d’avance. Je ne peux rien omettre, j’ai donc droit à tout : visites systématiques de la collection permanente des musées locaux, longues battues des ZAC, ZA, ZI, ZEP, et autres zones, campings, campements… tournées des rades les plus excentrés disposant encore de téléphone à pièce et de présentoirs à oeufs durs, virée nocturne du parc – sic – qui fait office de mauvais lieu pour quelques Polichinelles à secret locaux… 10 jours aux aguets dans le convenu le plus attristant, des scores du FN à l’aménagement urbain. En deçà, ce n’est même pas la peine. Il faut du temps pour suivre cette piste, pour devenir nul, ras et risible… devenir ou deviner plutôt, à quelle profondeur il est descendu. Il est venu s’enterrer ici, je creuse et il n’y a pas de fond. À la longue, je peux tomber sur une pépite. Ou sur un os.
Une empreinte petite, à l’intérieur, deux autres, plus grandes… cette nuit j’ai rêvé… non, je mens, l’image je la laisse venir dans un demi-sommeil d’enfant j’aimais les puzzles, un seul me reste — le château, fort, mais moins que le cygne énorme devant — et l’infini des puzzles une fois que c’est fait, que c’est su, ( l’ordre des pièces, les couleurs voisines, les indices infimes qui te sautent aux yeux ), on peut dessiner une autre image, par-dessus ( je le regarde avec mes sourcils en W froncés pendant qu’il m’explique ), on peut aussi dessiner derrière, ( ma bouche fait un O, je ne peux pas l’empêcher de faire un O ), on peut retailler les pièces pour en faire un autre puzzle, plus petit, mais réversible, comme les cartes de pirates ( parce que c’est re-vert-cible les cartes de pirates ? Oui, tous les pirates savent ça et que la fin et le début se tiennent par la main ), mais pour commencer, avant même de dessiner, redessiner et retailler, tu peux cacher des trésors à l’intérieur même de l’image ( ça me fait rire : tu me racontes n’importe quoi, comme souvent les adultes font, font, font, pour apprendre les vérités aux enfants qui n’en veulent qu’une, pour dire : regarde la parole, comme elle se dessine et se redessine et se retaille et les images que je cache dans les mots versatiles ), entre les créneaux, sur le pont-levis, dans la tour, contre la grille : autant de cachettes pour autant de trésors et quand ça s’encombre, souviens-toi : au bout de chaque plume du cygne, il y a mille cygnes qui rêvent… un demi-sommeil d’enfant j’aimais les puzzles mais, enfant — 4 ans, 4 ans et demi, quel âge avait Sacha mon frère-chat quand il était là, celui-là… 13…ou 15… pourquoi tout le monde ment tout le temps dans les familles sur le temps ? — enfant, je le connaissais déjà, alors comment je sais qui a pondu l’oeuf de la poule, qui du puzzle ou du pirate est arrivé en premier … le château et le cygne c’est peut-être bien lui qui les avaient offerts, — à Sacha qui n’en veut pas ou bien à moi… seuls demeurent, nets dans le flou, les lapins du papier déchiré — le château, je ne peux pas savoir, — le beau château d’eau à Toto — mais dans le reflet , je te tiens, je te retiens : chaque mot que tu as eu pour moi est une vaguelette, une ombre sur les pierres de la tour, ton regard perçant dans l’oeil noir du cygne, tes expériences thérapeutiques plus loufoques encore que la loufoquerie ordinaire de ma grand-mère – poil à gratter des autres adultes —, une par plume du cygne… et cette nuit, j’ai rêvé d’une empreinte ancienne avec, à l’intérieur, deux plus récentes, dont une toute fraîche et je me demande : laquelle n’est pas la mienne ?
Il y a un angle mort. Elle s’avançait dans les allées, le sol sous ses pas élastiques mou comme une éponge, le regard ébloui par les baies vitrées. Pas facile de lui donner un âge — la lumière sur son front — mais les mains disent 65. Au moment où elle est entrée dans l’angle mort, un petit môme à gros yeux fixait la webcam de son poste avec une insistance si pénible qu’elle aurait déconcentré n’importe qui. Une seconde plus tard, la bibliothécaire était étendue de tout son long à la lettre F. La bibliothécaire ! C’est la bibliothécaire qui a fait un malaise ! La directrice de la médiathèque s’est encore mordue l’intérieur de la lèvre supérieure, parce que simultanément inquiétude — pas déjà ! — coup de vieux — ça fait quoi ? 17 ans qu’elle avait fait son stage de documentaliste sous sa houlette, à cheval entre l’ancienne bibliothèque et le CDI du Collège Léopold Dussaigne — amertume — on ne l’appellera jamais la bibliothécaire parce qu’elle dirige la nouvelle médiathèque. Médiathécaire ?…moustiquaire à brouiller les ondes télévisuelles ? —. “ Vous voulez que j’appelle les pompiers ? ” lui demande le jeune type barbu qui l’a prévenue du malaise. “ Parce que je n’ai pas de téléphone portable…” Il est couvert de poils de chiens “… mais je sais faire le 15 sur un fixe ”. Il sourit gentiment, pas le genre à laisser son chien crever de soif dans une bagnole en plein soleil… Le gosse n’a pas bougé d’un cil après l’angle mort de la vieille. Pendant que les pompiers insistent pour l’emmener se faire examiner au CHU, qui est si moderne …un hôpital qui n’a même pas de nom… lentement, les gros yeux de poisson-chat glisse de la webcam à la caméra de sécurité. Trois fois de suite. Un sourire plein de dents et de trous à l’écran, et ce petit sournois file se cacher. Dans l’angle mort. Derrière son ordinateur, à 700m de là, qui a l’air d’un gros malin ? On a dit : le point de rencontre et le parking. Tout le reste, c’est du risque. Mourir d’ennui aussi, c’est dangereux. Avant de couper la connexion, comment manquer le barbu du chien portant un verre d’eau sussucrée à la directrice, visiblement choquée ? Pour qui n’a qu’un marteau, tout est clou.
Au début c’est très long. La règle c’est de ne rien attendre. L’application de la règle, c’est dans tes rêves. Le moindre de mal c’est de se focaliser sur un objet sans importance, enfin un lieu, un coin, un endroit : on ne cherche pas à faire de la télékinésie. Un lieu comme ça, pas chargé. ni louche, ni suspect, ni marrant, ni inquiétant et pas inhabituel. Focaliser, ce n’est pas le bon terme. Ça peut rendre… tourmenté, obsessionnel, et ce qu’il y a à voir, ce qui devrait te crever les yeux, tu passes à côté. Oublie le campement Rom qui s’est fait toléré au bout de l’impasse avant le bois. Pas touche aux manouches : trop pittoresques, trop occupés d’eux-même pour nuire. Prends le parking. Tu te bornes au parking, voire à une place en particulier. Mais tu en changes quand même tous les deux ou trois jours, sinon merci la fixette. Le hamster, tu dois le nourrir mais en aucun cas lui offrir une roue à tourner à fond de train 24/7. Sinon, c’est perdu d’avance. Ce parking c’est comme si tu observais les girafes Rotschild dans une réserve près du lac Baringo. Tu fais quotidiennement tes petits relevés fastidieux qui ne serviront qu’une fois compilés avec au moins cinq années de petits relevés tout semblables. Si tu tires trop vite des conclusions — c’est un matriarcat : un mâle pour six femelles ça va le faire. Louez les camions, on repeuple l’Afrique — tu perds — deux canent pendant le transport et les cinq restantes s’égayent dans la nature et safarira bien qui rira le dernier —. Y’a pas de romance parce que Kangoo bleue et vieille Seat pelée arrivent pratiquement ensemble et se garent toujours dans le coin sud-ouest. Comme dans la vie, s’il ya romance, on attends trop semaines pour savoir si ça vaut le coup d’une nuit d’en parler à son voisin. Laisse le temps à la Terre de tourner autour du soleil et tu verras, parfois, c’est pas la romance, c’est simplement le désir d’ombre qui rapproche. Pareil pour le chien qui poireaute des heures à l’arrière de la Clio métallisée : tu le balaies du regard, tu ne penses même pas à BB. Il doit s’appeler Stockholm ce corniaud pourboire une telle fête au barbu qui lui laisse la vitre un peu ouverte à chacun de ses retours. Si ça t’assaille, les histoires, laisse-les passer comme les nuages. Mais le parking, c’est un meilleur terrain de jeu que le ciel, sinon tu finiras par te foutre de tout.
Au début c’est très long, mais à un moment, le temps disparaît. Comme quand tu jouais avec tes 3 petites Matchbox avant de savoir trop bien parler. Sinon tu peux faire des calculs. Poids des véhicules, distance des revêtements… mais évite “ vitesse maximale de combustion ” et évaluation des dommages collatéraux en cas d’explosions simultanées. Il ne s’agit pas de virer sentimental comme Lutz Bassmann.
Il y aura une Volkswagen Karmann Ghia jaune et même les flics une paire de fois. Ingrédients indispensables, comme le curé ou la femme enceinte des films catastrophes. Balaie-les du regard. Reste sur le parking, depuis ton petit nichoir. Limite au maximum les déplacements dans l’appartement et l’usage des robinets et des toilettes. Observer le parking te détend parce que ce n’est pas là que ça se passera, si ça se passe.
Deux fois par 24h, visionne en accéléré l’enregistrement des deux caméras de sécurité qui donnent sur le point-rencontre à 3 km de là. Et puis tu vois.