Tiers Livre, François Bon, Cordoliani, Bibliothèque

Un Bon été / Tiers Livre / Intérieur Extérieur

Les jeunes rêvent accessible. Trois cartons de Jours de France sur le trottoir du jour des poubelles. Des choses qui s’achètent tout de suite, sans magasin, sans essayage en cabine, sans vendeur, sans monnaie. Pas de Haute-Couture qu’ils ne pourront jamais s’offrir.  Pas de rêve de rêve. Tout ce qui est hors de portée de la main, ça n’a plus d’intérêt et ils gobent que le monde est à un clic et qu’il ne coûte qu’un euro par mois. À ce prix, ils croient à de la drogue douce, et ils sont contents de ne pas pouvoir s’arrêter, de ne pas décoller de là. Mais il ne faut pas lui faire, même avec ses vieux yeux, elle sait encore discerner le bois de chauffage de l’amourette. Combien de fois, du temps de l’ancienne bibliothèque a-t-elle récupéré des gamins défoncés dans les petits cabinets exigus, avec des veines fleuves charriant de la merde pire que la Seugne pendant la grande crue de 43 ? Une fois elle avait même dû démolir la porte avec les outils du jardinier, tellement ça geignait la mort, là-dedans… Elle a choisi son camp depuis longtemps, retranchée dans les rayons de livres, même si en se promenant dans les étages en mezzanine de la nouvelle médiathèque, elle est prise d’un vertige. Comment lire dans toute cette lumière ? On dirait une salle de shoot. Comment lire sans un minimum d’intimité pendant l’acte ? Et en même temps, comment a-t-on pu renoncer à la filiation des fiches de prêt avec les noms des prédécesseurs, la date d’emprunt et de retour… ?  À elles seules, elles constituaient une République des Lettres.  Avec quelle émotion on pouvait tracer, sur plus de 30 années parfois, la chaîne solide des lecteurs et des lectrices d’un même volume ! Des amoureux qui se suivaient de près, des parents et leurs enfants devenus grands assez pour emprunter au rayon des adultes, de parfaits inconnus, unis en fraternité sur le petit bristol tamponné comme un passeport de globe-trotter. Dans la nouvelle médiathèque tout est neuf. Même les livres. Ceux de l’ancienne bibliothèque sont partis chez les bouquinistes ou au CDI du Collège Léopold Dussaigne. Par un concours de circonstances tout administratif, elle avait durant quelques mois occupé simultanément les deux postes : au CDI dès le matin, elle profitait de la pause déjeuner pour venir ouvrir la bibliothèque du parc,  qu’elle laissait en accès libre jusqu’à la fin des cours, pour finalement y assurer la permanence du soir. Vous n’avez pas peur de laisser tout ouvert, comme ça ? Vous ne pensez pas qu’il pourrait arriver quelque chose ? Avec la faune qui va et vient dans le parc — Elle imaginait un renards et un cerf attablés dans la salle d’étude et le sanglier fouinant les rayonnages de la lettre G.— Sans compter la proximité de la M.J.C…  — l’autre maison de maître du parc, convertie à la jeunesse après la guerre, où ça bricolaient du hip hop et du théâtre pauvre — Et puis, je ne devrais pas vous le dire, la promiscuité du foyer des immigrés… — Avant de devenir l’annexe de la Kommandatur , les deux maisons du parc avaient abrités des fuyards en transit. La galerie souterraine qui les reliaient encore, elle était la dernière vivante à le connaître. Enfin, c’était l’histoire que ce racontait les gosses quand le cours de Hip Hop était annulé et qu’ils traînaient  d’un banc à l’autre sous les grands cèdres — On pourrait voler, vous savez comment sont les gens ?  Elle répondait avec un sourire immuable et dangereux : “  Ce serait merveilleux, un monde où on volerait des livres…  ”. Une fois,  on lui avait volé un livre. Elle s’en souvenait très bien. Elle l’avait laissé sur le comptoir en retournant à Léopold Dussaigne. L’Usage de la Parole de Nathalie Sarraute. Elle avait pensé à un admirateur inconnu, ou à un mutique. Un souvenir cher à son coeur. Prière d’observer le silence. Pris dans l’obscurité bienveillante de la salle de lecture d’avant. Les persiennes closes en été pour garder le frais, les carreaux fréquemment lavés en hiver pour laisser passer le plus de jour possible. Il y a avait tout à faire, là-bas. Dans la nouvelle médiathèque, on ne s’occupe pas de ça. Il y a une telle fréquentation que le silence n’est plus de mise. Le silence n’est pas cool. On s’aperçoit tout de suite qu’elle est tombée dans les pommes. Les pompiers ne vont pas tarder : les accès sécurité à la nouvelle médiathèque ont été très bien pensés.

Tiers Livre, Lieu non lieu, FRançois Bon, Cordoliani Emmanuelle

Un Bon été / Tiers Livre / Lieu non lieu

À quoi bon les mettre en vitrines ces cernes, ces joues marbrées des draps rêches, ces maladifs colleurs de l’aube, ces après-rasage sur pattes, ces 4 épingles déplacées, ces familles égarées dans les confins de l’ancienne colonie d’Outre-Manche ?

La punition n’était pas comble de ce reste de poussière du sol ramassée en sachet de thé, du café cuit et recuit et dix de der dans son thermos qui bave, du pain en carton blanc, du jus multifruis qui n’en contient aucun, de la confiture aromatisée au sucre?

Fallait-il, vraiment, la télématin et ses 3 piliers de la Sagesse : Amour, Gloire et Beauté , accrochée en surplomb pour nous épier de Damoclès, pour nous mettre bien profond en abîmes, avec en sus l’aquarium vide mais éclairé —  les poissons y pioncent ponctuellement ou pour l’éternité —  qui bulle sur le cache radiateur marron, alors qu’on  traîne péniblement cette vie qui mâchouille, hors du lit ?

Mais, dehors, personne n’a le coeur à mater.  Tous et toutes vont quelque part et passent sans piper le show. N’était un ou deux enfants cruels qui collent leurs mains contre la vitre, il n’est pas certain que nous serions là.

De l’autre côté de la rue, il y a un point de rencontre — ! — . S’entend : une borne moche avec un pictogramme sans ambiguïté : the place to be ( together ). Pas exactement le mauvais lieux où se font les rencontres crapuleuses. Ni le poétique Kiss and Ride de la gare de Liège. Pour l’heure, l’indifférence à la bite d’amarrage est complète, mais si on reprend une tasse de Lipton Yellow — jus de moquette — et qu’on attend qu’il soit tiède pour le boire, alors des tas de parapluies s’y regrouperont autour d’un parapluie orange, panache des visites guidées locales.

Taste François Bon Litchi Cordoliani

Un Bon été / Tiers Livre / Compte triple

Hors des heures de service, une cantine sent le pédiluve à nouilles. Quoi qu’on porte aux pieds, la très légère adhérence du carrelage chausse de sabots en caoutchouc blanc. Carrelage crème vanille à grains, avec des stries et des cercles antidérapants. Il ne s’agit pas de déraper, appunto, mais d’ouvrir très délicatement la porte des grands frigos sans allumer la lumière. Smack onctueux des joints en caoutchouc : fiat lux. Les réservoirs à bouffe en acier inoxydable brûlent les mains de froid. Légitime châtiment des voleurs. Il ne s’agit pas non plus de chaparder, mais de voler bel et bien, avec ordre et méthode, en gardant la tête froide autant que les doigts, et de couvrir ses traces. Pas de raies dans la purée, pas de trou dans le pain : une petite cuillère de chaque, sans discernement, comme le goûteur de la reine et ensuite, ni vu ni connu, lisser le dessus des plats, corriger les découpes des fromages et des tartes… Ne rien faire chauffer. Ça sentirait. Ça modifierait l’odeur de l’antre et, au matin, les yeux des habitué.e.s brilleraient d’un éclat dangereux au-dessus de leurs narines frémissantes. Il faut tenir plusieurs jours, sans rien emporter avec soi qui manquerait à la liste de l’économat. Bref, manger froid, suffisamment, vite. Mais mâcher tout de même : tomber malade n’est pas une éventualité, être indisposé non plus — l’usage des toilettes…encore plus délicat que celui des réserves de la cantine —. Il faudrait manger assis, pour les mêmes raisons sanitaires, mais ça complique l’intendance. Les épinards de cantine sont des extra-terrestres réduits en poudre et mélangés à l’eau du broc de la veille — celle dans laquelle il y a de la bave et de la mie —. Mais pas cette fois. La cuillère d’épinards est une bouchée d’algues de lac écossais. Encore ! Non. Une cuillère de chaque et on lisse. Du riz soyeux, les grains rigolent sur la langue comme de petits enfants en luge. Encore ! Rien qu’un peu et on lisse. Une salade de pommes de terre. Heureusement trop froide : les larmes montent aux yeux en traçant le déglaçage au vin blanc, le nez  s’enchifrène au marché de Noël… Elle avait raconté cette histoire : l’étoilé qui se fait chef de cantine pour pouvoir toujours manger avec ses gosses et les repas merveilleux au milieu de la désespérance des gamines. Quinze après, l’étoile n’a pas bougé. Ça sent le vinaigre blanc et le cumin ici, hors des heures de service. Le cul sur le carrelage moulé, dans l’obscurité totale, la salade de litchis… garde le plus longtemps possible sur la langue ces petits glands à la texture divine, ces minuscules pénis du souvenir d’une vie autre, érotique en diable.

Tiers livre, François Bon, Cordoliani Emmanuelle

Un Bon Été / Tiers Livre / Bande son

Volume 0 à 22. La neige crachote sur l’écran. Bruit blanc dans son genre. Ça amuse un moment, ce Casper sonore venu des temps anciens — quand taper sur les postes suffisait pour les rendre meilleurs —. Ça amuse et puis sans crier gare ça absorbe. Sursaut  à 7h50, la cloche sonne malgré tout, parce que la sonnerie pré-réglée , le concierge ne la débranche que pour les vacances d’été — et encore, il est vite en manque sans sa piqûre de rappel — . Le téléphone de l’administration, dans un demi-sommeil, vers 7h35. Les parents exemplaires voulaient être bien sûrs que le Lycée était fermé, que les cours étaient annulés. Sonnerie dans le vide. D’autres tentent même une approche en voiture, moteurs rugissants dans les épreuves imposées du grand concours de patinage improvisé sur le parking. Dans la demi hypnose du crachotais télévisuel, l’illusion d’entendre jusqu’aux salves de neige projetées par les roues déchaînées qui s’enfoncent dans l’épais revêtement blanc du parking. — Tu vas voir qu’ils arriveront à le faire tourner en bouillasse qui floque et qui pouitche, ces intégristes —. Un triade héroïque : les moteurs qui se hurlent à la face pendant cinq, dix minutes…  Une trêve de bon sens ne laisse plus dans l’air que quelques paroles de gauche solidarité entre les conducteurs. Pendant qu’ils se dépatouillent, fusent les cris d’effroi ravis des boules de neiges dans le cou au plus chaud de la bataille qui s’est engagée. À 8h47, ce petit monde a laissé la place au gros silence blanc dehors. Le disjoncteur donne le clap de fin  pour l’écran plat, la lampe du couloir et le frigo vide. Toute tentative de remise en jeu s’avère vaine : petits clics de babiole cassée. Pénible gargouillis tiède des radiateurs en fonte. Le goutte à goutte de la cafetière s’espace jusqu’à rester en suspens. Le vol soudain d’une mouche légitime en mai, détonne sur la fenêtre, avant de s’effacer dans les pièces du fond. Lente agonie des radiateurs qui semblent communiquer d’un appartement à l’autre, avec des rythmes de prisonniers en cellules. 10h15, il fait froid dedans et le gros silence de couette bouche toutes les issues. Vigilance orange. Il n’y a plus qu’à marcher à pas de loup, à présent qu’aucun bruit ne recouvre plus l’occupation clandestine de l’appartement du 2ème. Il n’y a plus qu’à attendre et à s’écouter respirer en faisant taire les voix d’inquiétudes dans la tête. Compter les respirations. Ne  même plus entendre les chiffres. Seulement le souffle. Long régulier. Respiration lourde.
Leningrad.
Leningrad sous le lit. Sous le plancher. Moderato Risoluto. Pureté liliale du transistor à piles de la salle de bains au 1er. Ondes courtes, fraction survivante de la vague de froid. Quelques mesures pour réaliser. Quelques mesures d’extase et puis le concierge n’aime pas Shostakovitch et part naviguer les fréquences brouillées. Léger ronflement qui réveille en alerte 54 minutes plus tard. Scruter le silence — s’il a parlé en dormant, ou crié, comment savoir… ? —  Rien. Soupir. Le coeur cogne à la porte pendant un moment. 11h12, le téléphone de l’administration sonne 5 fois, puis 2, puis 2 encore. C’est l’appel.

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