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LA MAISON DU DIABLE

Il était une fois un jeune homme très pauvre. Il vivait dans une famille très pauvre, dans une contrée très pauvre, où les habitants mangeaient au mieux un jour sur deux. La faim était une chaîne extrêmement lourde que tous traînaient derrière eux, qui entravait leur pas et assourdissait leurs oreilles. Et le froid, un tourmenteur, qui élargissait chaque jour les trous de leurs habits et usait prématurément leur peau. Dans toute cette misère, il y avait, au milieu de la forêt, une belle maison qui semblait abandonnée. Mais personne ne s’y aventurait, même quand la pluie crevait les toits des masures environnantes, parce que c’était la maison du diable. Oui, un diable vivait là, qu’on avait aperçu autrefois, trouant les fenêtres de la nuit avec ses yeux de flammes. Il ne faut pas y aller, sous aucun prétexte, jamais, jamais…
Or, il advint qu’un jour la coupe du jeune homme fut pleine de trop de vide, de frissons glacés, des ballonnements de son ventre affamé. Alors, il surmonta sa peur, et il décida d’entrer dans la maison.
Il s’attendait à être déchiqueté et mangé dès qu’il aurait passé le seuil, et c’était presque un réconfort pour l’épuisement de son âme. Il poussa la porte qui résista un peu et grinça beaucoup. Son cœur battait très fort dans son corps vide et lui faisait mal comme si une main griffue l’avait empoigné. Mais il entra tout de même. Il n’y avait plus que le silence et les battements de son cœur, qui s’estompèrent au fil des minutes qui s’écoulaient, comme l’eau d’un glacier, sans que rien ne se produise d’extraordinaire. Le jeune homme alors, prudemment quitta l’entrée pour une grande pièce accueillante, où brûlait un feu nourri derrière une table chargée de tous les mets dont il avait toujours rêvé. La peur au ventre, mais la faim plus encore, il s’assit d’une fesse sur le grand fauteuil de maître, — le seul disponible, puisque l’assise des autres était chargée de livres — et il mangea tout son soûl. Le diable ne s’était toujours pas montré à la fin du repas, mais le jeune homme savait dans le fond de son âme que tôt ou tard, il apparaitrait.
J’aurais au moins dans ma vie fait un repas convenable, se dit-il, bien peu de ceux que je connais peuvent se vanter d’autant.
Réconforté par ce pensement, il décida d’explorer la maison. A l’étage, où conduisait un majestueux escalier de bois, il trouva une chambre toute chaude de plumes et de courtepointes. Autant dormir dans un bon lit, se dit-il, mourir dans mon sommeil serait bien doux. Et sans faire ni une ni deux, il se glissa sous l’édredon framboise et s’endormit en un clin d’œil.

À son réveil, le diable n’avait pas donné signe de vie, mais le jeune homme savait dans le fond de son âme que tôt ou tard, il apparaitrait. Cependant, heureux de ce répit et de sa nuit sans rêve, il eut l’audace d’ouvrir la grande armoire qui trônait en grosse majesté dans le fond de la chambre. Elle contenait toute sorte d’habits chauds et beaux, onctueux comme des sourires, pratiques et légers, confortables et élégants, qui tous lui allèrent comme un gant. Le jeune homme jeta dans le feu ses vieilles nippes râpées et se choisit bientôt un costume de voyage pour parcourir le monde et une paire de bottes inusables. Il n’allait pas traîner là et la vie l’attendait, à présent qu’il avait découvert son courage… Mais comme le diable ne se pressait pas à mettre le holà : au lieu de fuir couardement, je m’en vais profiter un peu de cette maison, me refaire une santé, dormir et manger, se dit-il, et puis je m’en irai.
Les jours passèrent, de la table au lit et du lit à la table, et les semaines, moelleuses et les mois semblables à de gros chats endormis près du feu. Jamais le diable ne s’était montré mais tout au fond de son âme le jeune homme savait que tôt ou tard, il apparaitrait.
Il pensait parfois à ses parents, à ses amis d’autrefois, qui avaient tenté tant de fois de le dissuader d’entrer dans la maison du diable et qui le croyaient mort à présent. Il riait d’eux et puis il leur pardonnait et il imaginait quels cadeaux somptueux il leur ramènerait, un jour, plus tard…
Un soir, qu’il montait se coucher sans avoir pris la peine d’allumer une chandelle tant la maison lui était devenue familière, son cœur se glaça au détour de l’escalier : en face de lui brillait deux yeux de flammes. Le jeune homme dégringola les marches et se tapit dans un coin, à l’affût d’un bruit, d’un mouvement… Mais rien. Le diable ne quittait pas l’escalier. Les minutes passèrent et tout à coup, il eut sommeil et l’envie du dodu lit de plume se fit plus forte que tout. Je ne vais pas fuir dans cette nuit froide, en pantoufle et robe de chambre, alors qu’il y a à l’étage tout une garde-robe à ma taille., se dit-il. De quoi aurais-je l’air en arrivant au village ?
Alors sentant se remplumer son courage, il se releva et entreprit, le cœur battant, l’ascension du grand escalier de bois. Arrivé en son milieu, il vit les yeux rouges qui le fixaient, méprisants et moqueurs. Rien ne bougeait. Le jeune homme s’avança encore de trois pas. Il reconnut alors le diable, avec ses riches habits de nuits, son ventre qui ne faisait pas pitié et ses cheveux hirsutes. Les yeux de flammes ne le lâchaient plus. Il s’approcha encore, hypnotisé par sa propre image qui se reflétait dans le miroir de l’escalier. À force de vivre dans la maison du diable, de manger les repas du diable, de dormir dans le lit du diable et de porter les vêtements du diable, il était devenu… le diable.

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La chair de la langue

Elle est bien longue la figure du Sultan à la fenêtre de son grand bureau, bien lourd son soupir : il est midi, l’épouse du Jardinier lui apporte son déjeuner, ronde et enjouée, dans les grandes jacinthes. Comme par un fait exprès c’est toujours au moment où le Sultan quitte sa table de travail pour s’ébrouer des heures passées au service du royaume que ces deux-là se retrouvent pour échanger leur petit panier, des sourires et des blagues. Et chaque jour il la voit repartir, alerte et replète vers le bois qui sépare le jardin royal des communs. Et le Sultan soupire à nouveau et la charge de l’État n’est rien en comparaison de la tristesse qui pèse sur son cœur. La Sultane est malade ou du moins maladive, elle ne mange presque rien, elle est pâle comme une lune noyée, plus personne au palais ne se souvient avoir entendu son rire… Et le Sultan retourne à son travail.
Un jour que l’épouse du Jardinier porte un tablier cerise sur sa robe, ou qu’elle est plus blagueuse qu’à l’ordinaire, ou qu’elle chante sur le chemin, le Sultan n’y tient plus et envoie chercher son Jardinier. C’est tremblant que l’homme chaussé de ses bottes en caoutchouc s’agenouille sur le somptueux tapis de la salle d’audience, tandis que du fond de son trône, l’autre le scrute.
– Tu es devant ton roi
– Je le sais ô, Lumière !
– Quelque chose me soucie dont je vais t’entretenir. Gare à toi si ce secret devait passer tes dents ! 
– Je suis au service de Sa Majesté.
– Il m’arrive de t’apercevoir dans les jardins.
– Pardonne-moi ô, Lumière ! Je me ferai plus petit à l’avenir.
– Il ne s’agit pas de cela… J’ai vu tantôt ton épouse qui te rejoignait.
– Elle m’apporte mon déjeuner… Mais si cela a troublé ta tranquillité, ô, Lumière, elle ne le fera plus. 
– Mais non ! 
Le Sultan bondit de son siège. Il est extrêmement agacé de ses propres précautions.
– Ton épouse, vois-tu… elle est pimpante.
– Bavarde !
– Rieuse
– Coquine !
– Et elle est toute… le Sultan fait de ses mains un geste arrondi. 
– Dodue ?
– Elle est bien en chair et pleine de vie.
– Oui, ô, Lumière, c’est une belle définition de mon épouse…
– La Sultane, vois-tu… Elle est très maigre et inquiète. Comment expliques-tu la santé de ta femme ?
– Oh ça, Lumière, c’est bien simple : je la nourris tous les jours avec la chair de la langue.
Le Sultan est surpris, mais immédiatement soulagé au point de rire en répétant :
– Avec la chair de la langue… tiens ! 
Et il congédie prestement le Jardinier, qui s’en repart avec une fameuse histoire à raconter. Là-dessus, il convoque le chef des cuisines et lui ordonne de préparer pour le repas du soir un festin de langues, sans regarder à la dépense, un festin extravagant d’exotisme pour sa Sultane bien-aimée.
Quand dans une langueur extrême la Sultane paraît au souper royal, quelle n’est pas sa surprise de découvrir un carnaval de langues de bœuf en sauce, langue d’agnelle en beignet, langues de truites marinées aux épices douces, langues de requin en croûte de sel, le tout arrosé d’alcool de langues de vipères sans oublier les langues de colibris confites au miel des montagnes dorées. Au seul énoncé de ce menu, un haut-le-cœur la soulève comme une vague et c’est les yeux pleins de larmes, comme si elle avait par avance avalé de travers qu’elle s’assied aux côtés de son époux. 
– Ô Bien-Aimée, lui glisse-t-il en posant sa grande main lourdement baguée sur sa fluette menotte, j’ai voulu ce soir te donner dans ce festin extraordinaire la mesure de mon amour.
Les riches effluves d’épices, l’odeur entêtante des abats, la chaleur qui se dégage des grands plats en sauce… La Sultane s’enfuie vers ses appartements une main sur la bouche, sans avoir pu dire un mot.
C’est donc au petit matin d’une fort mauvaise nuit que le Sultan fait convoquer son Jardinier.
– Je ne sais quelle espèce de conseil tu m’as donné… Ton remède était pire que le mal et je ne sais pas ce qui me retient de te confier au bourreau qui saura préparer ta langue perfide à mon goût.
Le Jardinier éberlué ne peut d’abord articuler une seule parole devant la colère de son maître. À genoux, il gémit :
– Pitié, pitié ô Lumière, j’ai une épouse et des enfants… Je n’ai dit que ma vérité.
– Tu as une épouse, rétorque le Sultan, et c’est bien ta chance. Voilà ce que nous allons faire : tu vas prendre la Sultane chez toi et ton épouse viendra vivre au palais pendant trois mois. 
– Mais…
– C’est le délai que je te donne pour prouver ta vérité.

Le soir même a lieu l’échange des épouses. L’épouse du Jardinier et sa joie de vivre débarquent au palais, bien décidées à tenir bon dans cette épreuve, tandis que la Sultane s’en va comme une ombre vivre de l’autre côté du bois.
Au bout de trois mois, la Sultane est rayonnante, remplumée, revigorée, pleine d’énergie et d’à-propos. Mais l’épouse du Jardinier, elle, n’a eu de cesse de décroître, maigrissant à vue d’œil en dépit des festins somptueux inventés à son intention par le Sultan et son Maitre-queue venu spécialement de France. Elle a perdu sa verve, alors même qu’il lui a offert une volière de perroquets des plus spirituels et, admettons-le, les plus grandes couturières du monde n’ont pu empêcher son enlaidissement. Elle est fanée. Le Sultan la convoque dans sa salle de travail, lui fait avancer un grand fauteuil confortable et s’assied tout près d’elle, pour l’entretenir entre quatre z-yeux.
– Madame, lui confie-t-il découragé, il n’y a rien que je n’aie fait pour égayer votre séjour ici. Vous vivez d’ordinaire dans une sorte de cabane, l’eau au puit et votre quotidien n’est fait que des légumes gâtés que votre époux sauve du potager royal et des restes de mes cuisines, vos robes sont taillées dans des draps et hormis par une vieille radio à piles, je ne crois pas que vous ayez déjà eu l’heur d’entendre un orchestre jouer pour vous. Depuis que vous êtes arrivée au Palais, il n’y a pas eu de limites à mes largesses. Et cependant vous êtes… fanée.
Elle pleure en l’écoutant, elle contemple avec tristesse les os de ses hanches qui pointent au travers du brocart de sa robe.
– Mon époux me manque, finit-elle par balbutier.
– Je le conçois, mais que fait-il donc que je ne fais pas ?
Il est encourageant et elle est trop fatiguée pour avoir encore peur de lui :
– Eh bien, le matin, il part très tôt, mais à midi quand je vais lui porter son déjeuner, il a toujours quelque chose à me raconter : l’impression qu’a faite sur lui la lumière de l’aube, la surprise d’une fleur poussée parmi les citrouilles. Et quand il rentre le soir, nous baignons les enfants ensemble, ils nous racontent l’école puisque nous n’y sommes jamais allé nous dînons et il nous donne des nouvelles des jardins, de la vaillance des fleurs qui tiennent à pousser malgré l’hiver, de la timidité de celles qui demeurent rouler en boule pendant plusieurs années avant de sortir à l’improviste en chamboulant tous les parterres… Puis nous couchons les enfants et alors il me parle de cette petite tomate qui est plus lente que les autres et qu’il essaie de faire rougir en lui racontant des blagues un peu osées, parfois il chante pour moi ou bien il me parle de vous…
– De moi ? Que peut-il bien dire de moi ? Il ne me voit jamais !
– Oh si, Lumière, il te voit à la fenêtre de ton bureau et il s’inquiète de ton air soucieux. Il me dit tout cela, tu vois, et c’est ainsi qu’il me nourrit avec la chair de la langue.

Le Sultan renvoya l’épouse du Jardinier chez elle. La Sultane revint vivre au palais. L’histoire ne dit pas ce qu’il advint en suite et si le Sultan fut en mesure d’appliquer ou non le simple remède de son Jardinier.

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Celles-là

Celle dont on ne peut être sûr qu’elle a bien vécu dans ces petites maisons qui ne sont plus que fondations
Celle avec les mains noires et rouges, qui a peint la silhouette d’une autre femme dont on n’arrive pas à penser qu’elle était peut-être simplement une amie et non une parente

Celle qui s’est assise au chevet de sa mère brutale et mal aimante et qui a trouvé le cœur de la veiller comme une femme de la lignée des femmes
Celle qui finit par dire : « Elle reconnaît une fille sienne et c’est tout ce qui compte », maintenant que sa mère la prend si souvent pour sa sœur
Celle qui ne s’est jamais remise d’avoir dû allaiter une enfant vouée à la mort
Celle qui ne se remettra jamais de ne pas avoir été sa sœur tôt décédée
Celle dont une voyante avait assuré à sa mère qu’elle ne passerait pas sa 26e année et qui a retenu son souffle jusqu’à ses 27 ans
Celle qui tenait son journal depuis toujours
Celles qui eurent une ferme en Afrique sans jamais s’y croiser autrement que de loin, dans les bibliothèques publiques et particulières
Celle qui n’a recours aux dragons qu’après avoir épuisé tous les moyens, toutes les discussions, tout l’amour
Celle qui ne sait plus où elle a connu le lapin blanc, mais qui l’entend chaque matin fermer sa porte à la hâte
Celle qui aime tout de suite
Celle, toute cabossée, qui demeure plus élégante qu’une fée, rieuse sous cape, sage et curieuse, dans l’adversité de la mort des plus jeunes qu’elle (c’est-à-dire presque tout le monde)

Celle qui Ourse avait marié un Chêne, s’inscrivant ainsi dans la forêt des contes
Celle qui coupait le feu et avait fait construire sa maison sur les ruines d’un incendie
Celle qui Ourse avait marié un Chêne, s’inscrivant ainsi dans la forêt des contes
Celle qui coupait le feu et avait fait construire sa maison sur les ruines d’un incendie
Celle qui tenait son journal depuis toujours
Celle qui ouvrait grand son manteau pour y engouffrer les petites filles perdues qui se précipitaient vers elle, vers sa bouche gaiement rouge.
Celle qui ne se remettra jamais de ne pas avoir été sa sœur tôt décédée
Celle qui acheta la première (?) un café et qui avait marié un rouge qui payait des coups pendant la messe et qui a opté pour un enterrement civil
Celle qui a divorcé et qui s’est vu interdire l’entrée de l’église
Celle qui aida celle qui avait divorcé en lui louant de quoi établir un petit atelier de couture
Celle, dure comme un caillou, qui appelait son fils : l’infirme, parce qu’il boîtait
Celle qui venait d’une autre vallée et s’appelait aussi Jeanne, comme la grand-mère puissante et très aimée de son mari
Celle qui est la dernière venue dans la lignée des patronnes

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Défets

26 octobre 2020
Pour mon départ, Marcel m’offre la partition d’une de mes chansons préférées: Du gris. Ça se téléscope à sa réflexion de la veille : Finalement, je pense me faire crématiser. C’est moins lourd à porter, non ?
Sinon, le cercueil : allez les vers !

Génie symbolique du gars.

Il faudra trouver un moyen de le relier à ces précédents exploits :
Pour l’inhumation de l’urne dans la tombe qui contenait déjà le petit cercueil — et les deux ensembles elles ne tiennent pas plus de place qu’un petit coffre à jouer —, il est tombé aussi, il a appelé son fils qui l’a relevé — deux équipes à présent, la mère et la fille, le père et le fils, chacune de son côté bien séparée de l’autre par une ligne blanche — et le fils est reparti avec les morceaux de la chaise, comme il avait déjà emporté les morceaux de la mère, et lui, demeuré seul dans la cuisine familière, il a mis une tarte dans le four et sa distraction, le contrecoup de la chute, l’a réduite en cendres. Je suis resté trop longtemps dans la salle de bain, dit-il — et c’était elle autrefois qui se faisait se reproche, trop longtemps dans la salle de bain, deux toilettes par jour, matin et soir, lentes toujours, tranquilles — la chute m’aura tourneboulé. Alors tu n’as rien mangé ? Si j’ai mangé le dessus de la tarte, mais pas la croute brûlée, avec mes dents… — et c’était elle également qui dans les dernières années ne mangeait plus que les framboises et la crème des tartelettes que chaque jour, triste et plein d’espoir, il rapportait de sa sortie en ville à l’appétit de son moineau d’épouse —

25 octobre 2020
Pour faire le portrait d’un.e ami.e, peindre d’abord la voix : les longues conversations de téléphone depuis ce bout du monde, il faudrait les saisir dans des poèmes.

Ils sortent de l’école et on les interpelle pour venir jeter un oeil à la crypte de l’église sur le chemin. Le plancher a été soulevé, on coulera bientôt une dalle. Un trou et dedans les manières de cercueil, des boîtes avec dedans des os. Quand ils repassent l’après-midi, l’exposition à la lumière a réduit tout cela en poussière.
Une jeune fille enterrée vivante dans la crypte. Ses cris, on les croyait diaboliques, un appel pour entraîner d’autres avec elles vers le royaume des morts. À l’enterrement suivant, on retrouve son cadavre, assis en haut des marches, sous la dalle trop lourde.

25 octobre 2020
De l’autre côté du plan d’eau, une petite fille conduit le vélo-poussette de son petit frère tout en tenant une longe : devant eux deux gros huskis donnent à l’équipage un air de traîneau. C’est une vision magique et drôle, charmante et cocasse. Cette petite fée à legging rose et casaque grise, plus menue que les chiens, les jantes hallucinantes du petit tricycle tricheur, avec ses pédales sans pédaliers.

24 octobre 2020
La stèle de l’abbé Duval est taillée comme un pan de montagne. Adossée au mur, l’humidité par endroits sèche l’environne de tâches claires comme des bandes de brumes.

23 octobre 2020

Je reprends ce jour un texte plus ancien, à la manière de Saint-John Perse, provenant d’un atelier du Tiers-Livre. Je reprends et j’augmente, puisque ces défets sont toujours écrits dans les montagnes, lors des séjours chez mes grands-parents — cette appellation, je le découvre est pérenne, qu’ils soient en vie ou bien morts — et qu’en dépit du rejet violent pour nombre d’écritures autobiographiques — la complaisance, la faiblesse du point de vue trop souvent –, il y a des choses que je tiens à consigner. Notamment les éléments récents de la lignée des patronnes.

Celle qui Ourse avait marié un Chêne, s’inscrivant ainsi dans la forêt des contes
Celle qui coupait le feu et avait fait construire sa maison sur les ruines d’un incendie
Celle qui tenait son journal depuis toujours
Celle qui ouvrait grand son manteau pour y engouffrer les petites filles perdues qui se précipitaient vers elle, vers sa bouche gaiement rouge.
Celle qui ne se remettra jamais de ne pas avoir été sa sœur tôt décédée
Celle qui acheta la première (?) un café et qui avait marié un rouge qui payait des coups pendant la messe et qui a opté pour un enterrement civil
Celle qui a divorcé et qui s’est vu interdire l’entrée de l’église
Celle qui aida celle qui avait divorcé en lui louant de quoi établir un petit atelier de couture
Celle, dure comme un caillou, qui appelait son fils : l’infirme, parce qu’il boîtait
Celle qui venait d’une autre vallée et s’appelait aussi Jeanne, comme la grand-mère puissante et très aimée de son mari
Celle qui est la dernière venue dans la lignée des patronnes

Jusqu’au cimetière.
Les sapins qui portaient ombrage à la sacristie ont été coupés. Les murs de pierre grise finiront bien par sécher.
La grande et grise villa Marie-Louise — villa, mot luxueux et rare parmi les chalets —, son jardin sans autre barrière que les ronces, entraves définitives au portail de fer forgé, aux arbres larges assez pour cacher un loup sinon sa queue, traversé des courses effrénées de tous les gamins et gamines du coin, follement occupé.es à des jeux de territoires couvrant le village et les campagnes environnantes, jardin qu’on disait parc, plus tard ouvert par Meaulnes sur le château d’Yvonne : un parking à présent, devant la villa ravalée en crépi clair et efficace.
Dans mon souvenir, la petite tombe de l’enfant toute blanche avec sa petite stèle ornée d’un ange de pierre râpeuse dont la tête tenait dans ma paume. Mais quelque part dans les dernières décennies, une tombale de granit gris clair a été posée là, ramenant à des proportions plus conformes à celles des sépultures voisines. Et un gros ange de pierre par là-dessus, mais pas assez gros pour n’être pas anecdotique, mais gothique. En blanc, dans une police décevante — oui, c’est le mot — les noms et les dates, tout au bord de la pierre, rendant impossible tout ajout à la suite, alors qu’une place reste dans la tombe.
Rien n’est là de ce que j’aimais. Les restes, oui, mais si le segment vaut pour la droite, les cendres sont moins que le savoir-faire de la tarte aux pommes dans la convocation de la Jeanne.

15 Juin 2019

Parfois, les mots sont si fatigants
Ils courent autour de moi en criant
Ils s’accrochent à mes jupes même si je porte le pantalon
Ils me grimpent sur la tête comme des petits singes
D’un sans-gêne pas croyable
Et murmurent de mille voix à mes mille oreilles
En un concert cacophonique et indescriptible
Tandis que d’autres attendent en cohortes débraillées
Un regard, une tartine, un coup de peigne affectueux
Et sans autre ambition que la caresse.

Parfois, on me dit : tes élèves sont comme tes enfants
Quelle erreur !
Mes élèves sont mes élèves et ne sont comme rien
Ni personne d’autre que
des camarades
Des soldats d’une même phalange
De cette grande main avec quoi
Moi aussi je fais corps

Ou personne d’autre que
des étrangers identifiés
À leur manière de ne parler qu’une seule langue
Qui m’ennuie.

Les mots sont mes enfants
Marmaille endiablée de joie
Épuisante et qui m’arrache
Finalement un pauvre rire
Finalement à l’absurdité trop brève du monde
Dont elle fait une marelle qui relie
Le ciel à la terre
En passant par là, où ça bat et se bat

Ou lignée d’enfants vieillards
Toujours déjà plus vieux que moi
qui font le bruit d’une chose très ancienne
contre le sol de poussière.

Quand je suis KO
Ils courent toujours
Et nagent et dansent
Ma nuit est blanche
Ils dorment à poings fermés
Ronflements et renflements
Air de la fenêtre pourtant close
Qu’ils ouvrent en corolle.

16 Mai 2019

Je vois ça comme les cartes d’un jeu, posées à plat , mais en constant mouvement. Elles se déplacent comme des organismes, des bactéries au gros plan du microscope, des populations migrantes vues de la Lune. Les cartes bougent et les figures qu’elles supportent se déplacent à leur tour, dans l’espace en apparence restreint que celles-ci leur offrent.
Certaines de ces cartes ont un verso très puissant, qui, caché, est présent comme un écho, insistant, un fantôme. D’autres textes, antérieurs imposent leurs visions, leur brutale postériorité : disparition des personnages bien-aimés, Sérail en cendre, ultra solitude du dernier témoin — Osmin, chez Kronauer serait un immortel Simbad/vision fugitive qui traverse tantôt, la posture de Mousse devant le grand coffre du pirate Mordicus
ils font grésiller le présent du Sérail, fantômes avant l’heure. Pour l’instant, cette sensation est si profonde, si étrange qu’elle me captive — me capture — et me fait retarder jour après jour le moment d’écrire tout cela ensemble.Mais il y a une autre raison à ce sursis : ce grésillement opère, il effondre lentement les murs, promet l’apparition d’une architecture nouvelle, dénudée, celle d’un… pont, passage, viaduc entre les idées les époques et les sensations.
Il faudra creuser ça dans la médiation, croiser ça avec la sorcellerie blanche. Ce futur noir, écroulé, solitaire qui s’est dessiné pour le Sérail, le rend, paradoxalement, plus puissant, le met davantage encore à l’œuvre. Loin d’annihiler, très loin, il en reconnait la permanence — de mots — .

La lecture d’un extrait du journal d’Anh Mat (les Nuits échouées) pris dans une gâtine d’écriture, où il cherchait un peu de réconfort auprès des 2 Sisters, m’a profondément touchée. Et remise au travail incertain et ingrat des Défets, avec un courage d’une autre texture.

12 Mai 2019

Tout poème est à double sens
Celui qui lit — est lu lui-même
par le poème

Anise Koltz

J’attends que les éléments, nombreux, de la mosaïque prennent leur place. Il y a le travail et il y a l’attente indispensable à ce que ça travaille. L’écriture redevient une matière, comme le bois, la pierre, qui joue, qui travaille et craque alors qu’on est au fond de son lit et de la nuit et qu’on n’y pèse pas lourd, une plume d’édredon vraiment, dans la balance qui sur l’autre plateau porte la maison tout entière. La maison qu’Emma a bâtie (… une espèce de proverbe, comme l’épée de Damoclès ou la lettre à Rodrigue).

9 Mai 2019

Le manque de place dans la fenêtre petite de cet écran qui m’accompagne partout immobilise le prochain coup à jouer sur le Sérail. Tant d’éléments — pièces de cette mosaïque — se bousculent ici, leur temporalité superposée à celle du voisin, c’est la façon de faire de cet endroit même où les fantômes et les ombres valent autant que les vivants qui leur succèdent dans leur fonction auprès de Selim Bassa. Le Sérail est devenu le modus operandi de son écriture et réciproquement fascinant. Voilà plusieurs semaines que je demeure sidérée devant cette sulfure, figée dans son verre. Chiennes de faïence à qui plus rien ne manque. Plus rien sauf une case. Il me manque une case, comme au taquin, une case qui conserverait éternellement son vide, mais pas sa place, pour réinventer la mosaïque. Et respirer à nouveau. Une mauvaise ouvrière accuse toujours ses outils… parce qu’une bonne refusera de travailler avec des mauvais. Ce soir, demain, très vite, il faut voir autrement. Emprunter des écrans, écrire sur des bristols, utiliser les chiens de pailles des cartes du Mantegna, n’importe, passer à la suite parce qu’au-dehors, ça pousse les murs.

3 Mai 2019

Arrivée première à un sinistre concours de circonstances, une amie s’est trouvée à accompagner les derniers moments de sa mère, femme dure et mal-aimante, avec laquelle elle avait pris ses distances depuis bien des années. Et pourtant à l’heure de la dernière heure, c’était elle, la petite, qui se trouvait là, pour lui tenir la main. Il n’y avait pas d’apaisement possible dans la rancœur que la gamine gardait du saccage de son enfance, de son adolescence et des années de travail qui lui avaient été nécessaires pour arriver à tenir debout, et malgré tout, à aimer, à vivre. Elle détestait être là, dans cette ultime prise d’otage, quand tout à coup, il lui est apparu qu’elle était une femme au chevet d’une autre, pour l’accompagner dans un dernier passage, comme tant d’autres à travers les siècles ont tenu la main des parturientes et des mourantes, qui si souvent se confondaient, se confondent encore dans des contrées moins bien loties que les nôtres. Sa place s’inscrivait dans la lignée des femmes.

Cette réponse se présente, comme Mary Poppins, à une toute petite fille bien en peine de réaliser la tâche monstrueuse qui lui a été assignée voilà des années et qui se débat comme une forcenée dans l’injustice qui lui est faite. À présent, elle va pouvoir retourner à ses occupations, à son occupation : jouer, inventer des mondes, les voyager, rire. C’est la femme qu’elle est devenue, est tant que femme de la lignée des femmes, et non en tant que membre d’une famille, qui sera présente à l’heure dite, pour réaliser le vœu d’une très vieille femme, de mourir en sa présence.

Dans la terre du petit arbre de l’appartement, trois pierres peintes, vestiges d’une journée de passation de conteuse à conteuses d’une très ancienne de Cendrillon, une version grecque. Une journée sur la lignée des femmes en compagnie d’une amie d’adolescence, priée pour l’occasion, sous la houlette de Martine Tollet. Vestiges ? Bornes plutôt, d’une route sans début ni fin. Après nous les libellules et les biches prendront la relève.

2 Mai 2019

Je me souviens de cette rue, du milieu de cette rue — mais dans quelle ville ? — où j’ai eu l’idée de la disparition du Pacha, sortie géniale dans un nuage de fumée, truc dans un monde d’illusion, boucle merveilleuse qui ouvrait d’un coup toutes les portes.
Selim disparait dans un nuage de fumée. A disparu. Nulle part où le chercher. Il n’y a rien d’autre à en dire.

Une amie, comme une sœur, m’accueille. J’étais sous la pluie battante et il fait bien chaud dans ses mots. À temps partiel, elle est ange de la mort. Ange dans la mort. Je me sens à un tel point inexpérimentée dans ce domaine. Or le glas sonne. Je tremble dans le vent trempé malgré tout. On voudrait pour ceux et celles qu’on aime, et pour les autres, un passage facile, c’est à dire léger à accompagner. On voudrait un nuage de fumée.

Finalement ma grand-mère me sonne pour que je fasse une course. Je passe chez une amie à elle, Mathilde — à la peau diaphane, au visage lunaire — connue depuis l’enfance et j’y prends le café avec deux autres Miss Marple des montagnes. Le plafond est bas, les murs épais. Là aussi il fait chaud. Je suis le bonhomme de neige de Prévert : après mon départ, il restera une flaque, un vieux chapeau et une pipe en bois.
Je rapporte à ma grand-mère sa petite gourde d’eau Lourde(s). Elle lui attribue le premier coup de chance qui passe — un miracle — et moi, je n’aime que les hasards. Si cette gourde de Bernadette avait pu plutôt m’envoyer sur la Lune, j’aurais été épatée. Au lieu de cela, voilà que tout mon temps m’appartient pour fouiller les combles du Sérail.

Note pour le Gros Jardin : Les gourdes d’eau lourde de Sainte Bernadette

29 Avril 19
Je rencontre Françoise Durif, connaissance virtuelle du Tiers-livre Atelier d’écriture de François Bon à l’été, embarquée volontaire de l’Inventarium. La vivacité de son apparition, pourtant timide, dans l’embrasure du Café Bellecour ne laisse pas de doute sur l’entente qui nous attend. Elle commande le premier Vittel fraise de sa vie pour marquer le coup. Je suis sensible à cette pratique-fée. Nos échanges hirsutes vont à l’écriture et c’est l’occasion de parler du Sérail. Puis dès après l’avoir quittée, de m’apercevoir que je manquais cruellement de cette conversation : j’aime augmenter les textes de l’intérieur, ce dédale, ces ramifications, infinis. Cette cartographie palpitante au point que je me fiche d’être lue, tant le geste me tient. Mais tout à coup, devoir dire, pouvoir parler ces mondes et… y parvenir si difficilement a éclairé un chemin tout simple et indispensable.

Je veux écrire qu’Osmin a perdu le chemin du Marché des Vacillantes (voir nouvelle éponyme), tellement perdu qu’il en vient à douter qu’il n’ait jamais existé. Mais sa peur d’en faire l’aveu à Selim Bassa est si grande, sa responsabilité dans le renouvellement du sang au Sérail, si importante, qu’il lui ment depuis longtemps.
Osmin continue les voyages, avec méthode, répondant à des règles de lui seul connues, suivant un tracé qui nielle mène jamais au même endroit et qui pourtant à un point d’arrivée. Il y a aussi un sésame — le Maître sera content — et il ne rentre jamais seul. Mais il ne choisit plus la marchandise, il est choisi ou les choix s’imposent à lui (l’air de ressemblance qu’il trouve à une bibliothécaire, un livreur de pizza, une retraitée aux mains noueuses… avec des arcanes du tarot Mantegna, ou le souvenir qu’il en garde, ou le souvenir qui lui en fait défaut).

Jusqu’à Celle-qui-Cherche, ceux et celles qu’il ramène trouvent leur place au Sérail pendant la route de retour. Celle-là est comme un chien dans un jeu de quilles. Inutile. Maladroite. Elle écrit je. Elle rêve. Elle questionne. Elle ne voit rien, mais elle parle avec les médiums — magiciens, sorcières ou simples — du Sérail. Elle ne sait pas, mais elle flaire le savoir.
Celle-qui-Cherche écrit depuis le début hors Sérail. Elle écrit depuis un voyage, une quête qui la tient éloignée du Sérail, qu’elle emporte avec elle. Tantôt elle dit nous, tantôt ils ou le Sérail selon que l’histoire lui a été rapportée par un membre du personnel, un rêve, un fantôme, une rumeur, une intuition…

Plus le temps passe plus Osmin porte en lui les mondes qui gravitent autour du Sérail, et le Sérail lui-même. Le personnel se démantibule, quitte, emportant un éclat d’or et la lune, qui aimantent où qu’on se trouve, non à Selim, mais à la liberté de Selim Bassa, à la possible
métamorphose…

Quant au livre du Chiffre, c’est un volume du Sérail. Il n’est pas consultable pour l’instant. Mais il le sera. Il se superpose avec le hors Sérail, ou le croise, comme le dictionnaire Khazar.

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