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Celles-là

Celle dont on ne peut être sûr qu’elle a bien vécu dans ces petites maisons qui ne sont plus que fondations
Celle avec les mains noires et rouges, qui a peint la silhouette d’une autre femme dont on n’arrive pas à penser qu’elle était peut-être simplement une amie et non une parente

Celle qui s’est assise au chevet de sa mère brutale et mal aimante et qui a trouvé le cœur de la veiller comme une femme de la lignée des femmes
Celle qui finit par dire : « Elle reconnaît une fille sienne et c’est tout ce qui compte », maintenant que sa mère la prend si souvent pour sa sœur
Celle qui ne s’est jamais remise d’avoir dû allaiter une enfant vouée à la mort
Celle qui ne se remettra jamais de ne pas avoir été sa sœur tôt décédée
Celle dont une voyante avait assuré à sa mère qu’elle ne passerait pas sa 26e année et qui a retenu son souffle jusqu’à ses 27 ans
Celle qui tenait son journal depuis toujours
Celles qui eurent une ferme en Afrique sans jamais s’y croiser autrement que de loin, dans les bibliothèques publiques et particulières
Celle qui n’a recours aux dragons qu’après avoir épuisé tous les moyens, toutes les discussions, tout l’amour
Celle qui ne sait plus où elle a connu le lapin blanc, mais qui l’entend chaque matin fermer sa porte à la hâte
Celle qui aime tout de suite
Celle, toute cabossée, qui demeure plus élégante qu’une fée, rieuse sous cape, sage et curieuse, dans l’adversité de la mort des plus jeunes qu’elle (c’est-à-dire presque tout le monde)

Celle qui Ourse avait marié un Chêne, s’inscrivant ainsi dans la forêt des contes
Celle qui coupait le feu et avait fait construire sa maison sur les ruines d’un incendie
Celle qui Ourse avait marié un Chêne, s’inscrivant ainsi dans la forêt des contes
Celle qui coupait le feu et avait fait construire sa maison sur les ruines d’un incendie
Celle qui tenait son journal depuis toujours
Celle qui ouvrait grand son manteau pour y engouffrer les petites filles perdues qui se précipitaient vers elle, vers sa bouche gaiement rouge.
Celle qui ne se remettra jamais de ne pas avoir été sa sœur tôt décédée
Celle qui acheta la première (?) un café et qui avait marié un rouge qui payait des coups pendant la messe et qui a opté pour un enterrement civil
Celle qui a divorcé et qui s’est vu interdire l’entrée de l’église
Celle qui aida celle qui avait divorcé en lui louant de quoi établir un petit atelier de couture
Celle, dure comme un caillou, qui appelait son fils : l’infirme, parce qu’il boîtait
Celle qui venait d’une autre vallée et s’appelait aussi Jeanne, comme la grand-mère puissante et très aimée de son mari
Celle qui est la dernière venue dans la lignée des patronnes

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Défets

26 octobre 2020
Pour mon départ, Marcel m’offre la partition d’une de mes chansons préférées: Du gris. Ça se téléscope à sa réflexion de la veille : Finalement, je pense me faire crématiser. C’est moins lourd à porter, non ?
Sinon, le cercueil : allez les vers !

Génie symbolique du gars.

Il faudra trouver un moyen de le relier à ces précédents exploits :
Pour l’inhumation de l’urne dans la tombe qui contenait déjà le petit cercueil — et les deux ensembles elles ne tiennent pas plus de place qu’un petit coffre à jouer —, il est tombé aussi, il a appelé son fils qui l’a relevé — deux équipes à présent, la mère et la fille, le père et le fils, chacune de son côté bien séparée de l’autre par une ligne blanche — et le fils est reparti avec les morceaux de la chaise, comme il avait déjà emporté les morceaux de la mère, et lui, demeuré seul dans la cuisine familière, il a mis une tarte dans le four et sa distraction, le contrecoup de la chute, l’a réduite en cendres. Je suis resté trop longtemps dans la salle de bain, dit-il — et c’était elle autrefois qui se faisait se reproche, trop longtemps dans la salle de bain, deux toilettes par jour, matin et soir, lentes toujours, tranquilles — la chute m’aura tourneboulé. Alors tu n’as rien mangé ? Si j’ai mangé le dessus de la tarte, mais pas la croute brûlée, avec mes dents… — et c’était elle également qui dans les dernières années ne mangeait plus que les framboises et la crème des tartelettes que chaque jour, triste et plein d’espoir, il rapportait de sa sortie en ville à l’appétit de son moineau d’épouse —

25 octobre 2020
Pour faire le portrait d’un.e ami.e, peindre d’abord la voix : les longues conversations de téléphone depuis ce bout du monde, il faudrait les saisir dans des poèmes.

Ils sortent de l’école et on les interpelle pour venir jeter un oeil à la crypte de l’église sur le chemin. Le plancher a été soulevé, on coulera bientôt une dalle. Un trou et dedans les manières de cercueil, des boîtes avec dedans des os. Quand ils repassent l’après-midi, l’exposition à la lumière a réduit tout cela en poussière.
Une jeune fille enterrée vivante dans la crypte. Ses cris, on les croyait diaboliques, un appel pour entraîner d’autres avec elles vers le royaume des morts. À l’enterrement suivant, on retrouve son cadavre, assis en haut des marches, sous la dalle trop lourde.

25 octobre 2020
De l’autre côté du plan d’eau, une petite fille conduit le vélo-poussette de son petit frère tout en tenant une longe : devant eux deux gros huskis donnent à l’équipage un air de traîneau. C’est une vision magique et drôle, charmante et cocasse. Cette petite fée à legging rose et casaque grise, plus menue que les chiens, les jantes hallucinantes du petit tricycle tricheur, avec ses pédales sans pédaliers.

24 octobre 2020
La stèle de l’abbé Duval est taillée comme un pan de montagne. Adossée au mur, l’humidité par endroits sèche l’environne de tâches claires comme des bandes de brumes.

23 octobre 2020

Je reprends ce jour un texte plus ancien, à la manière de Saint-John Perse, provenant d’un atelier du Tiers-Livre. Je reprends et j’augmente, puisque ces défets sont toujours écrits dans les montagnes, lors des séjours chez mes grands-parents — cette appellation, je le découvre est pérenne, qu’ils soient en vie ou bien morts — et qu’en dépit du rejet violent pour nombre d’écritures autobiographiques — la complaisance, la faiblesse du point de vue trop souvent –, il y a des choses que je tiens à consigner. Notamment les éléments récents de la lignée des patronnes.

Celle qui Ourse avait marié un Chêne, s’inscrivant ainsi dans la forêt des contes
Celle qui coupait le feu et avait fait construire sa maison sur les ruines d’un incendie
Celle qui tenait son journal depuis toujours
Celle qui ouvrait grand son manteau pour y engouffrer les petites filles perdues qui se précipitaient vers elle, vers sa bouche gaiement rouge.
Celle qui ne se remettra jamais de ne pas avoir été sa sœur tôt décédée
Celle qui acheta la première (?) un café et qui avait marié un rouge qui payait des coups pendant la messe et qui a opté pour un enterrement civil
Celle qui a divorcé et qui s’est vu interdire l’entrée de l’église
Celle qui aida celle qui avait divorcé en lui louant de quoi établir un petit atelier de couture
Celle, dure comme un caillou, qui appelait son fils : l’infirme, parce qu’il boîtait
Celle qui venait d’une autre vallée et s’appelait aussi Jeanne, comme la grand-mère puissante et très aimée de son mari
Celle qui est la dernière venue dans la lignée des patronnes

Jusqu’au cimetière.
Les sapins qui portaient ombrage à la sacristie ont été coupés. Les murs de pierre grise finiront bien par sécher.
La grande et grise villa Marie-Louise — villa, mot luxueux et rare parmi les chalets —, son jardin sans autre barrière que les ronces, entraves définitives au portail de fer forgé, aux arbres larges assez pour cacher un loup sinon sa queue, traversé des courses effrénées de tous les gamins et gamines du coin, follement occupé.es à des jeux de territoires couvrant le village et les campagnes environnantes, jardin qu’on disait parc, plus tard ouvert par Meaulnes sur le château d’Yvonne : un parking à présent, devant la villa ravalée en crépi clair et efficace.
Dans mon souvenir, la petite tombe de l’enfant toute blanche avec sa petite stèle ornée d’un ange de pierre râpeuse dont la tête tenait dans ma paume. Mais quelque part dans les dernières décennies, une tombale de granit gris clair a été posée là, ramenant à des proportions plus conformes à celles des sépultures voisines. Et un gros ange de pierre par là-dessus, mais pas assez gros pour n’être pas anecdotique, mais gothique. En blanc, dans une police décevante — oui, c’est le mot — les noms et les dates, tout au bord de la pierre, rendant impossible tout ajout à la suite, alors qu’une place reste dans la tombe.
Rien n’est là de ce que j’aimais. Les restes, oui, mais si le segment vaut pour la droite, les cendres sont moins que le savoir-faire de la tarte aux pommes dans la convocation de la Jeanne.

15 Juin 2019

Parfois, les mots sont si fatigants
Ils courent autour de moi en criant
Ils s’accrochent à mes jupes même si je porte le pantalon
Ils me grimpent sur la tête comme des petits singes
D’un sans-gêne pas croyable
Et murmurent de mille voix à mes mille oreilles
En un concert cacophonique et indescriptible
Tandis que d’autres attendent en cohortes débraillées
Un regard, une tartine, un coup de peigne affectueux
Et sans autre ambition que la caresse.

Parfois, on me dit : tes élèves sont comme tes enfants
Quelle erreur !
Mes élèves sont mes élèves et ne sont comme rien
Ni personne d’autre que
des camarades
Des soldats d’une même phalange
De cette grande main avec quoi
Moi aussi je fais corps

Ou personne d’autre que
des étrangers identifiés
À leur manière de ne parler qu’une seule langue
Qui m’ennuie.

Les mots sont mes enfants
Marmaille endiablée de joie
Épuisante et qui m’arrache
Finalement un pauvre rire
Finalement à l’absurdité trop brève du monde
Dont elle fait une marelle qui relie
Le ciel à la terre
En passant par là, où ça bat et se bat

Ou lignée d’enfants vieillards
Toujours déjà plus vieux que moi
qui font le bruit d’une chose très ancienne
contre le sol de poussière.

Quand je suis KO
Ils courent toujours
Et nagent et dansent
Ma nuit est blanche
Ils dorment à poings fermés
Ronflements et renflements
Air de la fenêtre pourtant close
Qu’ils ouvrent en corolle.

16 Mai 2019

Je vois ça comme les cartes d’un jeu, posées à plat , mais en constant mouvement. Elles se déplacent comme des organismes, des bactéries au gros plan du microscope, des populations migrantes vues de la Lune. Les cartes bougent et les figures qu’elles supportent se déplacent à leur tour, dans l’espace en apparence restreint que celles-ci leur offrent.
Certaines de ces cartes ont un verso très puissant, qui, caché, est présent comme un écho, insistant, un fantôme. D’autres textes, antérieurs imposent leurs visions, leur brutale postériorité : disparition des personnages bien-aimés, Sérail en cendre, ultra solitude du dernier témoin — Osmin, chez Kronauer serait un immortel Simbad/vision fugitive qui traverse tantôt, la posture de Mousse devant le grand coffre du pirate Mordicus
ils font grésiller le présent du Sérail, fantômes avant l’heure. Pour l’instant, cette sensation est si profonde, si étrange qu’elle me captive — me capture — et me fait retarder jour après jour le moment d’écrire tout cela ensemble.Mais il y a une autre raison à ce sursis : ce grésillement opère, il effondre lentement les murs, promet l’apparition d’une architecture nouvelle, dénudée, celle d’un… pont, passage, viaduc entre les idées les époques et les sensations.
Il faudra creuser ça dans la médiation, croiser ça avec la sorcellerie blanche. Ce futur noir, écroulé, solitaire qui s’est dessiné pour le Sérail, le rend, paradoxalement, plus puissant, le met davantage encore à l’œuvre. Loin d’annihiler, très loin, il en reconnait la permanence — de mots — .

La lecture d’un extrait du journal d’Anh Mat (les Nuits échouées) pris dans une gâtine d’écriture, où il cherchait un peu de réconfort auprès des 2 Sisters, m’a profondément touchée. Et remise au travail incertain et ingrat des Défets, avec un courage d’une autre texture.

12 Mai 2019

Tout poème est à double sens
Celui qui lit — est lu lui-même
par le poème

Anise Koltz

J’attends que les éléments, nombreux, de la mosaïque prennent leur place. Il y a le travail et il y a l’attente indispensable à ce que ça travaille. L’écriture redevient une matière, comme le bois, la pierre, qui joue, qui travaille et craque alors qu’on est au fond de son lit et de la nuit et qu’on n’y pèse pas lourd, une plume d’édredon vraiment, dans la balance qui sur l’autre plateau porte la maison tout entière. La maison qu’Emma a bâtie (… une espèce de proverbe, comme l’épée de Damoclès ou la lettre à Rodrigue).

9 Mai 2019

Le manque de place dans la fenêtre petite de cet écran qui m’accompagne partout immobilise le prochain coup à jouer sur le Sérail. Tant d’éléments — pièces de cette mosaïque — se bousculent ici, leur temporalité superposée à celle du voisin, c’est la façon de faire de cet endroit même où les fantômes et les ombres valent autant que les vivants qui leur succèdent dans leur fonction auprès de Selim Bassa. Le Sérail est devenu le modus operandi de son écriture et réciproquement fascinant. Voilà plusieurs semaines que je demeure sidérée devant cette sulfure, figée dans son verre. Chiennes de faïence à qui plus rien ne manque. Plus rien sauf une case. Il me manque une case, comme au taquin, une case qui conserverait éternellement son vide, mais pas sa place, pour réinventer la mosaïque. Et respirer à nouveau. Une mauvaise ouvrière accuse toujours ses outils… parce qu’une bonne refusera de travailler avec des mauvais. Ce soir, demain, très vite, il faut voir autrement. Emprunter des écrans, écrire sur des bristols, utiliser les chiens de pailles des cartes du Mantegna, n’importe, passer à la suite parce qu’au-dehors, ça pousse les murs.

3 Mai 2019

Arrivée première à un sinistre concours de circonstances, une amie s’est trouvée à accompagner les derniers moments de sa mère, femme dure et mal-aimante, avec laquelle elle avait pris ses distances depuis bien des années. Et pourtant à l’heure de la dernière heure, c’était elle, la petite, qui se trouvait là, pour lui tenir la main. Il n’y avait pas d’apaisement possible dans la rancœur que la gamine gardait du saccage de son enfance, de son adolescence et des années de travail qui lui avaient été nécessaires pour arriver à tenir debout, et malgré tout, à aimer, à vivre. Elle détestait être là, dans cette ultime prise d’otage, quand tout à coup, il lui est apparu qu’elle était une femme au chevet d’une autre, pour l’accompagner dans un dernier passage, comme tant d’autres à travers les siècles ont tenu la main des parturientes et des mourantes, qui si souvent se confondaient, se confondent encore dans des contrées moins bien loties que les nôtres. Sa place s’inscrivait dans la lignée des femmes.

Cette réponse se présente, comme Mary Poppins, à une toute petite fille bien en peine de réaliser la tâche monstrueuse qui lui a été assignée voilà des années et qui se débat comme une forcenée dans l’injustice qui lui est faite. À présent, elle va pouvoir retourner à ses occupations, à son occupation : jouer, inventer des mondes, les voyager, rire. C’est la femme qu’elle est devenue, est tant que femme de la lignée des femmes, et non en tant que membre d’une famille, qui sera présente à l’heure dite, pour réaliser le vœu d’une très vieille femme, de mourir en sa présence.

Dans la terre du petit arbre de l’appartement, trois pierres peintes, vestiges d’une journée de passation de conteuse à conteuses d’une très ancienne de Cendrillon, une version grecque. Une journée sur la lignée des femmes en compagnie d’une amie d’adolescence, priée pour l’occasion, sous la houlette de Martine Tollet. Vestiges ? Bornes plutôt, d’une route sans début ni fin. Après nous les libellules et les biches prendront la relève.

2 Mai 2019

Je me souviens de cette rue, du milieu de cette rue — mais dans quelle ville ? — où j’ai eu l’idée de la disparition du Pacha, sortie géniale dans un nuage de fumée, truc dans un monde d’illusion, boucle merveilleuse qui ouvrait d’un coup toutes les portes.
Selim disparait dans un nuage de fumée. A disparu. Nulle part où le chercher. Il n’y a rien d’autre à en dire.

Une amie, comme une sœur, m’accueille. J’étais sous la pluie battante et il fait bien chaud dans ses mots. À temps partiel, elle est ange de la mort. Ange dans la mort. Je me sens à un tel point inexpérimentée dans ce domaine. Or le glas sonne. Je tremble dans le vent trempé malgré tout. On voudrait pour ceux et celles qu’on aime, et pour les autres, un passage facile, c’est à dire léger à accompagner. On voudrait un nuage de fumée.

Finalement ma grand-mère me sonne pour que je fasse une course. Je passe chez une amie à elle, Mathilde — à la peau diaphane, au visage lunaire — connue depuis l’enfance et j’y prends le café avec deux autres Miss Marple des montagnes. Le plafond est bas, les murs épais. Là aussi il fait chaud. Je suis le bonhomme de neige de Prévert : après mon départ, il restera une flaque, un vieux chapeau et une pipe en bois.
Je rapporte à ma grand-mère sa petite gourde d’eau Lourde(s). Elle lui attribue le premier coup de chance qui passe — un miracle — et moi, je n’aime que les hasards. Si cette gourde de Bernadette avait pu plutôt m’envoyer sur la Lune, j’aurais été épatée. Au lieu de cela, voilà que tout mon temps m’appartient pour fouiller les combles du Sérail.

Note pour le Gros Jardin : Les gourdes d’eau lourde de Sainte Bernadette

29 Avril 19
Je rencontre Françoise Durif, connaissance virtuelle du Tiers-livre Atelier d’écriture de François Bon à l’été, embarquée volontaire de l’Inventarium. La vivacité de son apparition, pourtant timide, dans l’embrasure du Café Bellecour ne laisse pas de doute sur l’entente qui nous attend. Elle commande le premier Vittel fraise de sa vie pour marquer le coup. Je suis sensible à cette pratique-fée. Nos échanges hirsutes vont à l’écriture et c’est l’occasion de parler du Sérail. Puis dès après l’avoir quittée, de m’apercevoir que je manquais cruellement de cette conversation : j’aime augmenter les textes de l’intérieur, ce dédale, ces ramifications, infinis. Cette cartographie palpitante au point que je me fiche d’être lue, tant le geste me tient. Mais tout à coup, devoir dire, pouvoir parler ces mondes et… y parvenir si difficilement a éclairé un chemin tout simple et indispensable.

Je veux écrire qu’Osmin a perdu le chemin du Marché des Vacillantes (voir nouvelle éponyme), tellement perdu qu’il en vient à douter qu’il n’ait jamais existé. Mais sa peur d’en faire l’aveu à Selim Bassa est si grande, sa responsabilité dans le renouvellement du sang au Sérail, si importante, qu’il lui ment depuis longtemps.
Osmin continue les voyages, avec méthode, répondant à des règles de lui seul connues, suivant un tracé qui nielle mène jamais au même endroit et qui pourtant à un point d’arrivée. Il y a aussi un sésame — le Maître sera content — et il ne rentre jamais seul. Mais il ne choisit plus la marchandise, il est choisi ou les choix s’imposent à lui (l’air de ressemblance qu’il trouve à une bibliothécaire, un livreur de pizza, une retraitée aux mains noueuses… avec des arcanes du tarot Mantegna, ou le souvenir qu’il en garde, ou le souvenir qui lui en fait défaut).

Jusqu’à Celle-qui-Cherche, ceux et celles qu’il ramène trouvent leur place au Sérail pendant la route de retour. Celle-là est comme un chien dans un jeu de quilles. Inutile. Maladroite. Elle écrit je. Elle rêve. Elle questionne. Elle ne voit rien, mais elle parle avec les médiums — magiciens, sorcières ou simples — du Sérail. Elle ne sait pas, mais elle flaire le savoir.
Celle-qui-Cherche écrit depuis le début hors Sérail. Elle écrit depuis un voyage, une quête qui la tient éloignée du Sérail, qu’elle emporte avec elle. Tantôt elle dit nous, tantôt ils ou le Sérail selon que l’histoire lui a été rapportée par un membre du personnel, un rêve, un fantôme, une rumeur, une intuition…

Plus le temps passe plus Osmin porte en lui les mondes qui gravitent autour du Sérail, et le Sérail lui-même. Le personnel se démantibule, quitte, emportant un éclat d’or et la lune, qui aimantent où qu’on se trouve, non à Selim, mais à la liberté de Selim Bassa, à la possible
métamorphose…

Quant au livre du Chiffre, c’est un volume du Sérail. Il n’est pas consultable pour l’instant. Mais il le sera. Il se superpose avec le hors Sérail, ou le croise, comme le dictionnaire Khazar.

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Le fait qu’Alice

Le fait que j’avais quatre ans alors peut-être cinq, le fait que jusqu’à l’âge de dix-onze ans les enfants s’obstinent à compter les demi-années et à les mentionner quand on leur demande leur âge, le fait que ça s’arrête à un moment changement de braquet, tournez la page, sauter un chapitre c’est faire de sa lecture, Bonheur de Proust : d’une lecture à l’autre, on ne saute jamais les mêmes passages, le fait qu’on dit ensuite j’aurais tel âge en décembre comme s’il était certain qu’on allait arriver jusque là vivant, le fait qu’on persiste à célébrer les anniversaires des personnes mortes en leur donnant l’âge qu’elles auraient si elles ne l’étaient pas, le fait qu’il est communément admis qu’on mente sur son âge les éraflures que j’impose à la belle enveloppe : je cours, je saute, je lève la tête, je replonge et particulièrement les femmes, le fait qu’il est communément admis qu’on mente dans la sphère intime, privée, publique, le fait que les chronologies tremblent, en règle générale, le fait que la chronologie demeure incertaine, incertaine en la demeure, péril en la demeure, mise en demeure, le fait que les ultimatums, le chantage affectif les supplications pour obtenir des réponses exactes en vu d’établir une chronologie exacte sont vouées à l’échec puisque la mémoire est plastique, le fait que Nicolas Sarkozy n’était pas à Berlin le soir de la chute du Mur, mais que depuis qu’il a affirmé y avoir été, omniprésence rétroactive de la mégalomanie, je ne peux pas l’empêcher de surgir à l’évocation du Mur, de Berlin et de la chute, le fait qu’en dépit de tous ses efforts Proust ne peut plus s’emparer du beau nom de Guermantes depuis que le prénom d’une petite fille jamais réapparue depuis s’est lié à lui, le fait qu’à chaque souvenir s’ajoutent le ou les récits donnés précédemment du souvenir, s’ajoute la langue qui va en dire tout autre chose, avec en prime les photos des albums qui sèchent sur les rayons reculés des étagères ou croupissent dans des caves, tout ça confit dans le dédain, la honte et la veulerie, le fait que chez Alice les photos étaient exposées sur touts les surfaces de la maison, murs porte du frigo manteau de cheminée coins de miroirs de tableaux… le fait que Les très riches Heures du Duc de Berry se lisent comme une bande dessinée dont on aurait retiré les cases et les phylactères, le fait que les vitraux se lisent comme une bande dessinée dont on a tracé les cases au plomb, saturnisme, évacuation des locaux, il faut refaire les peintures alors on n’a qu’à tout changer pendant qu’on y est, le fait que les photos peuvent aussi être rangées dans une boîte pour ne pas les abîmer pendant les travaux, le fait que j’étais déjà fort au memory, il est doué d’une mémoire photographique cet enfant, c’est très bon pour Alzheimer, enfin contre vous m’avez compris en tous cas ils jouent à ça pendant des heures tous les deux, le fait que l’enfant aimait que les choses aient un ordre et qu’elles se succèdent, le fait que j’étais moins jeune, mais encore jeune et éloigné pour la succession d’Alice, tu ne vas pas rentrer pour ça, on sait faire, qu’est-ce que tu ferais de plus on s’occupe de tout, le faire que je suis et demeurerai le plus jeune de cette famille à présent, le fait q’une étude menée aux USA révèle que le suicide y est la quatrième cause de mortalité chez les 10-14 ans, le fait que dans cette famille on ne me prévient jamais qu’après coup parce qu’il ne faut pas m’inquiéter pour rien, le fait que le suicide des jeunes enfants demeure un sujet qui jette un froid en soirée, le fait qu’après coup c’est déjà trop tard pour comprendre dans quel ordre les choses se sont passées et comment elles ont pu se succéder, un coup d’éponge, tous les cartons déplacés pour pouvoir faire passer le brancard, le fait qu’on utilise le même brancard et le même hôpital pour les vivants et les morts, le fait qu’Alice est demeurée dans sa maison jusqu’au bout, terrée dans sa chambre avec la petite salle d’eau pendant les travaux de rénovations, le fait qu’un ouvrier se rappelle très bien avoir partagé un sandwich avec elle assise sur un barreau d’échelle dans le salon bâché, le fait que ça ne colle pas, ça non plus, Alice terrée, Alice qui mange un sandwich, le fait que ses affaires chéries sont parties à la benne, parties lors du vide-maison avec la pancarte dehors et l’annonce dans le journal, le fait qu’il n’existe plus nulle part quoi que ce soit pour me rappeler mon enfance auprès d’elle, le fait que je m’en souviens tout de même, le fait qu’un jour mon frère Sacha a eu un accident, le fait que ce n’est pas ce jour-là, ni aucun qui lui soit proche que je l’ai appris (compris ?), le fait que les frais de rapatriement et la paperasse de ces pays-là c’était trop, le fait que la famille a choisi une solution plus adaptée, le fait qu’on ne sache pas où, le fait que je ne me rappelle que son absence à présent, le fait que le chat aimait dormir sur mon oreiller bleu à nuages, le fait que parfois la marque en creux d’une tête sur l’oreiller réapparaissait quand bien même j’avais fait mon lit soigneusement le matin, le fait que je savais que c’était le chat, mais que c’était aussi toujours Sacha qui dormait dans mes nuages tandis que je m’ennuyais à l’école, le fait que la succession d’Alice comporte un codicille me concernant celé pour la famille jusqu’à ma majorité, le fait que Maître Cliquet me laissait mettre de l’ordre dans les revues notariales de sa salle d’attente, le fait qu’on entend très bien des voix qui crient derrière les portes, le fait qu’on ne peut pas jurer quelles voix crient et peut-être la mienne dont je me souviendrais du dehors, le fait d’être un enfant fragile, le fait d’entendre qu’on est un enfant fragile, le fait de le croire, le fait que les enfants et les vieilles personnes sont fragiles, le fait qu’ils se serrent leurs coudes fragiles et jouent aux osselets avec leurs petits os de poulet, le fait qu’Alice a cru qu’on était copains de grande maternelle, le fait que c’était vrai (aussi) et manger des vers de terre pour de faux et casser une vitre avec un lancé de barbies maladroites, le fait que la plupart du temps Alice était davantage ma grand-mère, genre memory et petit gnou, le fait que la famille a détruit sa maison magique avec la peinture sans plomb, les murs ont perdu leur profondeur et où s’en sont allés les démons qu’elle gardait prisonniers dessous, je me pose encore la question, le fait que les entreprises de peintures à l’ancienne conservent devis et factures pendant plus de vingt ans, le fait que les dates sur ces documents sont les prémisses d’une chronologie plus sûre.

Stéphane Mercoyrol, © Benoit Riou, Emmanuelle Cordoliani, Sérail

Ta main lourde

Quand sa main s’élève dans l’air, on imagine ses bagues posées les unes près des autres, conversant la nuit par infrabasses. Cette fois-ci, il a rapporté un œil-de-tigre. Il capte tous les regards, comme le ferait un vrai tigre marchant à son côté. Les bagues à ses mains sont nombreuses, en argent massif, comme les couverts avec lesquels nous mangeons à l’office, de l’argent vieux, sombre et lourd pour nos assiettes de faïence. La clientèle ne vient pas ici pour manger. Seulement pour boire. Et fumer. Et voir. L’argent est pour nous. L’or aussi, qui passe de leurs poches à nos mains, à nos bouches parfois. Pour qui à l’œil, ses mains n’étaient pas élégantes, elles le sont devenues à force de soins, d’habiles et patientes manucures. Des mains qui savent à quoi employer l’argent : le lustre de ses ongles, la douceur de ses paumes décharnées, la pureté de la peau à l’extrémité de ses phalanges de fumeur tiennent de l’art. Son intelligence seule met cette beauté chèrement acquise dans la grâce de ses gestes. Ils dessinent des cercles de dompteur dans l’air tandis qu’il vous parle et vous font comprendre qu’il y a quelque chose à traverser pour parvenir à la matière même de l’existence qui se dérobe dans la fumée de son cigare. Nous imaginons le tintement d’argent de chaque bague sur la petite table de verre qu’il garde dans sa chambre — extravagant présent du cristallier belge, livrée dans une caisse de bois de la taille d’un homme et dont l’espace laissé vide avait été comblé par des plumes d’oiseaux, pour s’assurer du transport le plus délicat qu’on puisse imaginer. Quand nous avons ouvert la caisse, elles se sont envolées partout, il a fallu des jours pour les rassembler toutes et il arrive encore que nous en retrouvions une ici ou là, sous un meuble, ou tombant élégamment d’un lustre pour s’unir à l’aigrette d’une invitée, ou se poser comme un cygne sur la surface d’un cocktail. L’objet fait à peine la taille d’un guéridon, c’est un assemblage de métal tourmenté autour d’un plateau grand comme un visage taillé et poli dans le cristal. Un cadeau comme on n’en voit jamais, comme ceux qu’évoquent les contes pour briser notre pensée afin que l’oiseau quitte enfin cet œuf protecteur et s’envole jusqu’à la fenêtre. Le soir, Selim doit ôter tout cet argent qui enserre ses doigts jusqu’au plus petit et le déposer, anneau après anneau, sur cette table que nous n’avons plus revue depuis sa livraison, mais qui nous fait encore rêver — rien ne sort du Sérail, rien qui ait de la valeur et des plumes on a bourré les oreillers. Depuis, nous faisons des rêves nombreux et sans histoires à proprement parler. Nos nuits se sont peuplées de chants et de légèreté et le rêve du perroquet et de la cage d’or nous visite tour à tour (…) Nous ne nous souvenons pas exactement du récit au réveil, mais nous le reconnaissons dans l’image, de la main grassouillette du marchand inquiet ouvrant la cage d’or. Alors les plumes s’envolent dans un nuage, le perroquet au bord de la fenêtre trace à nouveau pour nous le passage infaillible de la liberté : la mort. Ce prétexte suffit pour solliciter de la Diseuse rousse une énième narration du conte qu’elle fait semblant de redécouvrir dans le fond de son café, les mains en coupe autour de sa tasse. La Joueuse de nay l’accompagne de simples soupirs et chuintements, car elle n’emporte plus son instrument partout avec elle comme elle le faisait à son arrivée parmi nous — . De la table, il n’est plus parlé, mais en cherchant le sommeil, le tintement des bagues d’argent contre le verre, ce son, posséder ce son, voilà assurément ce qu’est la richesse incommensurable. Loin de ces histoires, la Soigneuse doit souvent huiler les doigts captifs de Selim afin de le défaire des anneaux qu’il est aller chercher si loin pour empeser sa main, masquant ainsi les tremblements toujours plus fréquents à mesure que se succèdent les soirées où il risque tout pour rafler une fois encore la mise des poches de nos invités. À ce rythme, la Soigneuse lui dit qu’il devra bientôt se faire monter une enclume en chevalière pour donner le change… À l’hiver, une jeune femme s’est présentée à la porte basse, vêtue d’un manteau trop élégant pour la saison, un feutre à larges bords baissé sur l’œil et la bouche comme une cerise mouillée. Elle a donné aux questions d’usage les réponses nécessaires pour entrer et pour rester, mais quelque chose dans son port fuyait, préférant l’ombre, le regard toujours occupé au-dessus de son épaule droite agaçait très vite quiconque s’aventurait à lui parler. Jusqu’à ce que le tailleur lui ait fait sa tenue, elle a gardé la chambre, faisant beaucoup jaser. Selim lui apportait lui-même un repas au milieu de la journée. Dans l’entrebâillement de la porte, son demi-visage remerciait les yeux au sol. Elle a fini par nous rejoindre, fardée plus qu’il n’est ordinairement admis pour le personnel : une face de lune qui a laissé le Pierrot interloqué. Comme c’est l’habitude, la vieille du vestiaire — la Physionomiste — a demandé à toucher son visage à leur première rencontre : ses mains valent des yeux. Elles se promenaient en interrogeant l’ossature — par respect, par pudeur, elles ne s’attardent jamais à la peau. Les os, les muscles à la rigueur, voilà ce qu’elles palpent comme si elles devaient ensuite reproduire leurs volumes dans l’argile — tout à coup, alors qu’elles mesuraient l’écart de la mâchoire aux pommettes, elles ont marqué l’arrêt. Puis de la pulpe des doigts, elles ont pianoté légèrement en travers de la joue. La face de Lune était très mal à l’aise, mais qui ne l’est pas pendant le déroulement de cet examen de passage ? Elle s’est figée et l’instant d’après la Physionomiste avait achevé son arpentage. Nos yeux ne voyaient rien, mais nous avons bien vu que quelque chose s’était produit. Dans les jours qui suivirent, ils étaient aux aguets. On s’est mis à parler entre deux portes d’un léger relief, comme une frise dont on pouvait, soi-disant, distinguer le dessin sur sa joue de Lune dans la lumière rasante. Plus nous l’observions, plus elle se terrait, mais bientôt nous étions unanimes : une série de carrés et de cercles, un trou au centre de celui-ci, une bosse pour celui-là… Jusqu’à l’autre soir, où à l’occasion d’une fable propre à distraire la clientèle, la main de Selim s’est dressée comme un serpent, dans un geste plus raide qu’à l’ordinaire. Nous l’avons vue blêmir sous le fard blanc et chacun a pu reconnaitre la facture des bagues d’argent dans la marque qu’elle porte à la joue. Depuis c’est nous qui baissons les yeux ou détournons le regard quand elle se montre. Je ne peux pas dire avec certitude qu’elle se farde encore.

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