François Bon, Tiers Livre, Cordoliani

Un Bon été / Tiers Livre / Il pleut

Un jour la terre s’ébrouera une bonne fois, pour se débarrasser de tous ses parasites. Cette bonne veille planète-chien en aura eu marre de nous trimballer dans l’univers. Sa grosse carcasse sera fatiguée de nous, après cette longue histoire d’amour égoïste. Mais pour l’heure, elle se contente de se rouler dans la neige, et avec elle tout l’hémisphère nord, ce qui n’est que justice, même au début du joli mois de mai.
Il n’y a plus de neige à la télé, depuis quand ? Où est passé la mire d’antan ? Et sa neige ? Et surtout quand ? Pas facile à dire quand on ne possède pas de poste, quand on les évite comme les vampires, les miroirs. Mais dans l’appartement vide, la fenêtre de l’écran plat dernière technologie — monolithe de 2001 devant la grotte — fait  appel d’air. Un grand rectangle blanc. Rien d’autre à montrer des campagnes et des métropoles. On leur file du blanc, alors les moutons filment du blanc. C’est beau, c’est pur et ça recouvre à propos la misère de ceux qui couchent et crèvent dans les rues et les fossés.  À l’aube, la fenêtre de la cuisine, autre rectangle blanc sur blanc, encadrement et fond. La neige tient dans la nuit blanche. En bas, le parking a disparu, il s’est fondu dans les toits des petits pavillons, dans les arbres laineux. Le camion 100% tuning du concierge s’est refait une virginité. Il était tant que la nature reprenne le dessus. L’humanité a mis les patins : on n’entend pas un bruit.
 
Père est mort, il y a juste un an, le cinq mai, le jour de ta fête, Irina. Il faisait très froid, il neigeait, ce jour-là.

À 100 km à la ronde, il n’y a rien qui ressemble à un chasse-neige. Jean Hyppolite sous sa chapka de neige va passer une journée paisible comme l’éternité. On ne pourra pas en dire autant du lycée éponyme, qui n’a pas été  conçu pour affronter la campagne de Russie. Les canalisations ont gelé à -2. — On peut boire sa pisse, mais l’utiliser pour faire du thé… ? — L’électricité papillonne. L’image saute. La neige envahi l’écran. Il est temps de monter le son.

Tiers Livre; François Bon; Ville Cordoliani

Un Bon été / Tiers Livre / B-Roll

Quand on se lâche  dans les rues de la virtualité, d’un seul coup les 50 Dinky Toys du parking se réduisent à deux. La camionnette du plombier-chauffagiste- climatiseur Dupré, garée à propos à l’ombre d’un pin parasol à aiguilles réfractaires, entre deux marquages BUS dont le B tend à s’effacer pour donner à rêver un instant à l’essor de l’artisanat français à Sacramento. “ Spécialiste de la maîtrise de l’énergie, de l’air et de l’eau ” annonce le flanc du camion, mais rien pour déclarer qui a eu la maîtrise du bois et de la terre en suffisance pour planter à deux pas du char du démiurge une sorte de poubelle à rabat en rondins — hutte pour castor convalescent du Parc de Yosemite ? Abri à oiseaux nocturnes ? — sans le sac plastique noir qui déborde, on pourrait tout s’imaginer. D’ailleurs on ne se gêne pas en voyant s’éloigner discrètement ce couple improbable de banalité estivale, apparu simultanément à la disparition de dizaines de petites autos. Le motif de moucharabié gris clair sur fond blanc de son combishort, resserré à la poitrine par une faveur drôlement rose, pas plus que les larges rayures bleu-bleu-blanc-rouge du T-shirt de son compagnon ne peuvent une seconde distraire l’oeil exercé de leur musculature de marcheurs surentraînés, ni du sac en papier kraft qu’elle tient négligemment au bout de son bras droit, alors même que le contenu, manifestement trop lourd, en boursoufle comiquement le fond.
Sinon, les stores blancs immaculés de l’appartement du deuxième étage — au dessus de celui du concierge, avec les brises-vues — sont fermés. Cela va  tout seul.

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Un Bon été / Tiers Livre / Noms propres

Jean Hyppolite. Ça s’arrête là, pour la philosophie. Retour à la case départ, comme à la communale, coincé entre deux rejetons des notables du cru, qui n’avaient de notable que cette terre qu’on appelait comme eux à force qu’ils s’y cramponner, les ongles dedans. À présent qui ça intéresse ces deux pauvres rues qui s’appellent comme tout le monde par ici, à force de cousinage et d’entre soi. Même pas de quoi faire lever une babine à l’heure de l’appelle dans les classes du Lycée. Mais tu n’es pas mieux loti, Jean Hyppolite, avec ton nom de gosse abandonné à la tourière — pas toi bien sûr, mais il ne doit pas falloir remonter bien loin, et ils le savent les Julien-Laferrière et les Guiffier, que tu n’es qu’un bâtard, pour quart ou pour moitié, l’un d’eux par la bonne, ou par la fille de ferme — , tu es bien loin de la Chaire d’histoire de la pensée philosophique avec ton buste pré-fossilisé sur les marais assainis. Les Deleuze, Derrida, Descartes, même ne se bousculent pas aux portes. Bien sûr, Léopold Dussaigne, serait, comme de son vivant, un interlocuteur plein de force et de vigueur, — tu sens encore dans ta gorge de pierre la bouchée de cendre que tu as tentée en vain de déglutir en apprenant la chute du réseau Navarre —, et vous en auriez long à dire sur l’architecture de vos établissements respectifs. Mais comment passer le boulevard de Chanzy, quand se dernier s’entête comme un vieux bouledogue à front d’airain dans une Algérie d’un autre âge que le vôtre ? Heureusement que les gars Ruibet et Gâtineau, brillent encore sur l’asphalte de la D604 comme Castor et Pollux dans le ciel de juillet, tout auréolés du feu d’artifice à 80 000 tonnes de munitions qu’ils ont lancé à la carrière d’Heurtebize ( mais oui, Heurtebise, comme l’ange vitrier à Cocteau, puisque je te le dis et qu’est-ce qu’on s’en fiche que ce soit un Z ou un S, y’a pas d’orthographe qui vaille pour les noms propres. C’est pas l’orthographe qui va salir un non, ça non ! ), ils assurent la liaison — Ma lettre va vous faire bien de la peine. J’ai été désigné pour faire sauter la carrière. J’avais posé des mines qui n’ont pas fait leur effet. J’attendais quelqu’un qui n’est pas venu. Il est de mon devoir de tout détruire, tant pis, je vais y mettre le feu, je suis bien décidé, seulement il y a beaucoup de chances que j’y reste. —, beaucoup de chances qu’ils y restent, fidèles au poste de communication.
Pour Saint Ex, il ne se montrera pas de tout le jour sur la place qui porte son nom, parce que c’est un parking plein en journée. ( Vous avez déjà essayé d’atterrir avec un Lightning, un renard, une rose et un mouton sur un parking bondé ? Du suicide, ce serait, répondent Ruibet et Gâtineau ). Mais la nuit, la place est vide… Hyppolite prend soin de donner une présence à cette grande ombre un peu fantomatique de Hegel qui rôdait depuis le XIXe siècle et avec laquelle obscurément on se bat , murmure Foucault, comme pour lui-même.

François Bon Atelier Tiers-Livre Cordoliani

Un Bon été / Tiers Livre / Se retourner

Des bagnoles. Les convictions affichées sur les vitres arrière : NON AU NUCLÉAIRE ! Bébé à Bord ! Match amical samedi 19 Juin ! Sur les banquettes, des poils de chiens, des bouteilles en plastique pas entièrement vides, des paquets de photocopies d’exercices de math, un ballon en pleine insolation, tout le saint-frusquin que trimballent les profs à longueur d’année. Rien qui ait de la valeur.

Des voitures. Trois ou quatre, en comptant la Mini publicitaire rose de l’Institut de Beauté du Centre de Thalasso. L’administration, les visiteurs.

Une poubelle intergalactique : le camion à incrément infini du concierge.

Une caisse de luxe. Tout est relatif : une Mercedes. Récemment chahutée
Un véhicule de la police.

La nuit, seulement un parking vide. N’était l’insistance d’une des alarmes tuning du camion, et la route qui finira par atteindre la mer, soixante-cinq kilomètres plus tard.

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