C’est l’histoire d’un homme qui a réussi sa vie. Il a épousé la femme qu’il aimait et il l’aime toujours. Ils sont en bonne santé. Leurs enfants sont partis de puis quelques années, mais ils vivent heureux là où ils sont. Il a fait un métier honorable dans la ville, on le salue par son nom. Il a tout à la fois suffisamment d’argent pour ne pas s’en inquiéter et suffisamment peu d’argent pour ne pas s’en inquiéter. Sa maison est située aux abords de la ville, et on aime y être invité : les dîners qu’il offre sont toujours chaleureux et paisibles. En somme, tout va bien pour cet homme. Et pourtant, pourtant, depuis… quelques semaines ? Quelques mois ??? Il ressent comme une… gêne, comme une entrave — une fatigue, peut-être ? — qui ne le quitte plus et le goût de ce qu’il aimait s’affadit. Un jour, il estime que cela ne peut plus durer comme ça. Il va trouver sa femme et il lui dit : « Femme, je vais partir. Partir en voyage. Je ne sais pas combien de temps je vais demeurer absent. Prépare ma valise, s’il te plaît. » Alors la femme… ne dit rien : elle prépare sa valise, en prévoyant les laines chaudes pour l’hiver et le lin frais pour l’été, puisqu’on ne sait pas combien de temps cette absence va durer.
AVANT | La caravane
JOUR 5
Hier dans la fin de la journée, alors qu’il nous restait encore une bonne heure de route jusqu’au lieu prévu pour le bivouac, le chef des chameliers a sonné une alerte discrète et les têtes se sont tournées vers l’orient les unes après les autres à la suite de l’information qui courait tout le long de la caravane : un homme ! Un homme à pied ! Il paraissait assez proche et la décision a été prise d’un bref arrêt pour l’attendre. Il portait quelque chose de long dans ces bras, et dans le contre-jour on aurait cru une croix venant à notre rencontre. Nous avons patienté presque une heure : la perspective et la difficulté à prendre des repères dans cette partie si nue du désert nous ont joués : l’homme n’était pas si près, c’était un géant et les enfants qui s’étaient élancés à sa rencontre en ont été pour leur enthousiasme. Il progressait très lentement sous sa charge. Un des plus jeunes enfants, bien vif malgré son aller-retour est venu me chercher. Ses yeux brillaient d’excitation et d’effroi quand il s’est emparé de ma trousse. Mon arabe littéraire ne peut pas grand chose contre l’inventivité dialectale de mes compagnons de voyage : il criait en courant « le tapis saigne ! Le tapis saigne ! » Et comme il se tenait le côté, j’ai cru qu’il s’était lui-même blessé, mais il a fondu sur moi et m’a tiré par la main, tandis qu’un autre prenait ma trousse dans ses bras. Voyant cela, le chef des chameliers a ordonné le bivouac, et tandis qu’un débat s’élevait entre les caravaniers fâchés de ce retard imprévu — qui s’ajoute encore à ceux que nous semblons attirer comme le miel les mouches depuis notre départ — je me précipitai tant bien que mal au-devant de la grande ombre lente.
JOUR 7
Nous sommes aux pieds des montagnes. La progression journalière a été limitée à six heures. C’est un soulagement, même si quatre me suffiraient amplement. Je n’ai le temps de rien dans ce rythme forcené et les soins et la marche occupent le plus clair des journées. Au soir, tandis que les marchands et les chameliers discutent autour du feu, je tombe. Tenir ce journal tient de l’exploit. Ses lacunes me désolent. Quant à dessiner, il n’en est plus question. Je me suis beaucoup illusionné sur mes capacités, je m’en rends compte.
J’ai pu examiner l’étrange contenu du tapis, contenu bien banal en comparaison des spéculations sensationnelles de sa petite escorte : un homme d’une vingtaine d’années — à l’estime, je dirai 27 ans, mais je ne suis pas Sherlock Holmes —, tabassé à mort. Enfin presque : il vit et bien qu’il soit toujours hasardeux de se prononcer sans examen approfondi — comment faire ça ici ? Pas d’hôpital avant Ouarzazate et nous n’y serons pas avant x jours — je crois qu’il vivra. J’aurais un peu de honte à l’avouer aux confrères d’Edinbourg, mais une des raisons de ma foi dans ce pronostic vient que je ne l’ai pas émis moi-même. C’est celui du vétérinaire — ce n’est pas son titre ici, les chameliers l’appellent Monsieur*, comme on disait du frère du roi de France, avant leur révolution. Pourtant c’est un Homme Bleu. Enfin, il s’habille à leur manière pour moitié (il porte des pantalons à l’occidentale). Il s’occupe des bêtes, sans jamais salir ses grandes mains de femmes bleuies, comme son visage, par l’indigo du tissu. Quand une intervention est nécessaire, il la décrit patiemment à ce petit aide de camp farouche qui ne le quitte pas d’une semelle, et tandis que le gosse opère, il le couve de son œil peint au khôl tout en murmurant à l’oreille du dromadaire. Monsieur est très estimé et sa présence dans la caravane figurait parmi les arguments massue du chef caravanier pour m’inciter à la rejoindre. Toujours est-il que mon lacunaire collègue a opiné hier après avoir pris les pouls du cadavre peine déballé du tapis. Il a eu un échange avec le géant qui l’avait porté jusque là et quand je me suis enquis de savoir s’il vivrait, Monsieur a répondu : vraiment !*
JOUR 8
Depuis l’arrivée de nos deux passagers clandestins*, je me sens encore plus isolé : ma pratique très scolaire, j’en prends quotidiennement la mesure, de l’arabe littéraire multiplie les quiproquos avec les caravaniers depuis le premier jour. J’ai cru que ces deux nouveaux venus changeraient la donne linguistique : le géant a les yeux clairs et une carnation pâle sous la brûlure du soleil et du vent, quant à l’autre — dont il semble déplacé de demander le nom pour mon registre, puisque je n’ai reçu à cette question qu’un œil vide pour toute réponse) — n’est pas de la région et promettait autre chose que le dialecte avec lequel on me fait tourner en bourrique. Pourtant, même si Monsieur* laisse entendre que son pronostic vital n’est pas engagé, il demeure incapable de prononcer le moindre mot — tant la fièvre très forte et qui ne le lâche pas, que la probable fracture de sa mâchoire rendant l’opération quasiment impossible —. Quant au géant, qui répond au nom d’Osmin (!), alors que j’aurais parié sur Niels ou Gösta, c’est l’homme le plus taciturne que j’ai connu. Il échange laconiquement en français avec Monsieur et le soir au bivouac il échange la force qui lui reste contre de la nourriture pour lui et son ami, avec des formules de politesses orientales qui me rappellent les tournures d’un élève libanais de l’Université. Bref, hors ce journal où je me réponds moi-même, ce voyage semble voué à l’ascèse conversationnelle d’une retraite monacale. Autant pour les charmes de l’Afrique.
Jours 10
Après les jours de désert, la montagne est un heureux dépaysement. L’ascension est poussive bien que les dromadaires s’y montrent vaillants. L’aide de camp de Monsieur* — qui baragouine un anglais qui sent de manière surprenante le livre et non le marché — m’a expliqué que le chamelier en chef avait privilégié des bêtes de montagnes. Voilà qui éclaire leurs nombreux bobos pendant la première traversée du désert et leur dilettantisme depuis que nous avons quitté le plat. Monsieur* consacre ses heures d’oisiveté nouvelle au blessé sans nom. Osmin redoute pour lui les à-coups des sentiers pierreux et je crois aussi, bien qu’il le cache dans sa barbe, qu’il craint les animaux : je le surprends à fixer leurs bosses. Il a donc définitivement renoncé au petit traîneau que les chameliers utilisent pour transporter les malades sur le sable. Il le porte presque tout le jour dans ses bras, n’acceptant de s’en défaire un moment qu’à l’assurance d’un sentier bien plat — c’est l’aide de camp qui sert d’éclaireur — et alors il demeure un moment en queue, étirant son énorme carcasse en poussant des grognements qui doivent résonner dans toute la vallée et auxquels, passée leur première surprise, les caravaniers rient et les dromadaires répondent. Pour plaisanter, on dit que les cris d’Osmin effraieraient les plus téméraires brigands et nous l’espérons dans le secret de nos cœurs puisqu’ils doivent parachever le pittoresque des montagnes. Cela me fera de fameuse histoire, de retour en Écosse, à la condition qu’ils ne m’aient pas tranché la gorge avant, comme c’est arrivé il y a deux ans à une de mes prédécesseurs, à la faveur d’une attaque nocturne. Un français, de Narbonne à ce qui se raconte. L’enlèvement contre services et rançon étant une destinée alternative.
JOUR 12
Osmin fait les trois prières — la caravane ramène à trois l’obligation des cinq rendez-vous quotidiens avec Dieu —, Monsieur également, ce qui m’a d’abord surpris. Non que je croies à une incompatibilité entre la science et la foi, mais quelque chose dans son apparence, dans son attitude, me l’avait fait d’abord cataloguer du côté des sceptiques. Les chameliers lui font plus confiance qu’à moi pour soigner leurs blessures, rares et banales. Me restent les marchands et les rares voyageurs honorés de mon auscultation britannique. J’ai parfois l’impression d’être le seul ici à voir la longue fresque des paysages qui nous reçoivent dans leur hospitalité fruste ou luxuriante. Mes compagnons ne se montrent pas très réceptifs à mon ravissement. De cela aussi, on doit se lasser… La prière de Monsieur* a quelque chose d’inapproprié, d’indien. On dirait une sorte de ballet d’un seul geste où il met davantage dans les mouvements qui conduisent d’un geste rituel à l’autre que dans ces gestes sacrés. L’observer me met mal à l’aise sans que je sache pourquoi. Sans que je cesse.
JOUR 15
La fièvre a repris notre blessé. La face d’Osmin est ravagée par l’inquiétude, par la terreur au point que le visage tuméfié de l’autre semble moins abîmé en comparaison, d’autant qu’il semble goûter la brûlure de la fièvre comme un séjour au hammam. Nous l’avons veillé tard dans la nuit glaciale, Monsieur* et moi, tandis que le géant surveillait le campement pour tromper son angoisse et mériter son repas du soir. Monsieur* dit que je fais fausse route en imaginant les chameliers indifférents à la beauté tellurique des paysages que nous traversons. Leur intimité, insiste-t-il, est si grande qu’elle est devenue un secret jalousement gardé. Monsieur quant à lui semble tout à fait passionné par ces deux voyageurs tombés des dunes. Je ne comprends pas ce qui accapare sur ces deux-là son regard vif et son attention si profonde tandis que mes yeux s’élèvent vers la majesté du ciel étoilé.
JOUR 16
Aux abords de Ouarzazate, nos deux invités douteux nous ont faussé compagnie, sans un adieu. Mais que pouvions-nous attendre d’un ruffian ? Quant à l’autre, il n’est jamais sorti de son mutisme — sauf à délirer dans cette manière d’espagnol frotté d’arabe…
Belle soirée en ville, loin du campement, dans la société finement lettrée du Consul. Tout le monde très avide et amusé de mon étonnant voyage. La plupart d’entre eux, expatriée de longue date dans ces contrées, n’a jamais mis le pied hors de la ville ni posé les fesses sur un dromadaire.
JOUR 20
Ils sont réapparus au premier bivouac vers Tellouet. Le blessé marche avec de l’aide et une béquille. Enfin, il peut faire quelque pas. Il a retrouvé son nom à la faveur de cette absence : Selim.
*En français dans le texte
LA MAISON DU DIABLE
Il était une fois un jeune homme très pauvre. Il vivait dans une famille très pauvre, dans une contrée très pauvre, où les habitants mangeaient au mieux un jour sur deux. La faim était une chaîne extrêmement lourde que tous traînaient derrière eux, qui entravait leur pas et assourdissait leurs oreilles. Et le froid, un tourmenteur, qui élargissait chaque jour les trous de leurs habits et usait prématurément leur peau. Dans toute cette misère, il y avait, au milieu de la forêt, une belle maison qui semblait abandonnée. Mais personne ne s’y aventurait, même quand la pluie crevait les toits des masures environnantes, parce que c’était la maison du diable. Oui, un diable vivait là, qu’on avait aperçu autrefois, trouant les fenêtres de la nuit avec ses yeux de flammes. Il ne faut pas y aller, sous aucun prétexte, jamais, jamais…
Or, il advint qu’un jour la coupe du jeune homme fut pleine de trop de vide, de frissons glacés, des ballonnements de son ventre affamé. Alors, il surmonta sa peur, et il décida d’entrer dans la maison.
Il s’attendait à être déchiqueté et mangé dès qu’il aurait passé le seuil, et c’était presque un réconfort pour l’épuisement de son âme. Il poussa la porte qui résista un peu et grinça beaucoup. Son cœur battait très fort dans son corps vide et lui faisait mal comme si une main griffue l’avait empoigné. Mais il entra tout de même. Il n’y avait plus que le silence et les battements de son cœur, qui s’estompèrent au fil des minutes qui s’écoulaient, comme l’eau d’un glacier, sans que rien ne se produise d’extraordinaire. Le jeune homme alors, prudemment quitta l’entrée pour une grande pièce accueillante, où brûlait un feu nourri derrière une table chargée de tous les mets dont il avait toujours rêvé. La peur au ventre, mais la faim plus encore, il s’assit d’une fesse sur le grand fauteuil de maître, — le seul disponible, puisque l’assise des autres était chargée de livres — et il mangea tout son soûl. Le diable ne s’était toujours pas montré à la fin du repas, mais le jeune homme savait dans le fond de son âme que tôt ou tard, il apparaitrait.
J’aurais au moins dans ma vie fait un repas convenable, se dit-il, bien peu de ceux que je connais peuvent se vanter d’autant.
Réconforté par ce pensement, il décida d’explorer la maison. À l’étage, où conduisait un majestueux escalier de bois, il trouva une chambre toute chaude de plumes et de courtepointes. Autant dormir dans un bon lit, se dit-il, mourir dans mon sommeil serait bien doux. Et sans faire ni une ni deux, il se glissa sous l’édredon framboise et s’endormit en un clin d’œil.
À son réveil, le diable n’avait pas donné signe de vie, mais le jeune homme savait dans le fond de son âme que tôt ou tard, il apparaitrait. Cependant, heureux de ce répit et de sa nuit sans rêve, il eut l’audace d’ouvrir la grande armoire qui trônait en grosse majesté dans le fond de la chambre. Elle contenait toute sorte d’habits chauds et beaux, onctueux comme des sourires, pratiques et légers, confortables et élégants, qui tous lui allèrent comme un gant. Le jeune homme jeta dans le feu ses vieilles nippes râpées et se choisit bientôt un costume de voyage pour parcourir le monde et une paire de bottes inusables. Il n’allait pas traîner là et la vie l’attendait, à présent qu’il avait découvert son courage… Mais comme le diable ne se pressait pas à mettre le holà : au lieu de fuir comme un couard, je m’en vais profiter un peu de cette maison, me refaire une santé, dormir et manger, se dit-il, et puis je m’en irai.
Les jours passèrent, de la table au lit et du lit à la table, et les semaines, moelleuses, et les mois semblables à de gros chats endormis près du feu. Jamais le diable ne s’était montré, mais tout au fond de son âme le jeune homme savait que tôt ou tard, il apparaitrait.
Il pensait parfois à ses parents, à ses amis d’autrefois, qui avaient tenté tant de fois de le dissuader d’entrer dans la maison du diable et qui le croyaient mort à présent. Il riait d’eux et puis il leur pardonnait et il imaginait quels cadeaux somptueux il leur ramènerait, un jour, plus tard…
Un soir, qu’il montait se coucher sans avoir pris la peine d’allumer une chandelle tant la maison lui était devenue familière, son cœur se glaça au détour de l’escalier : en face de lui brillait deux yeux de flammes. Le jeune homme dégringola les marches et se tapit dans un coin, à l’affût d’un bruit, d’un mouvement… Mais rien. Le diable ne quittait pas l’escalier. Les minutes passèrent et tout à coup, il eut sommeil et l’envie du dodu lit de plume se fit plus forte que tout. Je ne vais pas fuir dans cette nuit froide, en pantoufle et robe de chambre, alors qu’il y a à l’étage tout une garde-robe à ma taille., se dit-il. De quoi aurais-je l’air en arrivant au village ?
Alors sentant se remplumer son courage, il se releva et entreprit, le cœur battant, l’ascension du grand escalier de bois. Arrivé en son milieu, il vit les yeux rouges qui le fixaient, méprisants et moqueurs. Rien ne bougeait. Le jeune homme s’avança encore de trois pas. Il reconnut alors le diable, avec ses riches habits de nuits, son ventre qui ne faisait pas pitié et ses cheveux hirsutes. Les yeux de flammes ne le lâchaient plus. Il s’approcha encore, hypnotisé par sa propre image qui se reflétait dans le miroir de l’escalier. À force de vivre dans la maison du diable, de manger les repas du diable, de dormir dans le lit du diable et de porter les vêtements du diable, il était devenu… le diable.
La chair de la langue
Elle est bien longue, la figure du Sultan à la fenêtre de son grand bureau, bien lourd son soupir : il est midi, l’épouse du Jardinier lui apporte son déjeuner, ronde et enjouée, dans les grandes jacinthes. Comme par un fait exprès c’est toujours au moment où le Sultan quitte sa table de travail pour s’ébrouer des heures passées au service du royaume que ces deux-là se retrouvent pour échanger leur petit panier, des sourires et des blagues. Et chaque jour il la voit repartir, alerte et replète vers le bois qui sépare le jardin royal des communs. Et le Sultan soupire à nouveau et la charge de l’État n’est rien en comparaison de la tristesse qui pèse sur son cœur. La Sultane est malade ou du moins maladive, elle ne mange presque rien, elle est pâle comme une lune noyée, plus personne au palais ne se souvient avoir entendu son rire… Et le Sultan retourne à son travail.
Un jour que l’épouse du Jardinier porte un tablier cerise sur sa robe, ou qu’elle est plus blagueuse qu’à l’ordinaire, ou qu’elle chante sur le chemin, le Sultan n’y tient plus et envoie chercher son Jardinier. C’est tremblant que l’homme chaussé de ses bottes en caoutchouc s’agenouille sur le somptueux tapis de la salle d’audience, tandis que du fond de son trône, l’autre le scrute.
— Tu es devant ton roi
— Je le sais ô, Lumière !
— Quelque chose me soucie, dont je vais t’entretenir. Gare à toi si ce secret devait passer tes dents !
— Je suis au service de Sa Majesté.
— Il m’arrive de t’apercevoir dans les jardins.
— Pardonne-moi ô, Lumière ! Je me ferai plus petit à l’avenir.
— Il ne s’agit pas de cela… J’ai vu tantôt ton épouse qui te rejoignait.
— Elle m’apporte mon déjeuner… Mais si cela a troublé ta tranquillité, ô, Lumière, elle ne le fera plus.
— Mais non !
Le Sultan bondit de son siège. Il est extrêmement agacé de ses propres précautions.
— Ton épouse, vois-tu… elle est pimpante.
— Bavarde !
— Rieuse
— Coquine !
— Et elle est toute… le Sultan fait de ses mains un geste arrondi.
— Dodue ?
— Elle est bien en chair et pleine de vie.
— Oui, ô, Lumière, c’est une belle définition de mon épouse…
— La Sultane, vois-tu… Elle est très maigre et inquiète. Comment expliques-tu la santé de ta femme ?
— Oh ça, Lumière, c’est bien simple : je la nourris tous les jours avec la chair de la langue.
Le Sultan est surpris, mais immédiatement soulagé au point de rire en répétant :
— Avec la chair de la langue… tiens !
Et il congédie prestement le Jardinier, qui s’en repart avec une fameuse histoire à raconter. Là-dessus, il convoque le chef des cuisines et lui ordonne de préparer pour le repas du soir un festin de langues, sans regarder à la dépense, un festin extravagant d’exotisme pour sa Sultane bien-aimée.
Quand dans une langueur extrême la Sultane paraît au souper royal, quelle n’est pas sa surprise de découvrir un carnaval de langues de bœuf en sauce, langue d’agnelle en beignet, langues de truites marinées aux épices douces, langues de requin en croûte de sel, le tout arrosé d’alcool de langues de vipères sans oublier les langues de colibris confites au miel des montagnes dorées. Au seul énoncé de ce menu, un haut-le-cœur la soulève comme une vague et c’est les yeux pleins de larmes, comme si elle avait par avance avalé de travers qu’elle s’assied aux côtés de son époux.
— Ô Bien-Aimée, lui glisse-t-il en posant sa grande main lourdement baguée sur sa fluette menotte, j’ai voulu ce soir te donner dans ce festin extraordinaire la mesure de mon amour.
Les riches effluves d’épices, l’odeur entêtante des abats, la chaleur qui se dégage des grands plats en sauce… La Sultane s’enfuie vers ses appartements, une main sur la bouche, sans avoir pu dire un mot.
C’est donc au petit matin d’une fort mauvaise nuit que le Sultan fait convoquer son Jardinier.
— Je ne sais quelle espèce de conseil tu m’as donné… Ton remède était pire que le mal et je ne sais pas ce qui me retient de te confier au bourreau qui saura préparer ta langue perfide à mon goût.
Le Jardinier éberlué ne peut d’abord articuler une seule parole devant la colère de son maître. À genoux, il gémit :
— Pitié, pitié ô Lumière, j’ai une épouse et des enfants… Je n’ai dit que ma vérité.
— Tu as une épouse, rétorque le Sultan, et c’est bien ta chance. Voilà ce que nous allons faire : tu vas prendre la Sultane chez toi et ton épouse viendra vivre au palais pendant trois mois.
— Mais…
— C’est le délai que je te donne pour prouver ta vérité.
Le soir même a lieu l’échange des épouses. L’épouse du Jardinier et sa joie de vivre débarquent au palais, bien décidées à tenir bon dans cette épreuve, tandis que la Sultane s’en va comme une ombre vivre de l’autre côté du bois.
Au bout de trois mois, la Sultane est rayonnante, remplumée, revigorée, pleine d’énergie et d’à-propos. Mais l’épouse du Jardinier, elle, n’a eu de cesse de décroître, maigrissant à vue d’œil en dépit des festins somptueux inventés à son intention par le Sultan et son Maitre-queue venu spécialement de France. Elle a perdu sa verve, alors même qu’il lui a offert une volière de perroquets des plus spirituels et, admettons-le, les plus grandes couturières du monde n’ont pu empêcher son enlaidissement. Elle est fanée. Le Sultan la convoque dans sa salle de travail, lui fait avancer un grand fauteuil confortable et s’assied tout près d’elle, pour l’entretenir entre quatre z-yeux.
— Madame, lui confie-t-il découragé, il n’y a rien que je n’aie fait pour égayer votre séjour ici. Vous vivez d’ordinaire dans une sorte de cabane, l’eau au puits et votre quotidien n’est fait que des légumes gâtés que votre époux sauve du potager royal et des restes de mes cuisines, vos robes sont taillées dans des draps et hormis par une vieille radio à piles, je ne crois pas que vous ayez déjà eu l’heur d’entendre un orchestre jouer pour vous. Depuis que vous êtes arrivée au Palais, il n’y a pas eu de limites à mes largesses. Et cependant vous êtes… fanée.
Elle pleure en l’écoutant, elle contemple avec tristesse les os de ses hanches qui pointent au travers du brocart de sa robe.
— Mon époux me manque, finit-elle par balbutier.
— Je le conçois, mais que fait-il donc que je ne fais pas ?
Il est encourageant et elle est trop fatiguée pour avoir encore peur de lui :
— Eh bien, le matin, il part très tôt, mais à midi quand je vais lui porter son déjeuner, il a toujours quelque chose à me raconter : l’impression qu’a faite sur lui la lumière de l’aube, la surprise d’une fleur poussée parmi les citrouilles. Et quand il rentre le soir, nous baignons les enfants ensemble, ils nous racontent l’école puisque nous n’y sommes jamais allés, nous dînons et il nous donne des nouvelles des jardins, de la vaillance des fleurs qui tiennent à pousser malgré l’hiver, de la timidité de celles qui demeurent rouler en boule pendant plusieurs années avant de sortir à l’improviste en chamboulant tous les parterres… Puis nous couchons les enfants et alors il me parle de cette petite tomate qui est plus lente que les autres et qu’il essaie de faire rougir en lui racontant des blagues un peu osées, parfois il chante pour moi ou bien il me parle de vous…
— De moi ? Que peut-il bien dire de moi ? Il ne me voit jamais !
— Oh si, Lumière, il te voit à la fenêtre de ton bureau et il s’inquiète de ton air soucieux. Il me dit tout cela, tu vois, et c’est ainsi qu’il me nourrit avec la chair de la langue.
Le Sultan renvoya l’épouse du Jardinier chez elle. La Sultane revint vivre au palais. L’histoire ne dit pas ce qu’il advint ensuite et si le Sultan fut en mesure d’appliquer ou non le simple remède de son Jardinier.