19Jun2020

CENDRILLON | une faiblesse

Inutile de la décrire ; vous connaissez la bête. Elle campe son aise aristocratique depuis son plus jeune âge, cela fait partie de son éducation je suppose ; indéboulonnable gardienne des intérêts de sa famille, et mégère tellurique face à son époux. Pourtant ses pairs lui concèdent un certain nombre de qualités, assortis d’une forme de respect dû à sa capacité inédite à tirer profit des situations périlleuses et conflits en tout genre. C’est là un sport qui distrait les aristocrates de tout poil ; la pratique d’autrui de Mme de la Haltière relève du génie militaire, c’est connu.
Néanmoins il advint, que dans la jungle mondaine où elle papillonnait de joute verbale en réplique corrosive, elle choisisse, oui elle choisisse (c’est important) de baisser sa garde devant son amie, un jeune et bel esprit qui semblait ignorer allègrement l’étendue de sa prédation. La postérité ne retiendra pas ce qui conférait à cette femme le pouvoir de désamorcer notre marâtre, ni d’ailleurs les obscures raisons qui la poussait à passer au dessus de sa mesquinerie latente.
Il y avait quelque chose dans son regard, il me semble qui apaisait Mme de la Haltière ; cette manière de fermer les yeux régulièrement, brièvement, un peu comme une chatte. Sur d’autres visages, l’expression aurait probablement un penchant mielleux, mais les petits yeux noisette s’habillaient d’une concentration affable. Dans les moments les plus vils et détestable de la marâtre, l’amie soufflait un vent tiède autour d’elle, dédramatisant instantanément n’importe quelle situation, quelle qu’en fut sa gravité. C’est un don qui n’est pas donné à tout le monde… ce talent d’alléger l’air autour de soi. Madame de la Haltière s’inquiétait d’ailleurs de la trop grande bonté de son amie, craignant qu’une telle philosophie ne l’amena à se faire duper par ses domestiques. Peut-on faire confiance à qui que ce soit, après tout ? Les soirées partagées avec l’amie étaient toutefois le théâtre d’un étrange phénomène qui vint à se reproduire un certain nombre de fois. Comme un exemple vaut mieux qu’un long discours, évoquons cette fois où elle avait tiré Mme de la Haltière d’un bien mauvais pas, alors que cette dernière, dépassant le cadre de la plaisanterie bon-enfant avait ouvertement insulté une autre convive. L’amie avait rit de bon cœur et fait passer la provocation pour un trait d’humour audacieux. Eh bien ce soir-là, les deux femmes se croisèrent aux toilettes. Un bavardage amical. Plus tard, l’amie s’en retournera auprès des autres invités, oubliant derrière elle une des bagues qu’elle avait enlevée pour se laver les mains. Mme de la Haltière s’en empara afin de la lui restituer et… oublia.
Une autre fois, l’amie la gratifia publiquement de merveilleux compliments sur sa toilette, et cet élan de délicatesse attira bientôt les nobles autours d’elle. Ça, et le regard de chatte, bien-sûr. Pourtant, elle avait senti ce petit goût salé, désagréable, sur sa langue. Elle rejeta finalement ces gentillesses qui ne pouvaient être sincères. Cette fois-là, c’est une étole en soie que l’amie oublia sur le dos de sa chaise. Par la suite, l’occasion manqua à Mme de la Haltière de la lui rendre.
C’est ainsi qu’en haut d’une des grandes armoires de la demeure de Pandolfe et sa femme, attendait silencieusement une boîte ronde qui contenait : une broche libellule, une plume de calligraphie, un gant en lapin, un fard à joues et bien-sûr, la bague et l’étole. La vie fit que, quelques mois plus tard, l’amie déménagea à la campagne et la relation mondaine se transforma en relation épistolaire. C’est à la fin d’une lettre où l’amie détaillait son aversion pour la campagne et son manque de distractions qu’une petite phrase glaça instantanément Mme de la Haltière jusqu’à la moelle : «Cependant, ma douce amie, je dois admettre que le climat est ici bien plus clément que dans notre région natale ; en cette saison, je peux encore prendre le thé au jardin en fin d’après-midi, chose inenvisageable par chez nous.
D’ailleurs, même si j’entends votre réticence à enfiler de lourdes hermines, je vous en conjure, ne vous risquez pas à déambuler dans les rues sans être bien couverte. Je vous suggère une étole en soie ; vous serez ainsi élégamment protégée du froid. Prenez bien soin de vous, ma chère. Avec toute mon amitié »
Crispation. “Saurait-elle pour la boîte ?” Frisson… “Non, il n’en est rien.” Haut-le-cœur. “Mais pourquoi une étole en soie? ce n’est même pas chaud.” Spasme. “Et l’on n’a rien fait de répréhensible… On a gardé ses affaires à l’abri des chapardeurs malintentionnés ! Oui, du calme, c’est une suggestion, pas une accusation.”
Madame de la Haltière quitta le salon pour demander un verre de lait chaud, se promettant de répondre malgré la gène que lui avait causait cette évocation…
Mais elle oublia. 

Elle ne s’était jamais sentie aussi vulnérable. Cela ne s’arrêtait plus, et elle ne savait pas comment l’arrêter. Tout ce sang qui sortait depuis deux jours sans discontinuer de ses entrailles douloureuses. L’expression se vider de son sang prenait tout son sens dans ce moment. Comment arrêter cet enfer rouge, cette saignée incontrôlable et incompréhensible ? Elle aurait voulu savoir s’il s’agissait d’une sorte de maladie passagère ou si elle était en train de mourir à petit feu sans le savoir. D’où pouvait venir une telle quantité de sang sans qu’aucun signe extérieur ne laisse paraître ce mal mystérieux ? Elle avait tenté de trouver une explication rationnelle à ces symptômes étranges et inconnus. Cela avait commencé deux jours auparavant, par des crampes matinales affreuses, comme des lames lui entaillant le bas du ventre à intervalles réguliers. À l’heure du dîner, au moment du bénédicité familial, ces lames acérées avaient libéré un liquide visqueux et chaud qu’elle sentait suinter le long de sa cuisse. Prise d’effroi, elle avait cru tout d’abord qu’elle s’était uriné dessus, chose improbable, certes, mais seule explication plausible du phénomène. Au Amen final, elle s’était excusée, en balbutiant quelques mots confus, et s’était levée de table, sous le regard courroucé de Mme sa mère, et les petits yeux méchants de ces détestables individus qu’on tenait pour ses frères. À l’abri des regards, dès le premier détour de couloir, après avoir retroussé ses jupes, elle s’était figée, paralysée de stupeur. Une tâche d’un vermeil écarlate, éclatait victorieusement sur ses dessous blancs. Elle avait contemplé le phénomène monstrueux avec une fascination mêlée d’effroi. C’en était presque beau à force d’être terrifiant. Perdre ainsi son propre sang par l’endroit le plus obscure de son corps. Elle avait cherché une solution de secours pour retourner à la table familiale au plus vite. Linges et tout ce qui pourrait canaliser le fleuve écarlate le temps du dîner interminable, elle avait tenté d’y faire bonne figure… depuis, cela ne s’arrêtait plus. Elle en aurait pleuré d’impuissance si elle n’était pas si occupée à dissimuler le mal. Elle ne cessait de trouver les subterfuges les plus rocambolesques pour changer ses dessous à toute heure du jour ou de la nuit, pour rincer discrètement ses linges tachés par cette blessure si bizarre. Ne laisser aucune trace. Ne rien tâcher surtout. Elle vivait depuis trois jours dans la peur panique de mourir de ce mal intérieur mystérieux. Ce barbare invisible qui lui avait massacré l’intérieur du ventre sans qu’elle n’ait pu le voir. Elle n’osa pas en parler. D’ailleurs à qui aurait-elle pu en parler dans cette famille où elle devait se taire, vilain petit canard, fille qu’elle était ? La honte lui clouait le bec.

Assis, pour une fois fondu dans la masse, passant inaperçu, le Prince se laissait absorber par ses pensées. Son esprit divaguait sans idée précise mais soudain un souvenir du passé le saisit et l’envahit comme s’il le vivait de nouveau.
Il est au théâtre, le spectacle a commencé depuis bien une demi-heure. La salle est plongée dans le noir et son esprit divague, là aussi. La pièce ne retient pas son attention. Il regarde, certes, mais il n’écoute pas vraiment. Il est ailleurs. À deux doigts de s’assoupir. Soudain il sent une présence très délicate sur sa main.
 « Surtout ne réagis pas», est sa première pensée en réaction. Il regarde sa voisine, du côté de cette main touchée, qui fait mine d’être absorbée par la pièce, presque captivée. « Elle en fait trop, elle doit feindre son intérêt pour ne pas paraitre m’avoir effleuré la main. Et pourtant ça ne peut être qu’elle. Il ne faut pas que je regarde ma main, ça pourrait la gêner. Je sens une présence sur mon bras mais le mouvement s’est arrêté. Peut-être que ça n’a jamais existé… est-ce que je divague ? »
Quelques minutes passent, mais le mouvement revient se faire sentir sur son bras.
« Bon, non je ne suis pas fou ! Quelle audace ! ». Il regarde de nouveau sa voisine. La Duchesse de Gérolstein. Il la trouve très séduisante, bien qu’un peu âgée pour lui… Il trouve ça étonnant. Ils ont pourtant déjà été assis côte à côte de nombreuses fois, à de nombreux repas et jamais elle n’a laissé paraître… Mais pourquoi pas après tout ? Il est bien Prince et au demeurant Charmant !
Il sentait cette main frêle remonter sur son bras, délicate, presque maladroite étonnamment. Il ne sentait davantage encore chacun de ses petits doigts se déplacer précautionneusement. Mais surtout à chaque regard qu’il coulait vers elle, il la trouvait toujours captivée par la pièce. « Quelle comédienne ! Ne rien laisser paraître alors que sa main ose tout révéler ».
« Bon, qu’est-ce que je fais maintenant… Oser poser ma main sur la sienne ? » Mais c’est comme si sa main se refusait à bouger sous cette injonction. Il était comme paralysé. « Allez, tu ne risques rien ! ». Alors commence une bataille entre la main et l’esprit pour de longues minutes. La main se soulevant à peine par instant, se reposant ensuite comme ankylosée par sa timidité. Il se provoque alors lui-même par de petits défis : « À dix, tu déplaces ta main ». Sans succès. Puis du chantage avec sa propre conscience : « Si tu ne le fais pas d’ici une minute, tu n’auras pas de glace en rentrant ». En vain. Mais pendant sa réflexion, la main continuait de remonter sur la manche de son habit. Soudain, comme dans un mouvement réflexe, il pose enfin sa main, sur elle.
Mais là tout se précipite : l’espace d’une seconde son cerveau réévalue toute la situation. Ce qu’il touche ne ressemble absolument pas à une main. Il retire d’un coup sec la sienne (tout ce temps pour se décider à la bouger pour la retirer si vite !). Sa tête se détourne alors d’un coup, presque violemment et là tout son être se décompose : sur son bras se balade une très grosse bête informe ! Il ne peut alors contenir son cri, bref mais assez aigu, et tandis qu’il agite son bras pour la faire partir, toute la salle se retourne vers lui. Il ne sent plus son corps. Il est liquéfié par la honte. Il aurait aimé sortir de la salle mais son corps est immobile. Il est bloqué dans son fauteuil. L’image du regard affligé de sa voisine le hante depuis ce jour.
Laborieusement son esprit arrive à s’extraire de ce souvenir et il revient alors à la réalité. Sa respiration est soudain très sonore et très rapide. Il est épuisé d’avoir vécu ce moment une seconde fois. Mais surtout, il se sent de nouveau minuscule et ridicule assis dans son fauteuil, alors que personne ne le reconnaît.

Permets-moi d’abord de te convier à une anecdote qui ne peut laisser de marbre les enfants de la modernité que nous sommes. Cette anecdote me ferait sourire si elle n’était pas lamentable. Je ne t’apprendrai rien en te disant que dans nos plus infimes réactions et pensées se révèlent les plus lourdes enclumes qui ancrent nos esprits.… D’ailleurs avant de commencer l’anecdote, j’ai une histoire à te raconter.
Il était une fois dans le désert Mongol, une femme qui à l’occasion de son voyage à travers l’Orient passa près d’une ferme voisine en bordure du village de Shaamar. Elle s’y arrêta pour mendier à boire. Le fermier lui demanda une chose en échange : l’accompagner quelques heures lui et ses dix yaks à la recherche des traces des léopards des neiges semant le chaos dans les élevages de la ferme. Après avoir marché l’après-midi sur le versant de l’Altaï, ils s’arrêtèrent pour reprendre des forces. Le fermier demanda qu’on attache les dix yaks à son sac, et tendit des cordes à notre amie. À sa grande surprise, il n’y en avait que neuf, elle interrogea à ce sujet.— << Neuf cordes, c'est amplement suffisant ! >> dit le fermier. Alors il les prit et passa chaque corde autour du cou d’un des yaks. Arrivé au dixième, il fit le même geste qu’il avait fait pour les autres, mais sans corde. Le yak s’assit alors de la même manière que ses congénères. Après un long silence passé à contempler les steppes, le fermier demanda qu’on détachât le troupeau. Notre femme s’exécuta. Seulement, le dernier yak ne bougeait pas.
— << Tu n'as pas enlevé la corde ! >> dit le fermier. Alors il s’approcha de l’animal et fit le geste de retirer une corde autour de son cou. L’animal se leva et rejoignit le troupeau.
Maintenant, je peux en venir à notre sujet du jour. Voilà que nous allons nous intéresser à une toute petite chose, minuscule, qui ne dure même pas une seconde. Cette chose nous la connaissons tous car nous sommes de notre temps, et je me demande ce que diraient les anciens à ce propos s’ils pouvaient s’entretenir avec nous. La chose dont nous parlons est… une vibration. Je ne parle pas de ces vibrations presque ésotériques dont nous avons entendu quelques explications succinctes en regardant des vidéos de vulgarisation de physique cantique sur YouTube, ni de celles dont les acousticiens nous disent qu’elles sont si importantes à la bonne pénétration d’un son dans l’air. Je te parle de la vibration… d’un téléphone portable en mode vibreur. Il peut nous surprendre selon les situations quotidiennes de plusieurs façons. Il peut vibrer par hasard alors que nous sommes dans une discussion passionnante avec un ami. Deux possibilités : soit le téléphone est dans notre poche, et par politesse et intérêt pour la discussion en cours nous faisons mine que rien n’est arrivé, même si une partie non négligeable de notre attention (en fait toute notre attention) se focalise maintenant sur la question lancinante : << Qui m'écrit ? >>, soit l’objet en question est posé sur la table et là, tout en restant la tête alignée dans le même axe pour ne pas paraître impoli, un léger abaissement des yeux en direction de l’écran qui s’est allumé vient assouvir la pulsion de curiosité engendrée par la vibration.
La vibration peut aussi nous surprendre alors que nous sommes sur le point de nous endormir et que nous n’avons pas pris garde à bien éteindre le téléphone. Là il n’est plus question d’attendre le matin avant d’avoir vérifié les raisons de cet mise en branle. Terrible vérité.
Patience, nous touchons au but… aujourd’hui je vous parle d’une situation intenable nous plaçant aux pires extrêmes de notre condition humaine… la folie… la folie de la soumission… le rapport entre la vibration et la soumission à part dans les jeux érotiques, me demandez-vous ? Je crois que cette vibration a créé dans notre génération un nouveau symbole de soumission… tu ne me crois pas, lecteur… mais je connais ton cœur. Garde en mémoire que tout ce que as ressenti, pensé, exprimé, quelqu’un l’a déjà ressenti, pensé, exprimé avant toi… n’est-il pas dit : << Ce que vous faîtes au plus petit d'entre les miens c'est à moi que vous le faîtes >> ? Jésus n’avait pas de portable mais il connaissait la jalousie, l’envie, la paresse, la folie, la mort… tout ça n’est qu’un. Voilà, voilà l’anecdote arrive, je te libère.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
— Hypocrite lecteur, — mon semblable, — mon frère !
Je n’ai jamais aussi bien compris ces vers de Baudelaire qu’en t’écrivant, mon ami, mon trésor… je te regarde comme j’aimerais qu’on me regarde — car tu es moi et je suis toi–… avec tout l’amour du monde… avec de la compassion pour ta souffrance et de l’admiration pour tous tes efforts… j’aimerais te dire que tu as du courage d’être en vie. Pardon ?… Le rapport avec la vibration ? Mais il est total ! 
Voilà notre anecdote… ou plutôt notre absence d’anecdote, car aujourd’hui, à cette heure, où justement il attendait que ça vibre… et bien ça ne vibrait pas… qu’a-t-il ressenti ? La personne qu’il croyait la plus chère à son cœur ne lui a pas répondu… il a attendu, attendu, attendu… et puis il a arrêté d’attendre… il a lâché l’affaire… il a eu envie de pleurer… peut-être qu’il l’a fait… et il a bien fait… l’autre qui ne lui a pas répondu est un méchant, il l’a pensé, c’est sûr… je ne parle pas de quelqu’un dont il est amoureux, je parle de la personne à laquelle il est soumis… soumis à tel point que quand cette vibration qu’il attendait s’est produite sur son téléphone quelques heures plus tard alors qu’il était occupé à ses affaires avec toute la passion du monde, ça lui a envoyé une décharge au cœur… il a bondi, il a espéré, il a imaginé, il s’est demandé ce qu’il lui avait répondu, il a souri, tout ça en volant d’une traite vers son portable, il l’a pris en main, dans une tension d’attente absolument immense, il ne pensait plus à rien d’autre, il hurlait intérieurement, c’était une symphonie avec des cuivres et des timbales et du feu sur scène, des éclairs de la foudre comme la première fois qu’on touche un corps qu’on désire et là, et là, et là, et là… c’était quelqu’un d’autre qui lui écrivait… quelqu’un dont il se fout éperdument… un con qui lui écrit pour rien, pour lui dire un truc ni drôle ni intelligent ni triste ni rien du tout… sans aucun intérêt… une connerie quoi… alors là ça redescend l’adrénaline, forcément… il ne répond même pas… alors comment va-t-il faire pour se remettre au travail ? Il est vidé en fait… et puis ça le replonge dans tous les problèmes qu’il a avec cette personne dont il attend la réponse depuis si longtemps… du coup il régresse encore en vérifiant dans ses échanges écrits avec cette personne qu’il n’a pas loupé sa réponse, et là en appuyant sur l’icône de la discussion, le temps infime que ça met pour charger : il le passe encore à espérer ! Mais pourquoi ? Et les chinois auront beau tout faire pour que les smartphones soient de plus en plus rapides pour charger le message quand tu appuies sur la discussion, il aura toujours ce moment de vide ! Et en fait c’est ça l’humain, ça échappe à tout ! Et puis quoi ? Peut-être que l’idiot à qui il n’est pas en train de répondre, bah il voit qu’il a vu son message et qu’il ne lui répond pas, et si ça se trouve bah… il est dans le même état : Il espère, il attend, il se tord de douleur… et là comme notre ami n’est pas bête il pense à ça, et deux chemins s’offrent à lui… Oh ça ! Il prendra les deux, c’est juste que ça sera chacun son tour. Le premier c’est qu’il jouit de savoir que l’autre a vu qu’il avait vu son message mais qu’il ne lui répond pas. En fait il reproduit EXACTEMENT ce qu’on lui fait subir, et là pas question de se dire qu’il est méchant… non pas question, c’est plutôt l’inverse : il a du pouvoir, il est beau, il est fort, il est quelqu’un dans la vie… il en arrive presque à se convaincre d’être un grand philosophe et qu’il est nécessaire de se laisser de l’espace et de ne pas répondre aux gens tout de suite… du coup il pose son téléphone, il se demande ce qu’il pourrait bien faire maintenant, il se remet au travail, il oublie… Le deuxième chemin qu’il peut suivre juste après le premier c’est celui où il met en relation ce qu’il vient de ressentir pour l’abruti qui lui a écrit et pour la personne qui ne lui répond pas… alors là panique à bord, parce que c’est lui qui a le rôle de l’abruti… et là hop ! C’est reparti pour un tour de manège : paranoïa, stress, relecture des messages, mais en dix fois pire ! Ah mais que c’est drôle ! Regarde-le ! Regarde-moi ! Regarde-nous bon sang ! On arrête là, ou bien on continue ? On arrête ces puérilités et on est heureux ou on reste plongé dedans et on souffre ? C’est pas plus compliqué que ça tu sais… une vibration, une petite vibration, une chose minuscule qui prend toute la place, le symbole de notre aliénation et de notre soumission aux méandres de nos esprits si compliqués et si binaires à la fois… j’imagine qu’avant c’était tout pareil sauf que c’était avec les boîtes aux lettres, la dame courait cinq fois par jour dans la cour pour aller vérifier si elle avait pas reçu son courrier, comme nous elle devait relire les anciennes lettres pour vérifier qu’elle avait pas loupé un seul mot, qu’elle avait bien bu tout le nectar, qu’elle avait rien laissé…
Que faudrait-il faire alors ? Pourquoi ne pas juste appeler la personne à qui justement on veut parler ?… C’est plus compliqué que ça, en fait… difficile liberté, non ? Pourtant on nous l’a dit qu’il fallait être spontané, on le sait qu’il faut être simple… ah, encore une parole de Jésus qui me vient… allez, tu la connais mais on y va quand même : << Heureux les simples ! >>… Pas mal le gars, hein ? Peut-être qu’il vaut le détour, finalement… c’est nous qui sommes les yaks du désert Mongol dans tout ça… enlève la corde imaginaire autour de ton cou ! Toute création s’adresse à toi, à moi, à nous… la terre, le ciel, la mer, les montagnes… ce message est pour toi, pour moi, c’est la même chose… on contient chacun l’univers entier, le tout c’est non pas de le comprendre mais bien de le sentir… souffrance, unique moyen de l’authentique savoir… c’est ça Dieu, c’est ça la lumière, c’est ça la vie… cette intuition de la vie dans notre ventre, juste en dessous du nombril, que les Japonais appellent le Hara… comment se manifeste-t-il ? Ma réponse est dans le silence et dans l’alignement, c’est à dire l’état contraire à l’agitation causée par la vibration d’un portable… 
Comment vivrait-on si nous n’attendions rien ? Comment vivrait-on si nous abandonnions ce qui relève de l’insignifiant ? Comment vivrait-on si nous pouvions voir clairement notre ego comme un organe à part entière — comme un foi ou un rein — au lieu de s’identifier à lui ? Contemplons l’existence, rions d’elle ! Rions de ce Narcisse qui s’admire sans fin dans l’eau de la fontaine… cette eau calme qui recueille tant de fables et de feuilles mortes… mais aussi de trésors… de fruits mûrs… lentement descendus… lentement macérés… digérés… sous le poids de l’eau… du temps… de ce monstre sans faille… qu’on appelle… mémoire…

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