De mes défets

16 Mai 2019

Je vois ça comme les cartes d’un jeu, posées à plat , mais en constant mouvement. Elles se déplacent comme des organismes, des bactéries au gros plan du microscope, des populations migrantes vues de le Lune. Les cartes bougent et les figures qu’elles supportent se déplacent à leur tour, dans l’espace en apparence restreint que celles-ci leur offrent.
Certaines de ces cartes ont un verso très puissant, qui, caché, est présent comme un écho, insistant, une fantôme. D’autres textes, antérieurs imposent leurs visions, leur brutale postériorité : disparition des personnages bien-aimés, Sérail en cendre, ultra solitude du dernier témoin — Osmin, chez Kronauer serait un immortel Simbad / vision fugitive qui traverse tantôt, la posture de Mousse devant le grand coffre du pirate Mordicus
ils font grésiller le présent du Sérail, fantômes avant l’heure. Pour l’instant, cette sensation est si profonde, si étrange qu’elle me captive — me capture — et me fait retarder jour après jour le moment d’écrire tout cela ensemble.Mais il y a une autre raison à ce sursis : ce grésillement opère, il effondre lentement les murs, promet l’apparition d’une architecture nouvelle, dénudée, celle d’un … pont, passage, viaduc entre les idées les époques et les sensations.
Il faudra creuser ça dans la médiation, croiser ça avec la sorcellerie blanche. ce futur noir, écroulé, solitaire qui s’est dessiné pour le Sérail, le rend, paradoxalement, plus puissant, le met davantage encore à l’oeuvre. Loin d’annihiler, très loin, il en reconnait la permanence — de mots –.

La lecture d’un extrait du journal d’Anh Mat ( les Nuits échouées ) pris dans une gâtine d’écriture, où il cherchait un peu de réconfort auprès des 2 Sisters, m’a profondément touchée. Et remise au travail incertain et ingrat des Défets, avec un courage d’une autre texture.

12 Mai 2019

Tout poème est à double sens
Celui qui lit – est lu lui-même
par le poème

Anise Koltz

J’attends que les éléments, nombreux, de la mosaïque prennent leur place. Il y a le travail et il y a l’attente indispensable à ce que ça travaille. L’écriture redevient une matière, comme le bois, la pierre, qui joue, qui travaille et craque alors qu’on est au fond de son lit et de la nuit et qu’on n’y pèse pas lourd, une plume d’édredon vraiment, dans la balance qui sur l’autre plateau porte la maison tout entière. La maison qu’Emma a bâtie (… une espèce de proverbe, comme l’épée de Damoclès ou la lettre à Rodrigue ).

9 Mai 2019

Le manque de place dans la fenêtre petite de cet écran qui m’accompagne partout immobilise le prochain coup à jouer sur le Sérail. Tant d’éléments — pièces de cette mosaïque — se bousculent ici, leur temporalité superposée à celle du voisin, c’est la façon de faire de cet endroit même où les fantômes et les ombres valent autant que les vivants qui leur succèdent dans leur fonction auprès de Selim Bassa. Le Sérail est devenu le modus operandi de son écriture et réciproquement fascinant. Voilà plusieurs semaines que je demeure sidérée devant cette sulfure, figée dans son verre. Chiennes de faïence à qui plus rien ne manque. Plus rien sauf une case. Il me manque une case, comme au taquin, une case qui conserverait éternellement son vide, mais pas sa place, pour réinventer la mosaïque. Et respirer à nouveau. Une mauvaise ouvrière accuse toujours ses outils… parce qu’une bonne refusera de travailler avec des mauvais. Ce soir, demain, très vite, il faut voir autrement. Emprunter des écrans, écrire sur des bristols, utiliser les chiens de pailles des cartes du Mantegna, n’importe, passer à la suite parce qu’au dehors, ça pousse les murs.

3 Mai 2019

Arrivée première à un sinistre concours de circonstances, une amie s’est trouvée à accompagner les derniers moments de sa mère, femme dure et mal-aimante, avec laquelle elle avait pris ses distances depuis bien des années. Et pourtant à l’heure de la dernière heure, c’était elle, la petite, qui se trouvait là, pour lui tenir la main. Il n’y avait pas d’apaisement possible dans la rancoeur que la gamine gardait du saccage de son enfance, de son adolescence et des années de travail qui lui avaient été nécessaires pour arriver à tenir debout, et, malgré tout, à aimer, à vivre. Elle détestait être là, dans cette ultime prise d’otage, quand tout à coup, il lui est apparu qu’elle était une femme au chevet d’une autre, pour l’accompagner dans un dernier passage, comme tant d’autres à travers les siècles ont tenu la main des parturientes et des mourantes, qui si souvent se confondaient, se confondent encore dans des contrées moins bien loties que les nôtres. Sa place s’inscrivait dans la lignée des femmes.

Cette réponse se présente, comme Mary Poppins, à une toute petite fille bien en peine de réaliser la tâche monstrueuse qui lui a été assignée voilà des années et qui se débat comme une forcenée dans l’injustice qui lui est faite. À présent, elle va pouvoir retourner à ses occupations, à son occupation : jouer, inventer des mondes, les voyager, rire. C’est la femme qu’elle est devenue, est tant que femme de la lignée des femmes, et non en tant que membre d’une famille, qui sera présente à l’heure dite, pour réaliser le voeux d’une très vieille femme, de mourir en sa présence.

Dans la terre du petit arbre de l’appartement, trois pierres peintes, vestiges d’une journée de passation de conteuse à conteuses d’une très ancienne de Cendrillon, une version grecque. Une journée sur la lignée des femmes en compagnie d’une amie d’adolescence, priée pour l’occasion, sous la houlette de Martine Tollet. Vestiges ? Bornes plutôt, d’une route sans début ni fin. Après nous les libellules et les biches prendront la relève.

2 Mai 2019

Je me souviens de cette rue, du milieu de cette rue — mais dans quelle ville ? — où j’ai eu l’idée de la disparition du Pacha, sortie géniale dans un nuage de fumée, truc dans un monde d’illusion, boucle merveilleuse qui ouvrait d’un coup toute les portes.
Selim disparait dans un nuage de fumée. A disparu. Nulle part où le chercher. Il n’y a rien d’autre à en dire.

Une amie, comme une soeur, m’accueille. J’étais sous la pluie battante et il fait bien chaud dans ses mots. À temps partiel, elle est ange de la mort. Ange dans la mort. Je me sens à un tel point inexpérimentée dans ce domaine. Or le glas sonne. Je tremble dans le vent trempé malgré tout. On voudrait pour ceux et celles qu’on aime, et pour les autres, un passage facile, c’est à dire léger à accompagner. On voudrait un nuage de fumée

Finalement ma grand-mère me sonne pour que je fasse une course. Je passe chez une amie à elle, Mathilde — à la peau diaphane, au visage lunaire — connue depuis l’enfance et j’y prend le café avec deux autres Miss Marple des montagnes. Le plafond est bas, les murs épais. Là aussi il fait chaud. Je suis le bonhomme de neige de Prévert : après mon départ, il restera une flaque, un vieux chapeau et une pipe en bois.
Je rapporte à ma grand-mère sa petite gourde d’eau Lourde(s). Elle lui attribue le premier coup de chance qui passe — un miracle — et moi, je n’aime que les hasards. Si cette gourde de Bernadette avait pu plutôt m’envoyer sur la Lune, j’aurais été épatée. Au lieu de cela, voilà que tout mon temps m’appartient pour fouiller les combles du Sérail

Note pour le Gros Jardin : Les gourdes d’eau lourde de Saint Bernadette

29 Avril 19
Je rencontre Françoise Durif, connaissance virtuelle du Tiers-livre Atelier d’écriture de François Bon à l’été, embarquée volontaire de l’Inventarium. La vivacité de son apparition, pourtant timide, dans l’embrasure du Café Bellecour ne laisse pas de doute sur l’entente qui nous attend. Elle commande le premier Vittel-fraise de sa vie pour marquer le coup. Je suis sensible à cette pratique-fée. Nos échanges hirsutes vont à l’écriture et c’est l’occasion de parler du Sérail. Puis dès après l’avoir quittée, de m’apercevoir que je manquais cruellement de cette conversation : j’aime augmenter les textes de l’intérieur, ce dédale, ces ramifications, infinis. Cette cartographie palpitante au point que je me fiche d’être lue, tant le geste me tient. Mais tout à coup, devoir dire, pouvoir parler ces mondes et … y parvenir si difficilement a éclairé un chemin tout simple et indispensable.

Je veux écrire qu’Osmin a perdu le chemin du Marché des Vacillantes ( voir nouvelle éponyme ), tellement perdu qu’il en vient à douter qu’il ait jamais existé. Mais sa peur d’en faire l’aveu à Selim Bassa est si grande, sa responsabilité dans le renouvellement du sang au Sérail, si importante, qu’il lui ment depuis longtemps.
Osmin continue les voyages, avec méthode, répondant à des règles de lui seul connues, suivant un tracé qui nielle mène jamais au même endroit et qui pourtant à un point d’arrivée. Il y a aussi un sésame — le Maître sera content — et il ne rentre jamais seul. Mais il ne choisit plus la marchandise, il est choisi ou les choix s’imposent à lui ( l’air de ressemblance qu’il trouve à une bibliothécaires, un livreur de pizza, une retraitée aux mains noueuses… avec des arcanes du tarot Mantegna, ou le souvenir qu’il en garde, ou le souvenir qui lui en fait défaut ).

Jusqu’à Celle-qui-Cherche, ceux et celles qu’il ramène trouvent leur place au Sérail pendant la route de retour. Celle-là est comme un chien dans un jeu de quilles. Inutile. Maladroite. Elle écrit Je. Elle rêve. Elle questionne. Elle ne voit rien mais elle parle avec les médiums — magiciens, sorcières ou simples — du Sérail. Elle ne sait pas mais elle flaire le savoir.
Celle-qui-Cherche écrit depuis le début Hors Sérail. Elle écrit depuis un voyage, une quête qui la tient éloignée du Sérail, qu’elle emporte avec elle. Tantôt elle dit nous, tantôt ils ou le Sérail selon que l’histoire lui a été rapportée par un membre du personnel, un rêve, un fantôme, une rumeur, une intuition…

Plus le temps passe plus Osmin porte en lui les mondes qui gravitent autour du Sérail, et le Sérail lui-même. Le personnel se démantibule, quitte, emportant un éclat d’or et la lune, qui aimantent où qu’on se trouve, non à Selim, mais à la liberté de Sélim, à la possible
métamorphose…

Quant au livre du Chiffre est un volume du Sérail. Il n’est pas consultable pour l’instant. Mais il le sera. Il se superpose avec le Hors Sérail, ou le croise, comme le dictionnaire Khazar.

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