Hors-Sérail | Celle-qui-cherche

Voilà trois semaines, une chercheuse inscrite depuis plusieurs mois à la Bibliothèque Nationale de Belgrade sous le nom de Zefka Janacek, a brusquement quitté les lieux en fin d’après midi, en laissant derrière elle ses notes et une partie de ses effets personnels. Elle n’est pas réapparue depuis et n’a pas cherché en rentrer en possession de ses documents. Ceux-ci auraient été mis de côté pendant un an et un jour, comme le veut l’usage, mais sitôt après son départ, deux carnets manuscrits de plus de cent pages chacun, contenant une somme d’extrapolations sur le mythe antique d’Amour et Psyché ont été retrouvés dans un rayonnage voisin. fiche d’inscription du Docteur Janaceck mentionnant précisément ce thème de recherche, le lien s’est fait rapidement avec la femme partie précipitamment, corroboré encore par le détail de ses notes abandonnées. Il s’est avéré depuis qu’elle avait fait usage d’un faux nom dans le formulaire de la Bibliothèque et l’hôtel indiqué comme lieu de séjour n’existe pas à Belgrade (…) Nous publions ici quelques extraits de ses carnets [1], en espérant que quelqu’un se fera connaître pour nous aider à résoudre ce mystère littéraire.
Journal des poètes / Printemps dans les Balkans 1932


Dans le rêve, on ne pouvait poser que 3 questions — et je l’écris en chiffre parce que le chiffre apparaissait —. Comme il y en avait mille qui se pressaient à cette porte d’ombre, s’empêchant l’une l’autre de pénétrer la petite scène délabrée,  le sable du temps perdu emplissait peu à peu la salle du sol jusqu’au plafond et dans ce désert qui s’étendait à perte de vue, la masse géantine d’Osmin-aux-dents-d’or, s’évaporait en mirage de chaleur pour laisser voir au loin la silhouette tranchante du Pacha. In extremis, une godiche de question avec un corps fatal et des yeux creux se posait sur scène.
Où est le livre ?

Y’a-t-il seulement un livre au Sérail ? Personne pour se souvenir en avoir vu. À part, mais celui-là ne t’intéresse pas, à part celui du Gardien du Chiffre. Il ne raconte pas d’histoire, ce livre-là. Mais le Gardien du chiffre, lui, parle quand on l’interroge. Pourquoi tant d’or ? Il a une voix de placard métallique derrière lequel un amusement est tout juste dissimulé : Parce que l’or, tu vas comprendre, regarde… Il ouvre le livre de compte à une page vierge et dessine des cercles avec application. Il en couvre la page, et la suivante, et celle d’après. Quand il reprend la parole, je me demande si je ne m’étais pas endormie, j’ai dans la bouche le goût de plusieurs heures passées… Tu peux aligner sur du papier tous les zéros que tu souhaites derrière un chiffre, mettons le chiffre 3… Il le trace d’un seul geste de peintre en vis-à-vis de la page couverte de cercles. Ce n’est pas avec ça que tu mettras en marche le Golem. J’éructe d’étonnement : Le Golem ? Le Golem est juif ! et cela semblait un argument définitif . Il soupire sa commisération : Le Golem est une pauvre créature. Mais une créature juive. Ceux qui l’animent le sont, enfin, l’étaient. Mais ici la religion n’a pas d’importance… Au Sérail ? Les yeux me sortent de la tête comme des soucoupes. Il poursuit, léger : Oui, tu as vu quelqu’un prier ici ? Oui… Bah, Dieu est grand du moment qu’il a un carton d’invitation. Je contrattaque : On dit que Selim Bassa est un renégat. Justement, c’est bien la preuve que ça n’a pas d’importance : Paris vaut bien une messe comme dit le roi. Selim Bassa dit que les religions sont des filets qui pêchent à arrêter l’esprit. Et le grand Omar Khayyam, qu’Un verre de vin vaut cent coeurs et cent religions… Je le coupe : Tu comptes aussi les verres de vin ? Et comment ! Avant toute chose : il faut bien réachalander la cave, puisque nous ne faisons pas profession ici de transformer l’eau en vin. C’est un poème que j’avais commencé à te dire : Un verre de vin vaut cent coeurs et cent religions, c’est le début d’un poème, tu vois ? Oui et le Golem, un conte. Tu te trompes, Chercheuse, ou bien c’est que tu sais pas ton compte ! Nous portons chacun un Golem en notre fort intérieur. Nous portons la survie… je ne parle pas de la sous-vie, mais tu me comprends n’est-ce pas ?… Nous portons la créature de la créature que nous sommes. Eh bien l’or, de sa psalmodie incessante, lui donne la vie et le sommeil. L’or que Selim dépose dans une main est au-delà de la richesse. Tu verras. L’or coule dans le sablier du sérail. Quand le Pacha a tout donné, si simplement à qui le demande, il rentre de voyage. Tu verras… Je sens qu’il m’endort petit à petit, je lutte contre la douceur de croire à ses paroles : Mais voilà des années que Selim Bassa n’a pas été vu au Sérail. Comment le sais-tu ? Je ne l’ai jamais vu ici. Tu l’as vu ailleurs ? Les plus jeunes prétendent en baissant les yeux qu’ils n’existent pas. Ils te font marcher. Je ne crois pas. Il faudra le dire à Osmin alors, afin qu’il les effraie… D’autres disent qu’il est mort… ou qu’il n’a jamais vécu que dans leurs rêves ? Ne te tracasse donc pas tant : s’il ne rentre pas c’est qu’il a trouvé le moyen de faire de l’or.
Sur l’instant j’avais cru qu’il parlait du chiffre d’affaire. Mais il n’y a que le Gardien du Chiffre pour faire du chiffre. Selim Bassa, lui, fait bel et bien de l’or. Quelque part.

On a dit qu’Osmin avait écrit ce livre… Le rire franc et sonore du Pacha — ce rire qui seul conserve intacte sa jeunesse, rire d’avant la douleur, d’avant le chagrin, mais retentissant de toutes ces années vécues — quand cette rumeur lui parvint, ce rire résonne encore dans les murs du Sérail : Osmin qui ne sait pas sa droite de sa gauche et qui se perd à chaque voyage au Marché des Vacillantes. Tu sais qu’il se repère à des signes qui disparaissent, il se souvient qu’il fallait traverser un parc survolé par des corneilles, avant de marcher jusqu’à avoir mal à un pied dans des chaussures qu’il a égarées mais dont il s’obstine à porter une paire de même couleur pour ce déplacement.

C’est une scène ancienne. Dans la bouche d’Osmin, la langue est un boeuf couché contre les dents d’or. Un petit français bavard qui avait brièvement tenu le poste de Cigarier au Sérail avait cette expression : Devant Selim, je mets un bœuf sur ma langue. Même ceux qui ne pouvaient s’empêcher de jacasser — Pedrillo, par exemple — avaient garde de ne produire que des sons agréables et colorés , comme ceux des grands oiseaux exotiques peints sur les murs du fumoir, mais surtout vides d’information, quand ils se trouvaient en présence du Pacha. Selim ne voulait pas savoir, et c’était toujours mieux qu’il ne sache rien, lui qui en savait déjà si long. Selim ne veut pas savoir que la route vers le Marché des Vacillantes s’est irrémédiablement perdue, ni comment. Mais deux fois l’an il veut, comme le roi Minos, que lui soit apporté le sang neuf que réclament ses murs. Leur lumière se ravive par cette circulation renouvelée. Osmin se tait. Il brûle de dire qu’il s’est encore perdu, que les signes qui balisent la route avaient encore bougé, changé lors de sa dernière sortie. Ses absences sont de plus en plus longues et il n’était pas heureux loin du Sérail. Le labyrinthe était une prison où il n’y avait rien d’autre à craindre que l’impossibilité de s’enfuir, une fois qu’on y était enfermé [2]

Sortir du Serail aux petites heures, juste après que les invités ont réussi à réveiller leur chauffeur — belles dames  aux défenses illusoires et jolis messieurs pleins de l’assurances des possédants, toutes et tous ramenés à  la portion congrue  de leur corps, cette masure héritée, dont on ne sait que faire dans un empire de résidences secondaires somptueuses —. À la maison, commande la voix grelottante de froid, qui sort de ces êtres sonnés comme des cloches battues pour la première fois. Prendre comme eux la porte basse, jamais une autre, jamais celle de l’entrée par où l’on reviendra un jour, si dieu le veut. Arpenter les rues à la recherche de l’automobile dont Selim a donné les clés volées le soir même dans la poche  du manteau resté au vestiaire. Rouler en voiture de luxe dans Vienne, vers l’Est, comme si on conduirait un camion, une bétaillère. Passer une frontière.  Abandonner l’auto quand le réservoir est vide. Marcher alors jusqu’au premier oiseau venu. De là, décider. Décider tout le temps la route à suivre jusqu’au Marché des Vacillantes. Espérer que l’oiseau sera le corbeau, ou le chien de la fois précédente, même déguisé, même méconnaissable, c’est toujours le même chien, le même corbeau qui connait le chemin mieux que moi, qui ne sait pas ma droite de ma gauche, mais peut de mes deux mains étrangler un homme. Essayer de se souvenir des cartes, des figures, de qui il faut ramener pour que le Maître soit content, même si jamais il n’a manifesté d’irritation ni de déception devant mes trouvailles. Accepter quand les chaussures sont trouées qu’on s’est perdu. Attendre le sifflement d’un train qui rappelle les sifflets des caravaniers. Voyager comme un gueux alors qu’on a connu un départ princier. Guetter les rêves que donnent la fièvre. Les laisser ricocher sur les flaques de conversations  étendues ça et là. Franchir toutes les portes magistrales qui s’offrent à la vue — le marbre est une pierre puissante —. Attendre là, dans l’embrasure que le marchand apparaisse : Le Maître sera content.

Dans le rêve, je n’osais pas poser de troisième question. Je la gardais par devers moi, cela semblait la sagesse même, le moyen de revenir à cet instant du rêve comme cela est possible parfois alors que le sommeil a été interrompu par l’aboiement d’un chien à la lune ou par une envie pressante. On marche les yeux clos jusqu’au seau pour ne pas laisser pénétrer sous ses paupières le moindre fragment de lumière qui pourrait corrompre le lien ténu qui nous lie encore au rêve… Tout se passait comme si le Pacha allait rentrer, peut-être est-il déjà revenu et reparti sans que je le sache, et toi encore moins, d’un instant à l’autre. Peu de place pour la nostalgie de son absence. Parfois la Konstanze chantait un air très triste qui plongeait les invités dans une stupeur heureuse et lointaine, on drogue un peu leurs boissons pour aider. Mais à part dans ces intermèdes, l’imminence de son retour n’était jamais questionnée. J’agaçais tout le Sérail avec cette histoire du livre. J’étais priée de me trouver un coin, à défaut d’une occupation, de ne pas rester dans les jambes. J’errai longtemps dans ce dédale.

La dame du vestiaire est aveugle. Son corps est magnifique et grotesque dans cette petite grotte aux manteaux. Je me réfugiai dans ce giron, tout embaumé des essences chics des étoles et des gants, des pelisses et des fourrures, qu’on ne viendrait jamais plus récupérer. J’espérais après un journal oublié dans une poche, un roman à l’eau de rose dans un manchon… Tu agaces tout le monde au Sérail avec cette histoire de livre. Je ne comprenais pas pourquoi on ne me donnait pas un travail, comme à n’importe qui d’autre au Sérail. Personne n’est n’importe qui au Serail. Mais tout le monde y parle en proverbe, en rébus, en énigme. Je la reconnais bien là. Je ne comprends pas pourquoi je devrais choisir. Vous avez un travail : vous l’avez choisit ? Elle avait pour moi des soupirs de patience : L’emploi tu peux le choisir, mais le travail, c’est lui qui te choisit… Toi, tu choisis le vestiaire ? Oui. Mais ce n’est pas ton travail. Non. Quel est ton travail ? Je suis la lectrice du Serail. Mais il n’y a pas de livre ici, pas même en braille. Elle a un petit rire très espiègle, un étrange éternuement dans ce corps plantureux, tu as remarqué ? Je ne lis pas les lettres, je lis l’odeur et le poids.
L’odeur et le poids sont bien suffisant pour savoir : toi, par exemple, tu es Celle-qui-cherche. “ La chercheuse ”, oui, on m’appelle comme ça ici, depuis mon arrivée ici… Non, — sa voix peut être si tranchante, elle fait peur comme une lame dans ces mains sans regard — Celle-qui-cherche, c’est ainsi qu’on te nomme ici, ou la Nouvelle Venue, mais ça ne durera pas toujours. Ce que tu fais n’a pas d’utilité ici. Tu veux trouver un livre, le livre, mais Celle-qui-cherche n’est pas Celle-qui-trouve. Voilà ce que me dis ton odeur. Mais ton poids — tes voiles te pèsent —, trop lourd pour une seule, raconte une histoire sans maxime : dans une nuit semblable à la mienne, il y a d’abord deux enfants, mais voilà qu’une seule vient, qui est à la fois la première et la dernière. Celle-qui-trouve est manquante, manquante sans remède. Elle n’avait pas ta force et son voyage a été court. Ton travail n’est pas de trouver à sa place… Avec ses mots, elle semble m’avoir abandonnée. Ses mains baguées fouillent les penderies. Elle en sort une fine écharpe de soie mauve qu’elle passe à mon cou : Tu es née pendue, n’est-ce pas ? Ta dette est payée.

Un homme s’est présenté à l’entrée de la bibliothèque de Belgrade. Il a longuement balayé la salle du regard, espérant un signe. Ses yeux sont passé sur moi, indifférents, Mais j’ai su faire la différence.  J’attendais depuis longtemps qu’on vienne me chercher, depuis l’enfance, au bas mot, même si le désespoir de cette attente d’alors s’est mué en curiosité avec les années, les leurres et les occasions manquées. J’ai laissé là les livres ouverts et les pages de notes. J’ai enfilé comme j’ai pu mon trop grand pardessus en poil de chameau, tout en serrant contre moi mon cartable de cuir mou comme une outre.  Je me suis approchée de l’homme, un géant, vraiment, et quand je suis arrivée à sa hauteur, prête à argumenter, il a ouvert sa main et j’ai posé dedans la mienne. Retrouver sa voiture a été beaucoup plus compliqué. Je crois qu’il a volé celle avec laquelle nous avons passé la frontière.

On voit un temple. Il barre la route, et dessine un espace qui  détache le ciel de la terre. À son fronton bleu, une inscription sibylline. Une écriture, pas de sens. Douze jambes de bétons gris se cassent en angle droit sitôt qu’elles touchent le sol. Ici tout est Sphynge. Il faut en passer par les oracles de verres et d’acier à chaque entrée. Alentours, sacrifices fumants de bêtes à cornes vers les dieux antiques, à nouveaux puissants, invocation du Hasard par la méthode des dés, des runes, des osselets… et les marchands du Temple, saignant les pèlerins d’autres fumettes, de feu, d’eau… 
Excusez-moi : on ne nous attend pas ? Où ça ? Mais là… où nous allons. Là où vous m’emmenez. Sortir de la voiture sans prendre la peine de fermer la porte. La laisser là. Partir seul. Retourner vers l’Est. Admettre qu’elle ne vient pas du Marché des Vacillantes, que la route en est perdue. M’asseoir au bord du fleuve. Attendre un signe… Si, bien sûr, là-bas tout le monde nous attend. Ne devrions-nous pas éviter les postes frontières principaux  dans ce cas ?  Pour quoi faire ? … mais pour aller plus vite, sur la route entre Roussé et Bucarest, une guérite en carton conçue pour se transformer en machin flottant en cas de crue du Danube fait office de poste frontière… ça irait tout seul par là, plus vite… puisque nous sommes attendus.… Il fait des effort visibles pour comprendre : Justement, on nous attend, l’urgence est là, l’urgence d’être attendus, pas celle d’arriver. 
Son regard n’a pas quitté un instant le panneau bleu qui chapeaute la frontière. Il murmure : On voit un temple. Je fais répéter. On voit un temple… Après trois heures d’attentes  dans une fixité de cire, on voit un temple. Il ânonne :  Γνωρίστε τον εαυτό σας και θα γνωρίσετε το σύμπαν και τους θεούς … Vous ne lisez pas le cyrillique ? La traduction est autrement plus banale, vous savez ? Osmin renifle : La banalité est le meilleur déguisement de ce qui nous échappe. Je reste sans voix. Une fois que vous aurez dit à haute voix ce qui est écrit vous croirez que tout est dit. Mais vous parlez parce que vous êtes nerveuse. 
Et vous vous taisez parce que vous êtes nerveux… Expliquer l’exaspère, il voudrait qu’on se comprenne sans mot dire… On ne part pas comme ça. Il faut le temps. Le temps qu’il faut pour venir d’où et aller vers. On ne peut pas tout faire en même temps. Nous avons quitté Belgrade mais elle est toujours accrochée dans votre dos. Ici on bascule vers le vers. De l’Orient vers l’Occident. 
Un bouquet de houx vert. Les mots apparaissent sous mon front baissé, en lettres d’aube. Le vieux poème du paternel retour. Y pensait-il le poète en son pèlerinage à la bascule entre où et vers ?
Osmin est la raison même : faire demi-tour n’aurait pas de sens. Fastidieuse manoeuvre en cinquante mouvements, plaintes et consternations des baigneuses au soleil et mobilisation poussive de la Police des Frontières toujours davantage intéressée à ceux qui ne veut plus passer qu’à ceux qui , constants dans leur désir patientent depuis déjà quatre heures, deux jours, trois nuits…
Dans les trains vide de l’envers du décor balkanique, la vie aussi s’épaissit. Elle s’y laisse voir à l’oeil nu, pourtant les bulgares sont unanimes dont la détestation du transport ferroviaire. Si vous dites que vous êtes venu par ce moyen, vous êtes à peine croyable. Une chimère. Un ami consentant à m’accompagner à la gare de Roussé, sa ville natale, au beau milieu de l’hiver était resté ébahi de la voir encore là. Comme s’il allait de soit qu’on l’avait ôté de la ville, comme une gare jouet, toute monumentale qu’elle fut, et qu’un coup de gomme sur la carte avait suffit à faire disparaître les voies ferrées. Il m’ait suivie, émerveillé comme au Train Fantôme et à l’invitation de s’assoir à mes côtés dans le compartiment désert en attendant le moment du départ, un effroi le saisit à l’idée quelle train pourrait partir en avance, sans prévenir et l’emporter vers d’insoupçonnables contrées ( ô diamant brut de la pure logique : les voies ferrées disparu, les destinations deviennent fabuleuses ). L’incrédulité des autochtones parachevait ma métamorphose en personnage de roman, en chimère, en illusion. Je traversais plus que les Balkans, le temps morne, blanc, immobile, qui est la marque de l’Est, pris dans ses heures de trains perdues dans des trajets si long qu’il est impossible de savoir où l’on en est, impossible même de vouloir le savoir, traversées où tout s’est — enfin — absenté, jusqu’au contrôleur, jusqu’aux passagers… quant au conducteur, la machine s’en passe, il ne s’est pas réveillé, il est mort… L’éternité s’invite dans ces heures suspendues. Quel impression étrange d’en partager la solitude ! 
Elles nous seront rendues à notre heure dernière. Comme les affaires personnelles dans un vestiaire des bains Kiràly, ajoute-t-il à voix basse, comme s’il m’avait entendue. 
Les longs serpents tressaillent : plusieurs poids-lourds mastodontes ont passé. Nous avançons de quelques mètres. Je tente : peut-être formons-nous la caravane qu’un Prince d’Orient envoie vers son frère de lait ? Le visage du géant s’éclaire. J’ai passé, moi aussi.
Rien ne sera consigné du pacte de ces heures partagées. Dans mon carnet,  je noterai simplement : Heures d’attentes aux frontières des Balkans. Des enfants jouent sur l’herbe du terre-plein central, ici et là se bricolent de petits feux inoffensifs pour faire griller de la viande, on ne redémarre pas les voitures, on les pousse, portières ouvertes, ça discute, ça attend et c’est quelque chose du voyage et non une perte de temps. Je dessine alors, pour les distraire, pour les voir, pour sentir le temps, sable dans ma main comme sur la plage inlassablement palpé.

Il est fréquent pour écrire un roman de s’inspirer de personnes de son entourage, quitte à les additionner, à les amputer,  à les greffer l’une sur l’autre, dans des chirurgies infamantes dont il faut à tout prix garder le secret — au point que cette romancière anglaise, si fine psychologue, interdise à son mari la lecture de ses ouvrages, sans prescription dans le temps. Elle sait qu’il lui serait insupportable de l’entendre nommer les morcellements auxquels elle s’est livrée pour arriver à sa fin… au moins autant qu’à lui de reconnaître dans le meilleur pâté de Paris l’oreille de leur fils ou le petit doigt de sa mère —. Il n’y a pas de livre au Serail. Selim n’écrit pas de roman. Selim n’écrit rien. Sa main se tient loin du papier, comme d’une flamme. C’est tout le Sérail qui s’inspire de ses rêves — de ce que le Sérail sait des rêves de Selim Bassa, alors que les nuits ne lui laissent, jamais aucune trace au réveil, les habiles cogneuses — pour devenir. C’est le Serail qui l’atomise afin de devenir.

Selim est le livre qui nous tient ensemble.

Il n’y a pas de livre au Sérail. À part, à part celui du Gardien du Chiffre.  Il ne raconte pas d’histoire, ce livre-là… Laisse-moi le voir à présent. L’amusement du Gardien se cale contre l’armoire métallique :  L’or seul au coffre, le livre est sur le bureau, ouvert à la page d’aujourd’hui.[3]

[1] Quatre légendes nous rapportent l’histoire d’Amour et Psyché :
Selon la première
, Amour ayant contrevenu au désir de sa mère de punir Psyché pour sa beauté, l’a épousé dans le plus grand secret. Secret pour Psyché également qui ne le rencontre que la nuit, dans l’obscurité de leur chambre. Une nuit, profitant du sommeil de son mari, elle allume une lampe à huile pour faire la lumière sur ce mystérieux époux. Elle découvre, en lieu et place du monstre qu’elle supposait, l’Amour. Une goutte d’huile brûlante tombe sur la cuisse du dieu et le réveille. Découvert, il s’envole par la fenêtre, abandonnant Psyché pour toujours. Selon la deuxième : Psyché n’aurait pu distinguer le visage de l’Amour dans l’obscurité , c’est donc autre chose qui la fascina au point qu’elle s’oubliât et cette goutte d’huile brûlante qui finalement réveilla cet époux divin, et qu’on attribue à la lampe d’or dans sa main, était en réalité une goutte de salive.
Selon la troisième : Ce n’est pas la désobéissance de Psyché qui entraîna le départ définitif d’Amour, mais ce regard d’elle sur lui, regard unique, qu’il laissa sans lendemain, au milieu de sa nuit éclairée.
Selon la quatrième : Pour retrouver son époux perdu, Psyché brode le mythe avecque le conte. Elle  subit avec succès des épreuves de princesse déchue ( trier des graines en une nuit, ramener la toison d’or, remplir aux enfers un coffret d’une goutte de Beauté de Perséphone ), mais tombe in extremis en ouvrant la boîte, dans un sommeil profond.

Reste cette boîte ouverte, son vide et les rêves qui traverse le sommeil qu’elle insuffle

[2] Plutarque / Thésée

[3] Quatre légendes circulent sur Selim Bassa :
Selon la première, il a été laissé pour mort dans une maison abandonnée aux portes du désert. Un géant l’a retrouvé, enroulé dans un tapis et soigné, afin de se guérir lui même — d’où ce nom, Selim, qu’il lui a donné, une fois remis sur pied. Selim a renoncé sa religion pour l’Islam et sa langue pour Babel. Ici ou là, il aurait ouvert un Sérail pour recueillir les misérables — y compris ceux et celles qui ignore leur état —. Croiser sa route est l’expérience d’une vie.
Selon la deuxième : Les blessures de la porte sans gond du désert ne se seraient jamais fermées. Perforantes à leur manière, elles auraient creusé son corps jusqu’à l’âme de tunnels en forme de labyrinthe inextricable dont il ne peut sortir ni vivant, ni mort. Qui peut se vanter d’avoir vu son corps nu dans la lumière ? Celle-là qui essaierait serait bientôt étouffée par les larmes.
Selon la troisième : Le Sérail est un sceptre d’or éclaté dans les corps et les yeux de tous les pauvres de nous qu’il a abrités un jour. Pour le reconstituer, il faudrait faire un bien long voyage dont les pas couvriraient la terre d’un filet d’or, reliant les uns aux autres. Puis recueillir, comme un éclat d’obus qu’on ne peut extraire au péril de la vie, chaque témoignage.
Selon la quatrième : L’allégeance est d’autant plus puissante pour le personnel du Sérail, qu’on ignore si elle est faite au lieu ou à l’homme Selim.
Mais qui connait encore le nom de Selim avant Selim, et de cet homme qui n’avait jamais été battu, qu’en reste-t-il dans Selim Bassa ?

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