Je n’ai pas eu le temps de me présenter plus tôt. Je m’appelle Jovan Janko Rasim Panto Rados. Initialement, je suis à moitié allemand par ma mère et à moitié Albanais, par le football de mon père. Mais l’année dernière, j’ai enfin été naturalisé pontévédrin. C’est un choix de cœur, vous comprenez ? Sur un plan économique, c’est injustifiable, risible même : je suis bien placé pour vous le dire, j’étais business consultant à la City.
Mais il se passe quelque chose de spécial là-bas.
Pendant longtemps, je n’ai pas compris pourquoi certaines personnes voulaient à tout prix être enterrées ici ou là. Intellectuellement, je comprenais, je ne suis pas idiot, en dépit d’une ascendance difficile… Mais ça restait très… sentimental, très abstrait. Pendant longtemps j’ai été comme ça : un être humain égaré sur la terre, de passage, comme si on m’attendait sur la lune.
Mais un jour, j’ai été invité à la grande parade du solstice d’été au Pontévédro. J’ai dû retirer mes chaussures, mon costume de monsieur pressé… J’ai enfilé le costume traditionnel. Les pantalons larges et légers, la surrobe et la ceinture brodée, longue comme la lumière du 21 juin. C’est la ceinture d’amitié, on dit qu’il faut la nouer autour de cent arbres qu’elle brûle avant de se laisser porter par un homme. On dit qu’elle est brodée d’un cheveu de la fée de l’île de Youkali. On dit que mises bout à bout les ceintures pontévédrines sont la mesure de la circonférence de la terre. Mais c’est faux bien sûr. En vérité, nos ceintures relient le Pontévédro à la lune. Tout le monde sait ça.
Une nuit du solstice d’été où Rados-le-Bleu dormait dans barque au milieu du lac de Skhodar, sa ceinture trempait dans l’eau… sans le vouloir, il a pêché la lune. Elle s’est laissée prendre par la beauté du soleil qui était brodé sur sa ceinture. La lune était toute confuse : le bleu du lac, le bleu du nom de Rados et le soleil en pleine nuit qui brillait dans l’eau. Et en moins de temps qu’une étoile filante, elle était éprise. Mais Rados-le-Bleu, l’aimait comme elle était, libre et changeante dans le ciel du Pontévédro, au-dessus du lac de Shkodar. Alors il l’a laissée aller, mais depuis, chaque ceinture pontévédrine réalise une portion de la route céleste qui les sépare.
Le costume traditionnel, c’est un costume de paysan, mais voilà que j’étais beau comme un prince. Pour la première fois de ma vie, j’ai senti le soleil sur mon visage. Et puis la voix a appelé à la fête…