Petit Registre #2

Ferroviaire provinciale : deux trains pour la capitale, un direct et un omnibus quittent la gare à 20 minutes d’intervalle. Le rapide ne fait que passer  — arrêt minute, chassé-croisé des partants et des arrivants, bousculés par les nicotine-nécessiteux —  mais le lent se met à quai tranquillement une demi heure avant son départ. Le lent est vraiment plus lent, vaguement meilleur marché, mais plus confortable et plus pittoresque. Le rapide pourrait l’être plus, si les propriétaires terriens des bords de voies ramassaient leurs feuilles mortes à la pelle,  si la Société Nationale des Chemins de Fers n’avait pas été démembrée au fil des années, ce qui n’est jamais très bon pour la santé. Avec ces SI, on mettrait Paris en bouteille à 1h20 de Nevers disent les Verts, mais la Société ne semble pas mûre pour raccourci à moindre coût, alors dans les bistrots par dévers-soi, on rêve à un hypothétique Train Garant de Vélocité entre la Cité des Ducs et la Ville du Roy. 
Tout ça mis bout à bout, il reste le direct et l’omnibus et quand la Province est devenue un train-train, on ne s’y trompe plus. Mais il y a longtemps, au début, un jour, nous avons accompagné à la gare, un très bon ami qui voulait légitimement rentrer chez lui où l’attendait sa femme et ses petits. Nous sommes arrivées bien en avance et nous l’avons installé dans le train à quai, sans prendre garde qu’à la gare on disait déjà qu’il partirait 20 minutes après. Il faisait beau, notre ami s’est assis sur le marchepied et nous avons discuté. Ce n’est qu’après que le rapide était passé, que nous avons constaté qu’il y avait un lent et que nous étions devant comme Grosjean. Et, finalement très contents, de discuter encore et de nous être ensemble perdu dans le temps. L’ami s’est mis 50 minutes de retard dans la vue à l’arrivée, mais il n’en fut pas chagriné. C’était un ami de longue date.  Un ami très cher vraiment, un compagnons du voyage. De ceux dont on sait qu’on partagera toujours le train de vie. Il est mort aujourd’hui. Enfin, pas aujourd’hui même, mais il y a quelque temps qui ne rime à rien et qui fait bien étrangement son office de touriste. Et chaque fois que le chagrin m’égare, en allant prendre un train, je pense à ces 20 minutes de bonheur partagé en part égales, comme une galette de soleil. Alors je crois avoir sur le visage un rictus qui était le sien  hé hé hé avec l’air malin du  rouquin.
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