Phonoscène

C’était une de nos fêtes. À l’exception d’une comédie musicale de Hollywood, dont nous devinions les passages chantés grâce aux ballets qui soudain peuplaient l’image, nous connaissions d’avance ce qui serait projeté sur l’écran en préambule : nous, nous dans les salons, près du bar, dans les couloirs, nous en statues de sel comme pour la séance de photo annuelle et tout à coup bougeant gauchement après un écarquillement des yeux inquiets de satisfaire à l’ordre du maître d’œuvre. Nous, ne sachant plus rien faire de ce que nous avions toujours fait : arpentant les couloirs, frappant aux portes, les entrouvrant dans un empêchement d’animaux habillés, complexifiant à outrance les gestes les plus familiers, transformant la routine en marelle excentrique… Et puis plus tard, aux alentours de la septième minute, nous encore, incapables de réprimer un sourire de désarroi quand tombait le deuxième commandement : {Faites comme si je n’étais pas là !} Comment faire justement cela quand tout tournait autour de lui avec sa tignasse des longues absences et ce drôle d’engin mécanique auquel il collait son œil et qui s’interposait dans nos retrouvailles. C’était en ce temps-là une toison d’or, un mythe, une chose que nous ne connaissions que de loin, vaguement, par l’intermédiaire des grandes affiches aux décors de Sahara, de piraterie ou d’Amérique, qui ornaient le toit voisin en alternance avec des réclames pour les savons ou l’alcool. Sur le nom de cette chose qu’il avait rapporté comme un trésor, un malentendu persista durant de longs mois où nous l’appelâmes l’Obscure, ce diminutif ajoutant encore à notre fébrilité dans le temps passé sous son joug. 
Pourtant très vite après que nous avons compris son nom pour ce qu’il était, la caméra avait été cassée, ou perdue, ou peut-être qu’il en avait été déçu, que l’image qu’elle lui renvoyait de son monde semblait dérisoire à celui qui en connaissait les fondations, les secrets, les mécanismes. On dit qu’il a détruit tous les films — il le faisait des photos, en dépit du soin passionné qu’il mettait à ces prises de vues, fermant l’établissement toute une journée, nous équipant de nouvelles tenues, faisant venir de très loin parfois une photographe exigeante et excentrique qui nous menait un train d’enfer jusque tard dans la nuit pour immortaliser le Sérail — mais quelques films ont échappés à la purge et parfois, les jours fériés, on annonçait pour le soir une projection et la nouvelle, vraie ou fausse, se répandait comme le son des cloches à la Pâque, mettant en branle une armée de petites mains sans la moindre concertation préalable, comme pour éviter le mauvais œil, une censure de dernière minute dont nous ne connaissions pourtant aucun exemple : la buanderie empesait le drap de lin blanc qui servirait d’écran, le chasseur ressortait une antique fronde pour dégommer méthodiquement les lampadaires de la rue, l’air de rien, nous passions un gros coussin sous le bras qui se retrouvait négligemment oublié à même le sol de béton du toit… On n’allumait pas l’enseigne là-haut puisqu’on y accrochait le drap entre le C et le E et comme par hasard tout le monde portait ses vêtements de nuit dès la tombée du jour. Il aurait été tellement plus simple de s’installer dans un des salons clos, mais même à l’hiver parfois, c’est sur le toit que ça se passait, le cinéma, et nous nous serrions les uns contres les autres prétextant le froid en dépit de grosses couvertures que nous avions traînées là pour nous en protéger et des grands verres de vin aux épices qui passaient de main en main.
Nous avions perdu depuis longtemps tout intérêt pour le pauvre spectacle que nous offrions sur le film, mais inlassablement nous regardions, médusés, le cinéma. Et ce que le cinéma était en train de faire de nous, de faire avec nous, alors que les images avaient été prises des mois, puis des années auparavant, lui toujours au présent de notre passé, toujours en mouvement, s’activant pour donner l’illusion de la vie. Nous regardions le cinéma comme des mammifères, des omnivores devant cette technologie qu’on ne sait ni comprendre, ni reproduire, ni réparer. Et quand cette première partie était achevée, nous observions un silence superstitieux en attendant la suite, redoutant le jour où ça ne fonctionnerait plus, où la lourde mécanique de fer du projecteur aurait raison de légère transparence des films. (Nous étions loin de comprendre alors que nous pouvions tout aussi bien regarder l’écran blanc, ou la lune puisque nous portions la marque de ce cinéma dans nos regards comme nous portons la marque du Sérail dans nos voyages à présent). Ça reprenait : nous regardions le désert en noir en blanc qu’il nous avait rapporté d’une très longue absence, une photographie presque, tant la bande du ciel et celle du sable s’obstinaient à conserver leur mesure. Le silence pesait son poids d’or et toujours les larmes finissaient par monter aux yeux du Gardien — celui-là même qui en avait vu d’autres, des films, et qui quelques heures plus tôt affirmait avec aplomb qu’il fallait aimer se faire peur pour croire qu’il y avait là une locomotive, pour prendre une baraque en bois pour une gare, qu’il n’y avait pas plus de locomotive que de fée aux choux et qu’on avait mieux à faire de son temps que de s’illusionner à de pareils enfantillages —, alors une voix s’élevait et chantait une berceuse à la lune sans relation aucune avec ce désert, le zénith où il l’avait trouvé et la langue que l’on parlait dans ces pays chaud, mais qui était devenue pour nous la musique de cette image, de ce moment, si bien que s’il arrivait qu’ailleurs quelqu’un la fredonne, on s’épongeait instinctivement le front.

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