Sérail Hors-Série / La lune et le C

Dans le mot Sérail, Selim a caché le Palais royal de Mari. Il n’a pas pu sauver son M de la destruction aveugle, misérable et bête. Mais il est peut-être plus encore en sécurité ainsi : méconnaissable avec sa lettre manquante, dans le grand néon du Sérail Cabaret qui brille sous les étoiles, où le C remplace la lune quand elle se voile. L’enseigne nous rassemble, c’est son rôle. Si nous en sommes éloigné.e.s, c’est la lune qui à son tour remplie le C du cabaret, et nous savons lire les lettres manquantes, dans le ciel autour du croissant pailleté. Bien vite nos paupières se referment sur cette apparition et l’iris les grave de ce Sésame.
Selim passe ses nuits sur le toit-terrasse du Sérail. Il y dort à même le sol sur un tapis troué et tâché, que l’usure a rendu plus fin que les plus fines chemises en baptiste de Selim. S’il dort… son sommeil est un mystère. Les plus anciens ici racontent qu’il l’a perdu comme un trousseau de clefs et qu’il doit depuis le pénétrer par effraction avec l’aide du méchant petit couteau qu’il garde dans sa manche, ou de l’épingle à cheveux d’une femme aimée.
L’hiver, Osmin l’enroule dans une peau d’ours, dont la tête fait chapeau, afin qu’il puisse tenir la nuit sur le toit. Là-haut l’air est glacial, mais Selim suffoque à l’intérieur quand le sommeil s’approche. Un matin, Osmin a dû briser avec un petit marteau la peau d’ours qui avait gelé pour en libérer Selim. On dit qu’il était si brûlant de fièvre que son empreinte était calcinée à l’intérieur de la peau.
Le Palais de Nimrud, Selim n’a pas pu le cacher dans le mot Sérail. Ni dans la lune. La culpabilité le ronge. Le regret rend son breuvage amer. L’impuissance résonne dans ces muscles. C’est pourquoi il fonde un grand espoir sur cette conteuse rousse et muette dont il a entendu parler à plusieurs reprises, la nuit, dans le palais de Mari.

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