Sérail Matin 09/01/18

Hier, c’était la pré-générale, mais je ne m’en suis presque pas aperçue, parce que j’avais dû faire un aller-retour à Paris et que plusieurs vies loin du Sérail s’étaient écoulées en moins de 48h. J’avais soigneusement planifiée cette seule absence, après un mois de présence continue, comme un pas de côté de 425 km. Hier soir, en voyant mon Barnum depuis le balcon, je me sentais toute proche du Pacha Selim, l’arpenteur de l’envers du décor, le maître de cérémonies de fêtes de plus en plus privées, de plus en plus secrètes jusqu’à n’être plus que la sienne sous l’oeil unique de la lune.
Ça tourne sans moi. C’est étrange mais pas désagréable. Dans ce grand mikado, je suis la première à pouvoir retirer ma petite baguette magique de bois peint. Je disparais dans un nuage de fumée, convenue et pourtant surprenante… pour moi : je disparais si bien que ça ne peut pas se voir à l’œil nu et maquillé de ceux qui sont au Sérail Cabaret jusqu’à lundi prochain. Sur aucun de nos précédents spectacles je n’avais ressenti aussi puissamment l’écriture sympathique imprégner l’air. — Et ce journal même, il est écrit sur le papier flash de la toile — .
La mise en scène donne corps à nos rêves. Aux miens, d’abord, mais très vite tout mêlés de ceux du chorégraphe, de la scénographe, de la costumière et de l’éclairagiste. On fait ça pour voir quelque chose qu’on n’a pas vu, pas encore, pas bien, pas vraiment ou pas du tout, pour voir quelque chose qu’on désire voir. Éprouver ces rêves à l’échelle du plateau… Les échelles qui sont au Sérail l’instrument double de la liberté et de la réclusion. À l’heure de la pré-générale, ce qui peut cruellement faire défaut c’est l’intimité de la salle de répétition, la sans-retour, la toujours déjà perdue. Manque également partagé entre les interprètes sur scène et les maîtres d’œuvre en salle. Inutile d’ouvrir toutes les fenêtres du monde / Il est tard / Tu ne la trouveras plus
Ne pas trouver la sortie d’un rôle peut être une torture pour son interprète — le désarroi de Mère Marie de l’Incarnation qui échappe à la guillotine alors qu’elle avait appelée elle-même ses Carmélites à prononcer le voeu du martyre — . Pour la mise en scène aussi, il faut trouver la sortie, qui pourtant n’est pas la fin du travail. Le travail comme l’amour ne finit pas, je crois. Hier soir, il n’y avait pas de confusion possible : j’étais bien assise dans la salle pendant que Sélim dansait sa fête privée, celle qui n’est qu’à lui et qu’à l’instant, celle qu’il laisse voir. J’étais là et déjà partie, différente revenue. Bien placée pour voir encore.

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