Sérail Dimanche

Dans le Conte, un motif tronqué ou motif aveugle désigne “ un surplus d’images sans véritable fonction narrative, et qui semble à première vue contraire à l’économie traditionnelle du récit populaire” ( cf. Nicole Belmont ).
Nous connaissons tous des contes, mais plus forcément par ouïe dire, alors cette notion de motif tronqué, aveugle pourra sembler étrange, nouvelle. En effet, dans les contes retranscrits sur papier ou sur pellicule, on simplifie ordinairement la trame pour la faire tenir dans un format horaire et sémiologique propre à son public. Son nouveau public : les enfants. Et, je dois ajouter, une certaine vision récente des enfants. Je prends un exemple : Cendrillon. Nous nous sommes si bien habitués à la pantoufle de Walt Disney, que chacun répugne à présent à la décrire en vair ( fourrure ) et non en verre ( ding ding ). Pourtant on trouve la première trace de ce conte en chine, 4 siècles avant JC. Il nous est aisé d’imaginer les différences entre ces deux narrations, Disney vs dynastie Qin. Celle du format horaire d’abord. Un bon conte, se conte très souvent en trois soirées, afin de laisser à ses auditeurs le temps d’assimiler et de questionner le voyage initiatique qu’il propose. Un bon conte délie les langues, il faut donc prévoir le temps de conteur et le temps des auditeurs dans le temps du Conte. Si on veut le faire tenir dans un spectacle d’une heure, ou dans un livre pour enfant, on devra sauter des étapes. On pourra faire ça proprement, en faisant totalement disparaître un personnage secondaire ou une action. C’est la tendance actuelle. Mais lorsqu’on en fait le récit, lorsqu’on le dit, bien souvent, on laisse entrevoir ce passage supprimé. Consciemment ou non. Cela peut faire penser au repentir du peintre. On laisse une pierre blanche sur le bord du chemin initiatique, on ne s’y arrête pas, mais l’auditeur, même le plus naïf, sent qu’il y a là une autre histoire, une chose non-dite, un signal. Un signal qui résonne dans l’imaginaire de l’auditeur jusqu’à ce qu’il trouve sa résolution. Peut-être jamais.
Ainsi donc, cet élément qui ne sert à rien, qui n’a pas de passé, à peine un présent et apparemment pas d’avenir aura tout de même une existence. Et Nicole Belmont d’ajouter “ le motif tronqué est peut-être l’un des agréments sournois du merveilleux. Cette prodigalité procèderait d’une sorte de mémoire propre au conte, indépendante de celle des conteurs, qui tendrait à garder tout élément appartenant à tel récit, même si le jeu
de la variation permanente le rend inutile. Le conte serait, sans en avoir l’air, un récit si rigide qu’il résisterait à la manipulation de celui qui s’en empare.”
Une autre circonstance d’apparition d’un motif tronqué ou aveugle dans une narration est la familiarité des auditeurs avec l’histoire. On a vu le match, on n’a pas besoin de se le raconter, mais un profond soupir, ou une paire d’yeux levée au ciel, viendront prendre naturellement la place de l’abus d’arbitrage omis, du changement de joueur inespéré. Le motif tronqué devient un élément connivent, une complicité.
Dans le même ordre d’idée, parfois, on ne rentre pas dans tous les détails, parce qu’on ne veut pas choquer de chastes oreilles. Mais on veut tout de même raconter l’histoire à ceux qui peuvent l’entendre, comment faire ? Avec les tout petits enfants, on peut toujours épeler le mot scabreux ou interdit S-E-X-E, C-H-O-C-O-L-A-T. Mais, un jour on sait lire et écrire, alors il faut un autre stratagème. On a une histoire désagréable à transmettre à quelques unhappy few, mais le foyer des artistes est rempli d’âmes innocentes qui font du thé en croquant des biscuits ? Dans ce cas, une insinuation, un détail, invisible pour certain.e.s sera sombrement lumineux pour d’autres. Le plus habile consistant toujours à nommer un objet symbolique, à le déposer bien en vu au milieu de son récit, comme la lettre volée dans la corbeille à papier du boudoir royal de Lacan, puis de Derrida, et à ne pas s’y attarder.
Une dernière circonstance d’apparition d’un motif tronqué ou aveugle, se produit quand un objet perd sa force symbolique au profit d’un autre. Ce qui n’est pas improbable dans un monde où les objets agissent comme des vivants. ( Pensons par exemple au Bottes de 7 lieues et à leur remarquable faculté d’adaptation ). Si on reste au rayon chaussures magiques, je parlais précédemment de Cendrillon, eh bien il existe des versions de ce conte où la pantoufle ne sert pas au prince à retrouver la belle inconnue. Il la retrouve grâce à un anneau, comme dans Peau d’âne. Mais Cendrillon continue néanmoins de perdre sa pantoufle en quittant le bal. On considère que “ la qualité fonctionne comme un être vivant. Par conséquent les êtres vivants, les objets et les qualités doivent être considérées comme des valeurs équivalentes. L’objet magique est une forme partielle de l’Auxiliaire magique ”, c’est à dire du personnage. La Pantoufle de verre = Cendrillon. Mais la pantoufle de verre montre la vérité magique de Cendrillon, sa richesse intérieure visible à l’œil nu, son secret. Tronquer ce motif, ce n’est pas privé le personnage de son secret, c’est le replier dans la doublure de sa veste comme font les passeurs et les résistants, l’enterrer en lieu sûr. Dans les contes, quand on enterre un objet, un haricot magique, une citrouille, il a tendance à se transformer. A grandir, à ressurgir des entrailles de la terre. Quand on cache, à l’heure terrible, une robe couleur de soleil qui pourrait en dire trop long sur sa véritable identité, on la voit réapparaître à l’heure de la liesse. L’objet de beauté devient l’objet de joie, pendant son enfermement dans le secret. Quand on confie un bébé au Nil…
Bref, nous allons tronquer le n°17 de notre Sérail. Jusqu’à une autre fois. Mais la marque restera visible, kern sur le chemin vers le n°18, et le parfum du n°17 de Sérail, entêtant…

Belmonte rôde autour de l’enceinte du Liesbespalast. Il attend son heure, comme Osmin l’avait prédit. Avec la lune, dans le silence du sommeil des autres, ne voit les yeux, n’entendent les oreilles, Selim sort par la grande porte. Il n’y a qu’un seul amour, celui des vivants et celui des morts. Le soleil est son reflet, l’homme qui veille est l’homme qui dort, un instant de flamme : tout est réuni. Selim meurt ce soir, comme tous les soirs, son dos hurle et son corps resplendit. Il va son chemin et Belmonte — Celui-qui-a-vu-trop-tôt — ne peut le suivre et s’égare en tristesse insensée.
Send in the clowns. Pedrillo entre pour la fin du numéro 17 et tombe dans le trou du motif tronqué. Celui-qui-a-vu-trop-tôt ne peut le voir, lui, si clown, si rien, avec sa valise et son petit manteau de voyage qui fait sa fierté, même un peu râpé. *
Il s’approche. Il vient tout près. Il observe si fort, celui qui ne le regarde pas qu’il le tire de son absence. Les deux hommes se regardent. Belmonte revient. Ils règlent leur montre.

* Un jour.
Un jour, bientôt peut-être.
Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.
Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînement « de fil en aiguille ».
Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.
A coup de ridicules, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance ?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes, mes semblables.
Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.

CLOWN, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance.
Je plongerai.
Sans bourse dans l’infini-esprit sous-jacent ouvert
à tous
ouvert à moi-même à une nouvelle et incroyable rosée
à force d’être nul
et ras…
et risible…

Henri Michaux

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