Sérail Matin 13/12/17

Dans le lieu où nous répétons, pour passer de notre grande salle avec piano, lumière, plancher et chauffage aux toilettes, il faut traverser un hangar sombre et glacial, vaguement encombré de quelques machines fantômes.
Stéphane Mercoyrol , l’Acteur de l’Enlèvement, seul de sa caste, a eu cette réflexion en découvrant le hangar :
— Si on montait une pièce de théâtre, c’est ici qu’on répéterait.
Nous avons bien ricané, pour reprendre un terme qu’il affectionnait du temps de nos chers études au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris. Et moi de surenchérir :
— Nous aurions commencé par dix jours de travail à la table en anorak…
— Avec un training pieds et torse nus …
— C’est vivifiant !
— Après avoir jonché le sol en béton de verre brisé, parce j’ai travaillé chez Grotowski, moi, monsieur.

Rigole, rigole, mais cette rencontre acteur / chanteurs a quelque chose du 3ème type. Il est bien difficile de dire qui est le martien et qui, François Truffaut, même si l’exemplaire unique de l’acteur le fait tendre vers l’E.T.
Ce que font les chanteurs et les acteurs n’est pourtant pas si différent, mais un monde de tradition, de culture, de pratiques et d’usages les sépare.
Les conditions plus douillettes des répétitions d’opéra en matière de locaux et d’horaires, vont cependant de pair avec des délais de production bien moindre qu’au théâtre par exemple. Et si les chanteurs sont de petits choses fragiles, tributaires des courants d’air, leur super pouvoirs vibratoires ferment facilement le clapets moqueurs de leurs cousins acteurs.

Lundi, quand la musicale à commencé, Stéphane s’est fait happé. Un choc esthétique. On lit un texte avec des gens, on boit un café, on parle et puis, tout à coup, ils font ÇA. Ils chantent. Nous autres, plus familiers, mieux accoutumé.e.s au va et vient trait d’union, Victor, le chorégraphe-chanteur, Pierre l’éclairagiste d’opéra et de théâtre et moi, ça nous a tout de même chauffé le coeur de voir le regard clouté de Stéphane. De nous rappeler par cette porte notre invitation plus ancienne à ce geste autre.
Mais comme on dit dans Victor Victoria, l’amour n’est pas une voie à sens unique ( ! )
Hier le conte a fait irruption dans la bouche de Blonde et de Konstanze. Elles aussi seront bientôt asservies à sa puissance. Une histoire comme elle nous possède, sans qu’on puisse dire pourquoi, parce qu’on ne peut pas le dire justement. Comme un amour.
Et Katharine a pu éprouver l’onde de choc qu’un acteur peut faire naître sous le coup de sa parole. Comme elle vous prend, jusqu’à lui en faire rougir les joues.

Sinon, comme nous revenions de la dinette en traversant le hangar glacé, Pierre et moi avons pris une porte pour une autre, convaincu qu’elle donnait sur la petite cuisine où nous avions laissé le autres, quelques instants plus tôt. Nous nous sommes retrouvés dans un local de la quatrième dimension. Qui reste à explorer.

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