Sérail Matin 22/12/17
Hier soir, c’était jeudi à nouveau. Le deuxième jeudi des jeudis gras, comme nous les appellerons désormais, puisque César a posé cette expression sur la table avec un gâteau au chocolat. Expression polonaise, qui a été débattue avec con cortège de Carême, de jardins où plus rien ne pousse et de tonneaux vides, pendant que Pierre s’obstinait doucement à instituer la plonge en rituel au mépris du lave-vaisselle.
Parfois non peut presque toucher l’étrange matière du bonheur. Elle tisse ensemble tant de circonstances et de sentiments, de passés et de présents qui semblent si éloignés de l’idée même du bonheur, qu’on ne peut qu’être surpris, sans voix pour le dire.
Pour résumer d’inutiles bavardages, dans le spectacle, je fais dire à Selim :
“ Wir könnten so einfach glücklich sein, wenn Du nur wolltest ”.
Nous pourrions être très simplement heureux, si tu le voulais.
Cet “ à porté de la main ”, ce tout proche, son ironie, j’aime l’entendre dans la voix de Stéphane. Si nous n’étions pas ces insupportables êtres humains, nous pourrions être très simplement heureux…
Hier soir, c’était le deuxième jeudi. Une semaine seulement s’est écoulée depuis le premier dîner. Une semaine qui semble, vue d’ic, un temps beaucoup plus vaste. D’ordinaire, alors que tout reste à faire pourtant, ma tristesse et mon inquiétude se montrent dès que ce marqueur apparaît. Je marche forcée vers la fin du temps imparti et mon cœur est durement malmené à la perspective plus si lointaine d’être séparée de l’équipe. L’équipe, c’est ce petit groupe présent dès la conception, c’est ce qui perdure. Mes premiers appels après qu’une proposition d’opéra m’ait été faite. Scénographie, costume, lumière, chorégraphie. Derrière ces fonctions, il y a des prénoms et des personnes qui les portent avec qui j’aime aussi aller dîner. Ma plus grande fierté ne réside pas dans les spectacles que j’ai signés, que nous signons, pour être exacte. Ma plus grande fierté, qui d’ailleurs est une joie, c’est d’avoir réuni ces personnes et d’avoir, avec elles, conservé la confiance et accru l’enthousiasme à travers les années, les vicissitudes, les déménagements, les naissances et les changements de cap. J’ai longtemps essayé de comprendre pourquoi elles acceptaient de travailler et retravailler avec moi : je voudrais toujours offrir un pont d’or pour aller d’une production à l’autre, un chemin de roses, mais le plus souvent nous marchons sur un sentier caillouteux entre deux traversées du désert…
J’ai arrêté d’essayer de comprendre. Il me suffit de savoir pourquoi je travaille et retravaille avec elles. Je me réjouis de chaque répétition partagée, de chaque idée, puissante ou saugrenue, et presque de chaque instant qui me les fait mieux connaître, quand la fatigue ne me jette pas par-dessus bord dans un sac de grosse toile.
Travailler sans l’équipe, c’est moins travailler. Moins vastement. Moins librement.
D’ordinaire, ce spectre me hante dès le gong de la deuxième semaine. Quelle tristesse il y aura à faire sans Victor, sans les trouvailles de Julie, sans le regard vif de Pierre, sans l’extrapolation d’Émilie… Mais cette fois-ci, nous partons pour un an de retrouvailles renouvelées — en ce qui concerne l’absence d’Émilie sur la tournée, je mets un sac en papier sur ma tête —.
C’est pour cela qu’hier soir, dans la cuisine, je me suis sentie très simplement heureuse.
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