Sérail week-end 01/01/18
Accessoirement, ça se passe bien. Ce n’est jamais gagné : la caste des accessoiristes est riche de très nombreux spécimens, aux compétences et à l’engagement les plus divers.e.s. Nous gardons ( dans le formole d’une boîte à camembert ) le souvenir d’un accessoiriste qui pouvait prendre une après-midi entière pour trouver un parapluie nous aux Galeries Lafayette qui jouxtaient le théâtre. Et ce pour une somme exorbitante. Il avait, en outre, la phobie des têtes de veaux… Mais il y a aussi Paul-aux-mains-d’or, à l’Opéra de Dijon, qui sait sculpter un monstre dans une cape de sacs de farine.
Et à l’Opéra de Clermont, il y a Clément ( en blouse sur la photo ). Dès qu’on l’aperçoit sur scène celui-là, on voit qu’il est d’ici. De la scène, pas de Clermont, même si, bon, il est aussi clermontois. Il a une physicalité de clown. Une façon nette de se mouvoir sur le plateau. Il se détache. On voit au premier coup d’œil l’empilement des casquettes sur sa tête.
C’est quelque chose qui m’a toujours plu. Non, rassurée. La tribu des Nakkun’vie m’inquiète. Surtout quand elle est sur le pied de guerre : “ Le violon c’est ma vie, si je ne pouvais plus chanter, je préfèrerais mourir, j’ai tout donné à mon art/passion/ famille/travail/chien… ”
Mourir, voilà un bien gros mot dans une si jeune bouche, dit le Pacha Selim. Alors il attrape Konstanze et la maintient au-dessus du vide jusqu’à ce qu’elle sente la mort, celle qui la saisira quoiqu’il arrive, la vraie, la sans gloire.
J’aime à sentir que les gens ont encore des rêves sous le pied, que tout n’a pas été consumé à un feu unique.
Clément, que dire, il a suivi le fil rouge : il jongle, donc il clone, alors il design pour pouvoir décorer et costumer et puis il administre aussi sa compagnie… C’est un chemin familier, avec ses clairières, ses faces nord, ses terrains vagues et ses sous-bois.
En ce moment, il fait des fausses figues molles pour nous, tellement vraies que Pierre en a l’eau à la bouche chaque fois qu’il voit le plateau sur la table d’accessoires au jardin de la coulisse. Et quand on les dépose au pied du figuier qu’Émilie à dessiné sur une des portes du Sérail, on sourit bêtement.
Les accessoires sont le trousseau de clés de la comédie. Il y a des paquets de cigarettes trafiqués Sérail, des flûtes à champagnes qui s’allument, des passeports, des billets d’avions … La comédie dit : “ Je suis ici ” quand la tragédie est toujours ailleurs, dans un monde où le tragique prend toute la place. La comédie ne prend jamais toute la place. Dans une comédie, on rit, oui, mais on sourit aussi, on est ému, perplexe… il y a des plages non-identifiées sur la carte, aux rives de l’absurde.
La comédie pratique l’alternance, les 3/8 au lieu de l’éternité. L’équipe du matin relève celle du soir comme dans la chanson de Kurt Weill, The Buddy on the Night Shift, chacune saluant chez l’autre ses choix, ses talents, ses trucs.
Quand les prisonniers du Sérail croient leur dernière heure arrivée, Belmonte et Konstanze chantent un duo d’amour. Le temps s’arrête. Mais Pedrillo reprend la main à la première occasion pour paniquer sec et imaginer un pire, une incarnation à la mort, avec décors et accessoires : “ Ils vont nous précipiter de la terrasse et on s’écrasera comme des marionnettes disloquées dans les poubelles de l’arrière-cour. Ils vont nous couler vivants dans la dalle de béton d’un dancing ou nous empaler sur les grille du Consulat d’Espagne…”. Sa logorrhée prête à rire, en voyant à quoi nous consacrons le temps qui nous reste. Là où Konstanze et Belmonte décident d’un récit unique où seul leur amour peut apparaître, Pedrillo fait de la mort une nouvelle partenaire. La plus inspirante, la plus vivante. Et, dans une cellule voisine, Blonde réclame une dernière ( fausse ) cigarette …
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