Sérail Week-end

Il y eut un Sérail Soir, il y eut un Sérail Matin et voilà l’édition week-end. C’est l’occasion de dire un mot des horaires de répétitions ( déterminant l’heure de bouclage ), du temps et de la façon dont nous en usons.
J’aime répéter l’après-midi. Un long service de 14h à 19h. Le samedi c’est l’exception : 10h-13h, 14h17h, pour nous donner l’illusion d’un week-end quand on n’a qu’un dimanche. J’aime travailler le matin : il offre la grande journée, mais le meilleur produit d’entretien des chantant.e.s, c’est le sommeil, alors 14-19h, c’est bien.
14h-19h, ce n’est pas la mine, ni l’endurance de certaines répétitions de théâtre qui font le tour du cadran. Ça a d’ailleurs été une des raisons de mon exil vers l’Opéra, ces horaires à rallonge des théâtreux. Mon corps n’y comprenait rien. Je ne suis pas une marathonienne. Ce que je préfère, c’est la résistance. Je parle des répétitions, parce que concevoir un projet pour l’opéra c’est bien une forme d’endurance fractionnée sur deux ou trois années. Et pour ce qui est de courir en vrai, n’y pensez même pas.

Parfois on doit bricoler une petite pause vers 16h30, mais cette fois-ci c’est inutile : je suis flanquée d’une bande de stakhanovistes prêts à assurer le service continu, tandis que les solistes se relaient, suivant un agenda plutôt précis, établi, de préférence, une semaine à l’avance.
Ailleurs, le plus souvent, on communique le programme la veille pour le lendemain dans un Billet de Service… qu’on pourrait tout aussi bien appeler Billet de Servilité, tant il tient tout.e.s ceux et celles qui ne sont pas dans le secret des dieux des têtes pensantes de la production, dans un suspens intense, une incapacité à organiser leur temps privé et leur travail. C’est pour rester réactif, pour pouvoir finir les restes le lendemain, pour battre le fer tant qu’il est chaud, semble-t-il. Parfois, la réactivité est un mot qui brille pour dire qu’il n’y a pas de projet. De projet de répétition, bien sûr. Je pense, pour ma part, que la main sur l’agenda est la main qui gouverne le ( petit ) monde du projet. Qu’un planning pensé autrement que dans la succession chronologique des scènes est l’occasion unique de mettre en évidence la dramaturgie d’une œuvre à ceux qui vont l’interpréter. On s’épargne ainsi une petite série de mauvaises surprises tellement prévisibles qu’on ne peut que rougir de honte quand on s’y est fait prendre :
* Avoir moins répété la fin que le début.
* Se rendre compte en arrivant à la fin qu’il faut changer un lointain début parce que notre pensée a évolué dans la pratique.
* Ne voir apparaître dans son champs de vision certains personnages et par conséquent leurs interprètes qu’au bout de deux semaines. Les uns comme les autres étant condamnés à être moins connus, moins familiers et donc moins employés. Sans parler de la difficulté de faire groupe sur cette base, ni de l’ennui cosmique du chanteur venu d’un pays exotique pour se morfondre dans une chambre d’hôtel.

Plus j’y réfléchis, plus je m’interroge sur ce qui peut bien pousser un.e metteur.euse en scène à s’assujettir à la chronologie d’une oeuvre. Surtout quand celle-ci n’est pas durchkomponiert ( 1 )… Est-ce que finalement ce ne serait pas un astucieux moyen pour ne pas renoncer à sa place de spectateur ? Je le dis tout clair : j’aime tirer les ficelles et jouer avec les attentes des spectateurs, attentes si ritualisées à l’opéra. Jouer avec , ce n’est pas les satisfaire. Plutôt… les dérouter. Pour que d’autres se créent. Moins convenues. Pour que nous puissions passer un moment ensemble dans le domaine du Si… où tout peut arriver. Le public de l’opéra est parfois comme la Konstanze de l’Enlèvement : plus rien ne peut le surprendre ni l’effrayer. Il vient pour la Beauté ou pour l’ennui. J’aimerais proposer la surprise, comme Selim avec Konstanze, justement.

Comme l’agenda est très détaillé, j’interromps souvent une scène en cours, parce qu’il est l’heure de la suivante. Parfois, j’interromps même avant l’heure. Parce que ça suffit pour aujourd’hui. Je lève la séance.“ Il faut les nourrir, pas les engraisser ” dirait ma grand-mère. Je n’essaye pas de survoler les scènes, je suis terre à terre, à ras des pâquerettes, cramponnée au rails : les forger, trouver le commencement juste qui sonne juste, le début clair qui voit clair, l’accord… c’est très frustrant pour tout le monde, ces interruptions, y compris pour moi. Et parfois elles durent plusieurs jours. Frustrant, oui, et prolifique. La scène est interrompue, pas le travail, pas la discussion et tous les petits vélos roulent à fond dans les têtes. Nous travaillons davantage au tout qu’à la partie, se faisant. Nous travaillons le personnage à travers les relations avec les autres personnages, à travers les situations. Son socle se fait ainsi sentir, ce qui demeure, mais aussi ce qui se libère, ce qui se reprend, ce qui s’émancipe ou disparaît, selon les interlocuteurs. C’est ainsi que tous se mettent au service les uns des autres, les scènes se reversent les unes dans les autres et la journée de répétition existe en elle-même, avec sa tonalité propre, traversée d’instants. C’est d’ailleurs pour cela que je peux la distinguer : les Sérails se suivent, Matin ou Soir et jamais ne se ressemblent.

( 1 ) Durchkomponiert :
Se dit, essentiellement pour le répertoire classico-romantique relevant de la forme sonate, d’un morceau tendant vers (ou atteignant) le développement perpétuel, avec répétitions textuelles et éléments de réexposition réduits au minimum.

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