Un Bon Été / Tiers Livre / Ciels ma ville !

Les pensées ont le coeur noir.

Les pensées sont les fleurs d’un mal lointain et puissant, comme le thé, infusant le sacré dans leurs robes de fêtes épiscopales, velours de violet profond, jaune de dimanches jamais ordinaires, rouge intérieur du calice.

Les pensées sont fragiles, délicates et raffinées, bien téméraire pourtant, celui qui les diminue en fleurette, même dans le secret d’un mot d’esprit, d’un moment d’ennui à ras bord de la fenêtre.

Les pensées ne sont pas mignonnes ni jolies, non plus que les ciels qui s’empressent au devant d’elles, avec ou sans précipitation. Car il faut voir ce cortège indénombrable où les créatures célestes en âge d’être mariées au pays des contes, se chipent la place d’un souffle, brisent les rangs au moindre coup de vent, se coudoient brutalement jusqu’à ce qu’une pique de la longue aiguille de l’horloge vénérable les perce à jour et les dégonfle comme une voile, dont l’esquif s’esquive et sans qu’on puisse jamais en connaître le nom. C’est que le chambellan commis à l’office des annonces manque toujours, en vrai lapin blanc, ou, s’il est apparu en oracle dans une autre fenêtre, il demeure dans l’erreur ou l’approximation qui sent pauvrement son charlatan. Seules leurs vêtures entrevues ou contemplées devant les pensées en majesté laissent deviner le rang de ces beautés en l’air : finesse des étoffes, façons des dentelles, subtilité des bains dont la nacre flatte les fleurs, luxe des brocards de la fin du jour, empesé des grands deuils nocturnes et souplesse des demis, juponnés nouvellement de lunes gibeuses, échappés par miracle à la censure des rideaux épais, recouvrant pour la nuit comme un mouchoir de magicien ce défilé intangible…afin seulement de le poursuivre en rêve demi-éveillé grâce à l’entremise d’une marquise qui, quelque part en ville, attend au seuil du sommeil pour tirer un trait révérencieux et fantasque entre l’air qu’on respire et celui où l’on vole.

Au-delà d’étiques antennes à qui, hier encore, on pouvait demander la lune en gros plan, mais dont la vanité rabattue sert à présent de perchoir aux corbeaux plus malins que les plus diaboliques faiseurs d’images fausses, au-delà des cheminées qui entretiennent un commerce obstiné de fumée avec l’air froid, prétendant vendre des nuages au ciel comme d’autres du sable au désert, en-dessous pourtant des calligraphies blanches des longs courriers, c’est à dire exactement entre les deux, vont leur train, volant tout leur saoul, de minces coursiers d’un gris si clair qu’il les confond avec l’horizon du petit matin, fiancés à leur mission d’une bague discrète où s’insère, fine comme l’air, la feuille qui enserre le message. C’est ce rouleau infime qui les a mis en marche, qui les a mis en vol, Golems duveteux à l’oeil rond, anodins jusqu’à disparaitre dans le paysage citadin, cette toile peinte d’illusions d’optique. Et on s’étonne, trop occupés à regarder les pieds, les devantures, la hauteur d’homme, on s’étonne au mieux des ruches sur les toits installées, mais pas des pigeonniers.
Pas des pigeonniers.

La bibliothécaire s’étonne qu’il les ait remarqués. Comment lui avouer sans créer une gêne qu’à chaque fois une de ces journées est consacrée à marcher la tête au ciel ? Modestement, il baisse les yeux vers la tasse qu’elle ressert, fine porcelaine, fleurs et oiseaux le replongent dans ses pensées.

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