Un camping, un campement où réside le changement ? Camping en plein air, campement aux quatre vents. Camping avec sanitaires, au campement, la rivière. Camping pour touristes, campement pour itinérants. Camping pour l’agrément, campement, avec. Camping : voisins, campement : monde en soi. Camping, les chiens en laisse aboient, campement… laisse les chiens aux abois. Si tu veux te faire remarquer au camping, tu passes en journée, si tu veux faire causer, à l’apéro. Si tu veux passer inaperçu au campement, passe ton chemin, évite la nuit, la nuit tout le monde-en-soi te voit. Qu’est-ce que tu cherches au juste ici et là ?
Quand les yeux font mal, la forêt. La forêt les baigne, enfin la forêt, un bois, un bosquet, quelques opportunistes poussés là au bord de la rivière qui se Seugne aux quatre verts. Mais elle avait dit, précise, par la fenêtre, inattendue : une forêt, la dame de la forêt, forêt soit-elle : ce bouquet d’arbres, tu le mets au carré du printemps et tu le multiplies jusqu’à ce qu’il s’ogre et se goinfre tout ce qui blesse la vue, tout ce qui fait tâche de la fenêtre à la rivière — carapaces calcaires plastiques des hangars, carré témoin bordeaux d’une voiture qui ne devrait pas être garée là, couvercles jaunes des poubelles — toutes ces traces de la mains de l’homme qui brouillent le paysage comme ces traces de doigts sur la vitre du salon où chaque empreinte cartographie un monde, sur l’existant… le monde des forêts en incessante circonvolution autour d’un infime îlot qu’elles ignorent alors même qu’il les tient, les règle, les ordonne… le monde des ciels tourmentés inlassablement par les spires et finalement désunis par les deltas capricieux… et quelque part, invisible, et immanquable, sous l’arc parfait du majeur oublié de la dame de la forêt, la rivière qui coule, toujours et mouille les yeux douloureux d’avoir trop fixé.
/ ce que j’aimerais vraiment, vraiment, c’est avoir un cheval [ voix de femme, question inaudible ] rien, je ne sais pas, rien, pour le voir, comme sur le calendrier, mais en vrai, avec les mains [ voix de femme, question inaudible ] et ça, oui, c’est sûr, ça me rendrait heureuse, tellement, ça fait mal de penser à ça parce qu’il me manque tellement [ voix de femme question inaudible ] non, jamais, mais c’est pareil comme si j’en aurais eu un qu’il me manque [ voix de femme, question inaudible ] c’est un plaisir, mais aussi ça rend triste. C’est les deux / Quand elle était venue le voir, elle pouvait marcher seule la nuit dans les rues, ce n’était plus un problème, ce n’était plus le problème — marcher seule la nuit sans se retourner brusquement en terrifiant d’innocents promeneurs de chiens, en dérangeant de fiévreux amoureux encastrés dans des portes cochères, marcher seule la nuit c’était le but, le jalon de la fin de la peur, la pierre blanche de la guérison, le signe de l’après—. Pourtant, elle était venu le consulter, informelle — les choses ne sont pas exactement ce qu’elles semblent être, elles ne portent pas exactement leur nom -. Alors qu’elle avait laisser la pierre blanche loin derrière elle, d’autres histoires que la sienne, d’autres tristesses puissantes, l’avaient réouverte comme un poisson qu’on vide, d’un coup net de leur découd-vite d’apprenties-couturières, elles l’avaient déchirée comme on fait un accroc dans une robe dont on souhaitait seulement retirer l’étiquette qui démange. Tout était à recommencer, à reprendre du début, rien n’avait été guéri, réparé, soigné, seulement salement recousu avec les moyens du bord, rebâti à gros points de fils blanc emprisonnant dedans la farce et le vide. Le tout du vide et de la farce avait dû rester sur place, dans cette ville de hasard où ces jeunes filles — femmes ? — lui avaient par hasard administré le coup de grâce du tranchant de leur détresse. Il marchait dans ce vide, il marchait dans sa trace, celle de la peur surmontée, battue, par les petites rues des pavillons où les murs ont des oreilles et les siennes, toute ouïe, — pleines des voix lointaines des jeunes filles rêveuses, qui charment la vigie et endorment les aguets — ne lui étaient plus d’aucun secours. Il marchait, tout leurs voix, son invisibilité perdue : incapable d’être encore le premier à voir, le premier à entendre celui ou celle qui pourrait le voir ou l’entendre par hasard dans ces rues sans histoires pour qui est aveugle.
Les murailles crayeuses se découperaient au couteau, ne laissant apparaître que du blanc, cassé et laiteux mais solide toujours. Solide, mais friable pourtant. Meringue énorme qui n’y perdrait que quelques petits cailloux blancs de quelques tonnes. L’Histoire importe peu, n’importe plus les Huguenots, les vieilles guerres mais la matière, sa friabilité, son goût exquis de Turon frais au palais imaginaire, sa consistance de monumentale crème au caramel, le tenait éveillé des heures entières sur la chaude terrasse qui ne montrait que des dos admiratifs ou las dégoulinant de sueur, des mangeurs de glaces à coulures collantes, des photographes du temps perdu…
Traversée au pas de charge, la ville, de la gare à l’hôtel convenu, n’a laissé qu’un souvenir. Deux maisons fausses jumelles, pâté à elles seules, dans un jardin rachitique et publique — ceci explique cela ? —. Pourtant la patine du temps dont on fait grand cas, là , ne s’appliquait pas, pas bien, l’après qui manquait sûrement, l’après des générations après générations, ennoblissant des portraits de famille même désargentées, les apprêtant à la sobre dignité. Là, rien de tout ce trois fois rien là, du terne et du morne, du publique qui ne fait pas d’éclat surtout, rien de pimpant, rien d’auguste… La pelouse mangée par les rats, on n’en parle même pas. Il ne faudrait pas qu’on y dorme, qu’on y boive, qu’on y baise, qu’on y lise, qu’on y rêve, qu’on y apprenne à marcher. N’empêche, de la traversée à grands pas, le seul souvenir, comme un gratton sur le pull, c’était celui-là.