Un Bon été / Tiers Livre / Intérieur Extérieur

Les jeunes rêvent accessible. Trois cartons de Jours de France sur le trottoir du jour des poubelles. Des choses qui s’achètent tout de suite, sans magasin, sans essayage en cabine, sans vendeur, sans monnaie. Pas de Haute-Couture qu’ils ne pourront jamais s’offrir.  Pas de rêve de rêve. Tout ce qui est hors de portée de la main, ça n’a plus d’intérêt et ils gobent que le monde est à un clic et qu’il ne coûte qu’un euro par mois. À ce prix, ils croient à de la drogue douce, et ils sont contents de ne pas pouvoir s’arrêter, de ne pas décoller de là. Mais il ne faut pas lui faire, même avec ses vieux yeux, elle sait encore discerner le bois de chauffage de l’amourette. Combien de fois, du temps de l’ancienne bibliothèque a-t-elle récupéré des gamins défoncés dans les petits cabinets exigus, avec des veines fleuves charriant de la merde pire que la Seugne pendant la grande crue de 43 ? Une fois elle avait même dû démolir la porte avec les outils du jardinier, tellement ça geignait la mort, là-dedans… Elle a choisi son camp depuis longtemps, retranchée dans les rayons de livres, même si en se promenant dans les étages en mezzanine de la nouvelle médiathèque, elle est prise d’un vertige. Comment lire dans toute cette lumière ? On dirait une salle de shoot. Comment lire sans un minimum d’intimité pendant l’acte ? Et en même temps, comment a-t-on pu renoncer à la filiation des fiches de prêt avec les noms des prédécesseurs, la date d’emprunt et de retour… ?  À elles seules, elles constituaient une République des Lettres.  Avec quelle émotion on pouvait tracer, sur plus de 30 années parfois, la chaîne solide des lecteurs et des lectrices d’un même volume ! Des amoureux qui se suivaient de près, des parents et leurs enfants devenus grands assez pour emprunter au rayon des adultes, de parfaits inconnus, unis en fraternité sur le petit bristol tamponné comme un passeport de globe-trotter. Dans la nouvelle médiathèque tout est neuf. Même les livres. Ceux de l’ancienne bibliothèque sont partis chez les bouquinistes ou au CDI du Collège Léopold Dussaigne. Par un concours de circonstances tout administratif, elle avait durant quelques mois occupé simultanément les deux postes : au CDI dès le matin, elle profitait de la pause déjeuner pour venir ouvrir la bibliothèque du parc,  qu’elle laissait en accès libre jusqu’à la fin des cours, pour finalement y assurer la permanence du soir. Vous n’avez pas peur de laisser tout ouvert, comme ça ? Vous ne pensez pas qu’il pourrait arriver quelque chose ? Avec la faune qui va et vient dans le parc — Elle imaginait un renards et un cerf attablés dans la salle d’étude et le sanglier fouinant les rayonnages de la lettre G.— Sans compter la proximité de la M.J.C…  — l’autre maison de maître du parc, convertie à la jeunesse après la guerre, où ça bricolaient du hip hop et du théâtre pauvre — Et puis, je ne devrais pas vous le dire, la promiscuité du foyer des immigrés… — Avant de devenir l’annexe de la Kommandatur , les deux maisons du parc avaient abrités des fuyards en transit. La galerie souterraine qui les reliaient encore, elle était la dernière vivante à le connaître. Enfin, c’était l’histoire que ce racontait les gosses quand le cours de Hip Hop était annulé et qu’ils traînaient  d’un banc à l’autre sous les grands cèdres — On pourrait voler, vous savez comment sont les gens ?  Elle répondait avec un sourire immuable et dangereux : “  Ce serait merveilleux, un monde où on volerait des livres…  ”. Une fois,  on lui avait volé un livre. Elle s’en souvenait très bien. Elle l’avait laissé sur le comptoir en retournant à Léopold Dussaigne. L’Usage de la Parole de Nathalie Sarraute. Elle avait pensé à un admirateur inconnu, ou à un mutique. Un souvenir cher à son coeur. Prière d’observer le silence. Pris dans l’obscurité bienveillante de la salle de lecture d’avant. Les persiennes closes en été pour garder le frais, les carreaux fréquemment lavés en hiver pour laisser passer le plus de jour possible. Il y a avait tout à faire, là-bas. Dans la nouvelle médiathèque, on ne s’occupe pas de ça. Il y a une telle fréquentation que le silence n’est plus de mise. Le silence n’est pas cool. On s’aperçoit tout de suite qu’elle est tombée dans les pommes. Les pompiers ne vont pas tarder : les accès sécurité à la nouvelle médiathèque ont été très bien pensés.

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