Un Bon Été / Tiers Livre / La Notion d’Obstacle

ll fallait un vêtement de travail pour aller là-bas. Pour supporter, comme un supporter. C’était anormalement dur — à l’époque toute difficulté paraissait anormale , le pas de côté n’avait pas encore été découvert qui permet de ne pas tout prendre de face, en plein vent —, c’était incompréhensible et mystérieux. Il y avait quelque chose qui dormait dans les profondeurs de ce contrat sans grand risque professionnel, sans objectif mirobolant : en province, un lycée, des voix de jeunes femmes à écouter, à enregistrer. Mais après la première fois, toutes sortes de prétextes s’étaient présentés pour faire obstacle à la deuxième session de travail. Avance des billets de trains, complication d’agenda, possible grève des transports, tout était bon pour remettre. Il était encore temps d’annuler, les voix étaient encore à l’intérieur des jeunes femmes et il y avait fort à parier qu’au terme des cinq visites prévues, elles n’en seraient toujours pas sorties. Pour l’argent. Y aller pour l’argent. Ça ne tenait pas ensemble : l’Éducation Nationale payait une misère après des délais scandaleux. Se le dire tout de même : pour l’argent. Et avec cet argent fabuleux de Perrette, acheter un vêtement de travail qui protègerait de l’humidité — tout ce qui restait de la première visite c’était l’humidité, les marais de la chambre d’hôtel, des salles de classes, du murmure des jeunes filles suintant de larmes.

La deuxième fois et les suivantes, la ville disparut au profit du petit camp retranché du nouveau lycée. L’hôtel moisi fut troqué contre un logement de fonction au deuxième étage d’un bâtiment attenant à la cantine — vide et captivant —. Le vêtement de travail remplissait son office : l’extérieur du corps était au sec.  Pour les reste, les heures d’échanges avec les jeunes filles — jeunes filles, jeunes femmes… comment les appelle-t-on quand elles en ont 18 ans celles qui à 12 en avait déjà trop vu, ? Quand certaines sont mères depuis 2 ou 3 ans déjà où rêvent de le devenir tout en parlant avec la voix suraiguës des petites filles ou rauque et cassée des maisons de cris rudes nuits dehors ? —, les heures avec elles puisaient profond, épuisaient. Les enregistrements les fascinaient, les suspendaient au-dessus d’elles-mêmes entre émerveillement et terreur. L’une d’entre elles avait parlé — les larmes aux yeux, les larmes dans la gorge — de sa passion pour les chevaux en se cramponnant à un calendrier des PTT vieux de plusieurs années, où une jument beige semblait découpée sur une prairie et un ciel électriques. Elles étaient si nues dans leur voix, dans leur récits, qu’on voyait qu’aucune caresse n’étaient passées sur ces corps. Seulement des coups pris pour. Dès la fin des cours, il n’y avait plus qu’une chose à faire : s’étendre dans le l’appartement vide. Une heure, deux, jusqu’à ce que la force enfin revienne d’aller jusqu’à la forêt.

Sur le chemin de la gare — les mini-cassettes dans un petit carton sur les genoux — surgit de nulle part le sanglier. La conductrice dit qu’elle le redoutait, que déjà ils avaient eu un accident, l’avant de la voiture écrasé, poilu et ensanglanté. La voiture morte, mais la bête increvable. Ce serait une fameuse coïncidence … on en avait vu de plus étranges. Il avait commis de nombreux méfaits dans la région. Elle s’étonnait que les filles n’en ait pas parlé dans leurs textes… Mais, les textes traitaient de ce qu’elles aimaient, de leurs moments préférés ou plus fréquemment de leurs rêves — que demanderiez-vous si un génie… ? —. La conductrice marmonna : Oui, oui, bien sûr, je ne sais pas pourquoi je raconte ça. Les mini-cassettes arrivèrent sans dommage à la capitale.

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