Un Bon Été / Tiers Livre / Lancer de ballon

Dans le train du retour — dans un des trains des retours — après un séjour particulièrement décevant où il avait rigoureusement sillonné une de ces petites villes qui s’émiettaient sur le chemin de son… Mentor ? Idole ? Violon d’Ingres ? Éléphant blanc ? Fantôme ? Obsession ? … sans y trouver le moindre signe, la moindre trace — sans même parler d’un manuscrit, d’une note, ou d’un croquis, ni de cette impression si poignante d’un parfum qui le prenait quand il était sur la bonne piste, sur sa piste fraîche ou sèche, là, dans le train, dans le train du retour vers l’alibi que représentait cette vie qui occupait quasiment tous ses jours, le laissant pour compte finalement plus mort que vif tous ces jours de son emploi de médecin, qui n’était en aucun cas son vrai travail, celui auquel il vouait son existence véritable, celle qui se déroulait loin de ces personnes, collègues, ami.e.s plus ou moins proches auxquel.le.s il mentait et mentait à des degrés divers, mais sans discontinuer, et pour lesquelles il lisait justement dans ce train de retour un Petit Précis de Pêche dans les grands Lacs canadiens, à seule fin de donner le change le soir même  au téléphone — maman, Paul, Agnès — et dès le lendemain à la machine à café — Sandrine, Ahmed, Suzon, Tiago, le Docteur Costa, et peut-être le Professeur Ledoux… —, alors que sans cesse sa pensée s’élevait au-dessus des lacs immenses pour retourner obstinément vers les rues de cette province qui ressemblaient à  toutes celles qu’il avaient arpentées méthodiquement avec plus ou moins de bonheur dans sa quête depuis… plusieurs années déjà, qui quadrillaient et ramifiaient son cerveau, ses rêves, ajoutant de manière exponentielle des loci  à sa mémoire et des images dans ces loci,  puzzles démultipliés de son enfance, carte de son état majeur en 3D, voire 4 quand inopinément le parfum…le parfum apparaissait, dévoilant une présence insidieuse de plusieurs jours déjà, avérant sans mot dire la croyance de plusieurs années : qu’il était sur la voie, ni bonne ni mauvaise, car il n’y en avait qu’une, qu’il suivait depuis sa quatrième année au coeur de laquelle le Grand D’ombre avait solidement arrimé cette dimension autre, portail de tous les voyages, de toutes les cités où, à force de patience et de sagacité, il trouverait toujours, froissée sur le dessus de la corbeille à papiers, à la vue et au su de tou.te.s et ne parlant pourtant qu’à lui, Le lieu traversant, pour la permanence de sa clarté et ses issues multiples, que celui qu’il appelait autrefois Grand D’ombre et qui avait à présent autant de noms que d’années, avait choisi pour son séjour secret, et c’est comme cela, au-dessus de ce lac, dans ce train qui revenait encore où il ne voulait pas vivre, qu’il sut, avec certitude cette fois, qu’il ne s’était pas trompé, qu’il ne revenait pas bredouille comme il l’avait cru chaque jour auprès de cette Banale au Bois dormant qu’il avait pourtant examinée avec le soin qu’il mettait dans son diagnostique au service des Maladies Rares et Exotiques, ne s’emballant sur aucun symptôme, ne négligeant aucun détail, et ce en dépit du côté si français, si prévisible qu’elle montrait, si bien qu’il aurait pu dès le lendemain de son arrivée la parcourir les yeux fermés et sans tendre les mains en avant, la reconnaissant par avance, comme sa langue maternelle dans un pays étranger, comme sa langue maternelle érigée en dur entre Balzac, Maupassant et les blagues de potaches d’un côté et les éléments de langage immédiatement éculés des municipalités, des tutelles et des publicités de l’autre , et pourtant dans ce train et à cette heure, il était sûr — comme deux ans plus tard, au grincement de la porte d’un des appartements d’accueil de la Maison Rouge à l’autre bout de l’Europe, suivi presqu’immédiatement du tintement rouillé du tram dans la rue, entrevoyant le vide presqu’intégral de la bibliothèque blanche qui couvrait les murs blancs, il serait sûr —, il le savait dur comme fer, parce qu’il n’y avait rien à voir, trop bien rien, il savait qu’il avait été là comme lui se tiendrait à son tour devant la bibliothèque vide, mais le plus important, c’était qu’il se savait suivi pour être si habile, si précautionneux, si renouvelé, suivi, suivi par lui aussi mais par lui surtout, de près en dépit du temps qui s’écoulait entre le départ furtif et son arrivée , et qu’il n’essayait pas de lui échapper totalement : le jeu des pistes couvrait le monde.

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