Un Bon Été / Tiers Livre / Répéter

Le cochon tourne ! Fiers comme s’ils l’avaient mise sur orbite, les hommes au-dessus des braises finiraient plus cuits que la bête. Ils se rengorgeaient de l’avoir dégradée de sa sauvagerie à l’instant de l’embrocher, lui ôtant jusqu’à son nom. Bientôt pourtant dans leurs yeux, brûlant leurs visages d’argile vernie, on apercevra la lueur du sanglier.
La graisse chaude tartine les joues des enfants les plus chanceux, pour une fois, ceux qui ont eu leur morceau entre deux tranches de gros pain rude, avec sa croute en éperon de requin qui laisse de grandes éraflures au palais et dans l’intérieur des joues, et épuise la faim rien qu’en fatigant les mâchoires. Les autres, les petites endimanchées qui se pavanaient une heure plus tôt dans leur robes de Princesse Synthétique, corollant la grande rue exceptionnellement piétonne d’un jardin de fleurs imaginaires anglaises ou chinoises, et les Petites Cotons, ce gentil troupeau de dentelles dont les trou-trous ne s’écartaient pas de la chienne garde d’une demoiselle rassise mutualisée pour l’occasion par les familles bien, les Petites Cotons qui savent dès le plus jeune âge tourner les yeux sans bouger leurs paupières et dont un seul regard touché-coulé vaut une image, toute cette pastorale de petites filles dont certaines chaussent déjà du 41 font les bêcheuses à présent, assises en rang d’oignons pensionnat sous la bâche où, pour être protégées de l’ombre, elles ne sont pas pour autant à l’abri de la chaleur écrasante qui auréole d’humanité leurs aisselles et le bas de leur dos, rosant délicieusement la percale blanche de leur tenue. Elle s’y donnent malgré tout des leçons de bonnes manières, tandis que leurs couverts en plastique se battent en duel avec cette chair sauvage qui en appelle aux mains et aux dents de toute sa force, dont on sent poindre aux tréfonds les griffes et les crocs. Pour ne pas tacheter leur joliesse impeccable d’un éclat du bain graisseux qui amollit le carton des assiettes, elles déploient des trésors de concentration qui plissent leurs fronts tendres en délicates barres parallèles, ou laissent entrevoir, plus rarement, une lionne encore à venir. Elles ont déjà bien conscience de ce que cet exercice réclame à être exécuté avec le plus grand naturel, dont elles s’efforcent de donner un signe, de loin en loin, entre deux passes périlleuses. Il y aura toujours parmi elles quelques garçonnets malingres, timorés ou punis, qui n’ont pas eu la permission de manger debout, avec les hommes et le tout-venant. Que leurs lèvres se retrousse avec dédain, que leurs visages se renfrognent n’y change rien : la viande leur est amère, quand bien même pour une fois elle n’est pas accompagnée de légumes bons pour la santé.
Cette amertume, c’était la revanche des gamines mal fagotées, des fratries Lavoisier rien-ne-se-perd-rien-ne-se-crée-tout-se-transforme où le pantalon de l’aîné finissait immanquablement en short sur le petit dernier, la revanche des zéros pointés en dictée de mots usuels et pourtant toujours exotiques à écrire, des humiliations au tableau de math de ceux qui en avaient toujours moins que les autres et qui ne sauraient jamais couper un gâteau en 7 sans laisser leur part, des ballons de foot recousus comme des poilus de 14 et de la bicyclette à tour de rôle. Alors, ils s’essuyaient, bravaches, la graisse du menton et le soleil du front avec l’avant-bras nu, un regard de défi vers la tablée des bons enfants qui suintaient d’envie sous son petit dais, mais de part et d’autre la lueur du sanglier faisait briller les yeux.
Le soir, il avait bal et des réconciliations épisodiques prenaient la piste, tandis que d’autres se réglaient leur compte à deux pas de là, couverts par les flonflons et le bienveillant grommellement des grandes personnes entre deux verres de blanc limé : qu’en ce jour du Sanglier c’était “ la vie qui rentrait ”. Ceux qui avaient rôti la Bête étaient accueillis avec des applaudissement, des cris et bientôt des grognements. Ça dansait toute la nuit et à force de mélanger les sueurs, l’alcool, les eaux de Cologne et les parfums humides de la nuit, la hure et les poils venaient à tous et à toutes. Quant aux marcassins, on les avaient envoyé au lit dès l’apparition des signe avant-coureurs de la métamorphose, sous la conduite de celle qui depuis de trop longues années savait résister à ce genre de sortilèges. Parfois deux bestioles prétendaient avoir réussi à échapper à ce couvre-feu indigne des forêts et rapportaient dès le lendemain, en rançonnant des goûters, les récits les plus extravagants de ce qu’ils avaient pu apercevoir, depuis leur cachette, de la suite de ces étranges danses. Ça leur valait une popularité de plusieurs mois, bien que personne, sauf les petits mais ça ne compte pas, ne crut jamais à la moindre de leur fariboles.
Mais ce n’est jamais là que ça s’est passé. La rôtisserie, le bal, les petites rivalités, les adultères à peine déguisés… Le Comité des Fêtes peut toujours prendre un DJ pour faire mode, au lieu d’un orchestre avec une chanteuse qui imite les voix de toutes les chanteuses à la mode et met étrangement mal à l’aise quand elle reprend à l’infection près des tubes d’hommes. La Municipalité peut bien supprimer la broche pour raisons de sécurité et même remplacer le sanglier par un très gros cochon, parce que tout ça, c’est symbolique… La sempiternelle bénédiction de l’animal avant la broche par le curé donne encore la mesure des forces en présence…
La pleine lune qui précède la fête, on guette les bruits de la forêt. Sur le sentier d’habitude de la bête, on a creusé un grand trou profond, fallacieusement obstrué par une bâche recouverte de feuilles mortes et d’un peu de terre. On n’y voit que du feu, en fait, on n’y voit pas grand’ chose sous les branches basses même à la lune pleine. Le temps reste à l’arrêt sur une patte, l’oreille dressé, mais pas les bruits de la forêts ni la lumières de la lune qui fait des tâches d’après-midi sur le sentier. On s’ankylose, on s’assoupit, on sent la boue dont il a fallu s’enduire pour avoir le droit d’accompagner, avec la promesse solennelle de ne rien dire, de ne rien raconter, ni aujourd’hui ni jamais. On croit voir, on croit entendre. Le temps a une crampe, on oublie les douleurs, les moustiques, tout ce qui grouille. Le sanglier, après, il n’aura plus jamais le même goût. Ni la nuit. Ni rien. On t’a promis. On attend on ne sait pas combien de temps. Le temps est en pierre… Enfin, les voix des hommes, les cris des rabatteurs, les grosses bouches difformes qui ne hurlent aucun mot reconnu, les bois de cerfs à leurs têtes, les bâtons et les torches. Ça respire fort la vie très intense le sanglier un cri en tombant ça balafre les oreilles finit par un coup sourd tremble la forêt volent les oiseaux de jour de nuit tous réveillés. Si tu as de la chance, ça s’arrête là. Couic mal tombée la bête. Sinon, il faut la finir, la lapider d’en haut, la percer avec les longs bâtons, tandis qu’elle crie, crie, crie dans son trou comme ça n’est pas permis jusqu’à la fin.
Le sanglier, après, il n’a plus jamais le même goût. Ni la nuit. Ni rien.
Mais la bête revient l’année d’après. Et nous de même.

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