UN BON ÉTÉ / TIERS LIVRE / SE DÉPLACER

— C’est la première fois qu’une même personne m’achète trois tours d’affilée.
— J’aurais aimé pour vous qu’il en fût autrement, mais ça ne m’étonne pas.
— … C’est pas un manège, vous savez ?
—  C’est beaucoup moins monotone.
— Vous trouvez aussi !
— Les gens changent…
— Oh les gens, je n’y fais même plus attention.
— Vous regardez devant vous, c’est plus sûr.
— À peine : il y aura bientôt 7 étés que je fais le petit train.
— Et le circuit n’a jamais changé ?
— Les sites historiques, ce n’est pas comme les champignons.
— Non…
— Ça ne pousse pas dans la nuit. Sept ans que le trajet n’a pas bougé d’un pouce : on commence à la Porte Vieille, on longe les remparts…
— Oui, oui, j’ai vu…
— Ah oui, plutôt trois fois qu’une.
— Comme vous dites… Mais vous pourriez ajouter une étape, non ?
— Où ça ?
— Je ne sais pas. Dans un lieu anodin où il se serait passé quelque chose de pas banal…
— Comme un fait divers, vous voulez dire ? C’est sûr que ça plairait à la nouvelle municipalité ce genre d’horreur… Nous longeons actuellement la zone pavillonnaire où Marcel F. électricien et inventeur de son état a tenté de ramener à la vie sa défunte épouse Gabriella en détournant l’énergie de la foudre grâce à un ingénieux paratonnerre de sa confection ?
— Vous plaisantez ? C’est arrivé ?
— Évidemment. Évidemment je plaisante. Comme si j’allais raconter une histoire pareille à un touriste. J’ai une vive imagination, mais Gabriella est toujours bien de ce monde. Même si elle nous a foutu la trouille une paire de fois avec sa maladie.
— Quelle genre de maladie ?
— Ça vous intéresse, hein ?
— Je suis médecin.
— Oh pardon.
— Et puis tout m’intéresse : je viens de faire trois fois le tour de la ville dans votre petit train.
— Pas faux. Enfin, je ne suis qu’un pauvre employé communal, ce n’est pas mon train.
— Un pauvre employé avec une vive imagination…
— Bah, j’ai lu des livres… ça m’arrive encore des fois. Même si depuis l’affaire de la bibliothécaire, j’ai plus l’idée.
— L’affaire de la bibliothécaire… Agatha Christie ?
— Pierre Siniac, plutôt. Elle faisait la visite avec moi, sur le petit train. C’était une guide incroyable, d’ailleurs personne ne pouvait la croire : elle ne racontait jamais deux fois la même histoire… Au début je croyais qu’elle avait peur de m’ennuyer, que c’était pour ça qu’elle changeait tout le temps de version. Mais un jour, j’ai pris mon courage et je l’ai remerciée franco… Eh bien elle m’a répondu qu’elle n’avait jamais eu peur d’ennuyer qui que ce soit, à part elle-même. Du tac au tac. Elle ne me l’a pas envoyé dire ! On rigolait bien avec elle…
— Elle est… morte ?
— Pensez-vous ! Elle a démissionné.
— À cause des versions différentes ?
— Des versions différentes ? Ah ça tout le monde s’en fichait : les gens du coin ne prennent pas le petit train.  À part les gosses qui ont des tickets gratuits une fois l’an, mais eux, elle les captivait, alors ils n’allaient pas se plaindre. Surtout qu’elle leur faisait un peu peur, comme on aime à cet âge. Les chocottes… C’est bien pour eux qu’elle faisait les changements les plus spectaculaires : un dragon qui avait ébréché le rempart une fois qu’il avait abusé du cognac à la foire de Saint Jean D’Angely…ou une année où il aurait soi-disant neigé en juillet… mais ce qu’ils préféraient c’était le sanglier. Un gloire locale cette bête. Au point, qu’il m’arrive de me demander si je ne l’ai pas vu quand je fais la route pour rentrer le soir, avec la fatigue.
— En petit train ?
— Non, en voiture, par le marais . C’est d’ailleurs ça qui a mis le feu aux poudre avec la municipalité …
— Le sanglier ?
— Non, le marais. La bibliothécaire — encore que c’est une licence de l’appeler comme ça, parce c’était celle de l’ancienne bibliothèque qu’est fermée depuis que la nouvelle médiathèque a ouvert, mais bon, ça aussi c’est local — en tous cas, la bibliothécaire, elle en connait un bout sur les marais. Elle a fait des pieds et des mains pour obtenir un changement d’itinéraire qu’aurait ajouter une étape là-bas. Mais la mairie a jamais voulu en entendre parler.
— Pourquoi ?
— Bah, ils ont dit que c’était “ glauquy ”.
— Pardon  ?
— Glauquy. Vous avez bien entendu. Ils ont dit glauquy. Soit disant les histoires du marais, que ça n’intéressait personne, les gens qui s’y cachaient, les femmes qui allaient y accoucher, les parpaillots et les criminels qui espéraient trouver un passage vers l’Amérique, parce qu’ici ça sentait le roussi. Que c’était glauquy.
— Mais vous dites qu’ils auraient rien contre un bon fait divers ?
— La bibliothécaire, elle vous dirait que “ le paradoxe doit être vécu, pas résolu ”. Je l’ai assez entendu, celle-là ! On rigolait bien. 
— Vous voulez dire…
— qu’ils se mettraient leur culotte sur la tête pour qu’on parle d’eux sur Touitterre, qu’il n’y a pas de crétinerie assez géante à faire figurer dans le Guinness des records à leur goût, mais qu’ils ne veulent surtout pas qu’on traverse vraiment la ville avec le petit train, parce qu’il y a des gens moins bien lotis et puis un campement de Roms. Et ça, ils le diront pas, mais c’est ça le glauquy.
— Et ça a suffit à faire capoter le projet, le… glauquy ?
— Oh non, ça n’est pas un argument, elle a insisté. Mais ils ont fait comme d’habitude.
— La sourde oreille ?
— Non, les raisons de sécurité. Dans notre beau pays de France, on peut à peu près tout interdire pour des raisons de sécurité. Il faut pas trop aller voir de près de la sécurité de qui on parle.
— Alors elle a démissionné.
— Elle a toujours été raide comme la justice, c’est pas pour s’embarrasser avec ces … Qu’est-ce que vous me faites dire ? Faudrait pas aller…
— N’ayez pas peur, cette conversation restera strictement confidentielle.
— Comme au cabinet.
— Pardon ?
— Vous êtes médecin, vous avez dit.
— Ah oui ! Secret professionnel. 
— Bien.
— Et cette maladie de la femme de l’électricien, dont vous avez parlé ?
— Gabriella. Une sorte de somnanbulisme. On la retrouvait dans les marais, justement, la nuit. Mais toujours à sec.
— Et son mari, il est vraiment…
— Inventeur ? Oui et électricien. Mais ça n’a pas de rapport. Il a consulté la terre entière pour soigner Gabriella. Si ça vous intéresse tant que ça, vous pouvez aller faire du secret professionnel avec le Docteur Ledoux, c’est le médecin de famille.
— Où se trouve son cabinet ?
— Vous êtes passé trois fois devant : après l’ancienne corderie, au premier étage d’un tout petit immeuble blanc, avec une pizza qui s’est installée au rez-de chaussée d’à côté… Mais ça vous fait une belle jambe : il est à vendre depuis trois mois.
— …
— Le docteur habite une maison presqu’en face. Une sacrée belle baraque avec deux échauguettes. Il y est né, il y mourra. Vous ne pouvez pas la manquer. Lui non plus d’ailleurs. C’est une gloire locale.
— Comme le sanglier.
— Vous ne croyez pas si bien dire. Un quatrième tour ?
— Ça ira.

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