Sérail Hors-série / des traversées

Il s’était réveillé dans une ville déserte. Combien de temps sans connaissance ? Combien de temps restait-il ? Seuls les toits étaient encore habités de bandes de charognards et de tireurs isolés. Les seconds dérangeaient régulièrement l’interminable bombance des premiers par un coup de feu hasardeux. Les oiseaux lourds préféraient alors venir se ranger au plus près de la source du tir.
Tu t’ennuies, nous sommes là. Rien ne nous presse dans le festin de tes frères humains. Tandis que tu t’aigris et t’engourdis ici, ceux d’en bas s’attendrissent et fondent sous le soleil qu’ils sentent encore d’une odeur enivrante. Oiseaux, bientôt, ils faisandent. Bientôt, toi aussi. Tu n’as plus assez de balles pour danser avec chacun d’entre nous. Tu comptes et tu t’embrouilles : combien de temps avant la relève ? Tu es tombé bien bas du haut de ton toit. Nous te dégoutons, nous les gloutons, qui découpons en lambeaux ton œuvre. Nous crevons les yeux que tu as éteints. Tout autour de toi, il y en a un autre comme toi, ici et là, isolé sur son toit. Nous chargeons en bande organisée, mais toi, tu ne peux plus traverser la rue pour rejoindre l’autre toit. Il n’y a presque plus de balles, mais combien encore pourrait venir se perdre dans ta carcasse de traître ?…

Comme les nettoyeurs entretenaient les rues et les snipers esseulés, Selim traversa la ville d’immeuble en immeuble, par les murs mitoyens béants sur les séjours abandonnés. Chaque passage le donnait à un petit monde doux dont il ne restait plus que la coquille : un tableau accrochait un coucher de soleil au crochet, le wagon d’un petit train en rade sur un tapis de chien, une théière sans chapeau au milieu de bris de verre colorés… Les volets toujours tirés laissaient passer suffisamment de jour pour sentir l’odeur de la vie quotidienne, d’une banalité de robinet, fantôme indifférent à l’empoisonnement des puits. Le silence avait recouvert les hurlements des femmes en couches, des amputations, des viols de guerre, plus rien ni personne ne tressaillait à l’horloge déréglée des détonations lasses. De chaque pièce traversée, il emporta quelque chose, une couleur, une ombre, le fil d’un tapis, la poussière uniforme d’un buffet… Charger sa mémoire est parfois plus risqué encore que d’alourdir inutilement ses poches.
Quand les immeubles s’espacèrent, sa course s’abrita dans les buissons de menthe ensauvagée, sous l’ombre propice d’immenses caoutchoucs placides. Derrière lui, la putréfaction des cadavres et les gorges déployées des charognards. Après la dernière ruine, le désert lui sembla mouillé comme une aquarelle.

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