Nicoletta Ceccoli, Emmanuelle Cordoliani, féminisme

Charlotte à la rose

Le serveur m’a vue venir. Il me tend un porte clé avec un petit ours en peluche. D’habitude, il me voit trop tard et me fait des remontrances quand je reviens des toilettes. Parce qu’il y a des toilettes pour femmes, avec une clé. Une clé qui pourrait être celle d’un appartement dans les immeubles modernes alentours. Plate, large, compliquée. L’ours et moi, nous descendons les hautes marches étroites de l’escalier. Pour quelles enjambées des marches pareilles ont-elle créées ? Ni pour une femme ni pour un homme. Pour un géant filiforme, éventuellement. J’ouvre la porte avec une drôle d’émotion. J’ai un peu peur qu’un homme sorte des toilettes d’à côté : je me trouverais bête avec ma clé spéciale, comme une personne spéciale qui nécessiterait un cabinet spécial. Une réponse de Charlotte Gainsbourg à la question “ Quel pouvoir magique aimeriez-vous posséder ? ” me traverse l’esprit… C’était il y a plus de 20 ans, dans un magazine féminin, elle avait répondu : “ Que mon pipi sente la rose ”… Voilà le genre de chose qu’il faudrait que j’explique à un usager masculin des toilettes de ce bar, s’il me voyait avec ma clé. J’ai une clé parce que je suis très différente de vous, je suis délicate, mon pipi sent la rose. J’ouvre. Bon, même cuvette, même lunette, même décor qu’à côté. C’est propre, mais de toutes façons, ici c’est propre. Pas de verrou, puisqu’il y a une clé. Je m’enferme. Étrange impression d’uriner dans le placard à balais, du coup.
En remontant, je rends le nounours. Je remercie. Dans ce café, il y a des autocollants sur les vitres “ Ici , on accueille aussi les femmes ”. Ça fait râler ma mère qui vit bien loin de là et quelques amies qui se demandent comment on en est arrivé là. À préciser l’évidence, comme s’il y avait une autre éventualité dans notre République. Moi, je pense à toutes les rues, à toutes les institutions, à tous les conseils d’administration où j’aimerais bien pouvoir lire ce message. Ici, on accueille aussi les femmes … Je pense à tous les lieux où non seulement je n’ai pas une clé spéciale, mais où je ne peux même pas prétendre à utiliser les toilettes des hommes. Je pense à la prochaine Assemblée Générale du Mouvement Hommes / Femmes Égalité où les chiffres seront mauvais pour cette cause toute simple. Je pense à Marguerite Yourcenar qui avait des toilettes avec son nom sur la porte, au cas où elle n’est pas assez ressenti le caractère exceptionnel de sa nomination à l’Académie Française.
Dans ce café de la périphérie, il y a une délicatesse en mouvement, sans condescendance, parce qu’on sait à quel point c’est difficile pour qui est en minorité. Même symbolique.
Je vais reprendre un thé à la rose. On ne sait jamais, Charlotte.

Kintsugi Sérail Sérail Cordoliani

Sérail Hors-série / L’or de la porte basse

Qui entrait au Sérail par la porte basse, Selim le couvrait de son or. L’éclat de bienveillance fatale qui dansait dans le flacon scellé de ses yeux, rayonnait d’or pur. En un éclair vous saviez que vous étiez, enfin, arrivé. La certitude de ne plus jamais vouloir repartir vous ceignait la taille d’un collier d’or sans fermoir, ou le doigt d’un anneau précieux qui ne se pouvait plus retirer, ou l’oreille d’une boucle infinie. Ce bijou, qu’il vous attribuait, si fin soit-il, vous couvrait d’or des pieds à la tête. Enfin, il posait sa main sur vous, sa main d’or souple et chaud, et toutes les noces, toutes les bénédictions fondaient ensemble sur votre âme.

Personne, cette règle a déjà été ici évoquée et transgressée, personne n’entrait jamais dans la chambre de Selim, que la Soigneuse et très rarement Osmin. Le Pacha préférait recevoir, une fois le cabaret fermé, dans les coussins encore marqués des corps lourds et éprouvés des invités, qui tremblaient de froid et d’épuisement, robes malmenées, smokings chiffonnés sur le trottoir, dans cette heure d’avant l’aube en attendant que leurs chauffeurs, qui dormaient d’un bienheureux sommeil artificiel, viennent les tirer de ce mauvais pas de trop, de ce mauvais calcul qu’avait fait leur orgueil en s’aventurant au Sérail par la porte haute.

L’or est tendre, malléable, compréhensif, il garde la mémoire des larmes et des rires et la plupart des bijoux dont nous soulagions les clients devaient être refondus, tant ils suintaient la misère et la méchanceté.

On racontait dans les murmures du Sérail, une histoire d’or que je raconte à mon tour sans avoir la moindre preuve de sa véracité, mais qui me trouble encore aujourd’hui. Il se disait qu’Osmin avait à plusieurs reprises — qui se comptaient sur les doigts d’une main de voleur –, conduit jusqu’à Selim l’un ou l’une d’entre nous dans le cabaret désert. Il convenait de se dévêtir entièrement, ne conservant que l’or qui ne pouvait plus se retirer. Alors d’un coffre que personne n’a jamais vu, Selim sortait tout l’or de ce monde, le réchauffait dans ses mains et vous en couvrait, jusqu’à ce qu’il ne reste au fond du coffre qu’une minuscule clé de vil métal. Ensuite… ensuite, il ne se passait rien. Mais toute la perplexité du monde, emplissait les yeux du Pacha, jusqu’à étouffer complètement leur étincelle d’or. Cela pouvait durer des heures. Il est dit qu’une fois Selim aurait soupiré si fort que les colliers et les bagues avaient tremblé sur le corps qui les supportait, resserrant autour de lui leur étreinte d’angoisse. Mais il se raconte également qu’il pouvait parfois rire très doucement, chantant pour lui seul une chanson ancienne et qu’en une seconde l’éclat d’or envahissait son oeil jusqu’à devenir un fruit jaune du jardin des merveilles. La chaleur de l’été vibrait alors dans les bijoux et l’enfance du soleil inondait le corps qui les supportait.

Osmin, même nu, dans les bains de vapeurs, ne laissait voir aucun or qui ne se puisse retirer. Il ne souriait jamais. Il gardait jalousement au fond de sa bouche les énormes dents de sagesse que Selim lui avait offertes.
– L’or, si tu en as besoin, il est toujours avec toi.
– Je n’ai besoin de rien, Pacha, je suis toujours avec toi.

Quand à sa plus grande surprise l’un ou l’une d’entre nous arrivait à vouloir quitter le Sérail, Selim lui retirait le bijou. Simplement.
Tu reprends ta liberté, je garde ta captivité.
Mais la nuit, bien loin du Sérail, on pouvait encore boire à grands traits le vin de lune de ses yeux d’or. Et le tatouage invisible de sa main nous protégeait du froid et de la peur.

Une predictable horizon Jean Boghossian building with fire Emmanuelle Cordoliani

La colline Sérail / Beyrouth automne 18

Je médite : terres
Années. J’ai médit, taire à naître
Gémellité d’air
Pourtours alentours
Mes dits traînent salés pourtant
De là, oui, de là
Là où est la mer
Les pères s’entassent et attendent
La fille prodigue
Livres dans la bibliothèque
D’ex-Alexandrie
Dont les cendres tout alentours
Vont et viennent libres
Moquant ces vieux coquillages vides
Les cendres des pères
Voyagent tous ces voyageurs
Pourtours alentours
Sans sortir de ce pays d’eau
Naviguent entre soies
Petit commerce phénicien
Fuient Troie dans les flammes
Disent, font et refont les contes
Refonte en mer vieille
La mille et énième nuit.
Le son de mon nom
Monnaie courante des échanges
En pays pourtours
J’en aurais juré
La concession surannée
Mais la lumière
Estampille mon passeport
De son cachet d’or
La Méditerranée me souffle :
” Je suis un pays “

***

Deux amoureux ont franchi la clôture
cadenassée
D’un jardin merveilleux
Tout vert pour eux
À cheval
Sur le large dos d’un banc de bois
Sans queue ni tête
Ils se font face
Dans cette enceinte
La voix haute de leurs paroles
Demeure secrète
Leurs sourires
cachés sous les palmes
Un chat ici ou là
Préfère dormir sur ses pattes
Dans la béatitude de leur ronronnement
De leur roucoulement
Il rêve à un oiseau
Bleu et or
Qu’il croquera
Une autre des milles et une fois

***

Au dehors la vie a repris son cours
Dans l’ancien siège de l’Orient [1]
La leçon est retenue
Dehors des fenêtres sans fenêtre
Aveuglent les passantes, les passants
Tous ceux et toutes celles qui sont maintenant
Une passerelle de la fortune
Enjambe des siècles de fondations
Profondes et silencieuses
Il faut se forcer pour les voir
Pour jeter un oeil tout au fond du vertige de leur solitude
Dedans, le ferme sol de poussière
Sans cesse se dérobe sous les pas
Les traces s’effacent dans les traces
Il faut franchir chaque seuil
Lever plus haut le pied
S’engager plus avant
Chaque porte sans porte coûte
Écluse du cours de la vie
Vide nos poches des certitudes
Petite dîme sans retour
Les étages s’allègent
Du poids de l’air
Écho de la peur irrespirable
De la dernière minute arrachée
Par la force
Dans la lèpre du crible des murs
Des premiers niveaux
Il faut s’élever d’étage en étage
S’éloigner du marché et des marchandages
Qui règlent le cours de la vie
Chaque jour
Dehors
Où l’ouverture de séance
A remplacé le matin
Sur les murs des toiles de brûlures
Un seul rêve désuet
De rares pleurs lourds de pluie
Et l’impression des jardins
Qui reste au peintre aveugle
Et les rythmes qui s’envolent
Loin de la mitraille
Par la terrasse dévastée
Ce jour, l’Orient paraît
Une chose que la guerre n’a pas détruite
C’est la lumière.

***

Après 150 jours
Les eaux se sont retirées de la terre
Le Dieu considère son prochain coup
De gueule de vent
Reste le cimetière du Patriarcat[2]
Toutes voiles dehors
Flottant sur ses bastingages
La douceur des tapis
De prière
D’agrément
Qu’on aère là
Invite à l’enjambement
Au plongeon heureux
Des baignades à l’improvisade
Où l’élastique lâche cède
Le terrain de la peau sous la poussée de l’eau
Dévoilant dans les bulles
Un instant plus clair, plus rond…
Mais les eaux se sont retirées
Et le Dieu n’a pas fini de considérer
Ou peut-être s’est-il endormi
À force d’hésitation
Peut-être le grand sommeil
A-t-il avalé cet Éternel
Ou sinon lui, son frère
Ou l’un des siens
Le cimetière du Patriarcat demeure
Marin mais incertain
Les voiles rayées respirent amplement
L’ennui de ses grands bâtiments
Entassés tête-bêche dans si peu d’espace
Au sol sec et grouillant de nous autres
Les voiles fanées couvrent
Les flancs de ses grands bâtiments
Las comme à la casse
Ronflant du sommeil de tous leurs étages
Dans le ciel immense
Des quartiers de la lune
Après 4, 54 milliards d’années
Les eaux se sont retirées de la terre
Le cimetière du Patriarcat
Soulagé de nous autres
Les voiles en charpie
Quelques greffiers furtifs, étiques
Les grands bâtiments lèvent l’ancre
Dans un lent ballet de poussière immobile
À travers l’air sec comme sel
Enfin ils répondent à l’appel
Du fond blanc des mers mortes
Vif-argent sous la lune

[1] Le siège détruit du quotidien l’Orient le Jour abrite Building with fire, une exposition temporaire de Jean Boghossian.

[2]Le Patriarcat est un quartier de Beyrouth ( Liban )

Illustration : Jean Boghossian / Unpredictable horizons
Fool Mat Tarot Cordoliani Emmanuelle

La table me travaille

Fait un bail qu’il n’y a plus de table, que je table sur le travail et que le bureau voyage avec les nuages, traversés par des cas de conscience génétiquement modifiés par la science, comme accorder sa confiance pour ses petits jobs — mis au propre et au figuré — à Steve , pas tant par crainte qu’il me perde tous mes écrits dans son éternité virtuelle, mais pas sûre de me réjouir de confondre ma pomme avec la sienne, empoisonnée comme le logo l’annonce en toute transparence… Ce bureau-là se pose n’importe où — bar, parc, genoux, salle d’attente où on ne voit plus le temps passer — et de plus souvent n’importe quand, puisque de plus en plus souvent ça me prend, ça me prend tout le temps et presque tout mon temps et il faut m’assoir quelque part pour écrire dans l’un de ces dizaines de carnets lumineux toujours ouverts comme des 7/24 aux U.S, ou sur un carnet de papier qui ressemble comme deux gouttes d’eau à son prédécesseur, n’était l’étiquette de confiture sur sa couverture qui dit la saison et l’année et, parfois, quoi, ce que c’est qu’il y a dedans, quand j’arrive à donner un nom à ça qui s’y passe, un carnet en tout cas qui s’ouvre bien à plat et sans ligne, sans marge, sans frontière, où c’est moi qui dicte où est le blanc, où les petits crobars sans art ne sont pas à la marge, où ma main sait suivre le chemin sans chien d’aveugle pour me faire filer droit, sans chien d’ailleurs que celui qui mord aveuglement mon mollet au début de chaque voyage. Ma table de travail, c’est mon corps tête comprise.
Et si je ne peux pas cliquer sur le fabuleux dico du CNRTL et ben je demande, et si je n’ai pas de GPS ni d’IGN, et ben je demande et ça fait des histoires, et si je n’ai pas ma bibliothèque en papier, ni en virtualité, reste ma mémoire qui rame sur le Styx mais trame à contre-courant l’histoire de l’histoire de la femme qui a lu le livre perdu et qui ne pourrait mieux s’en trouver.

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