Charlotte à la rose

Le serveur m’a vue venir. Il me tend un porte clé avec un petit ours en peluche. D’habitude, il me voit trop tard et me fait des remontrances quand je reviens des toilettes. Parce qu’il y a des toilettes pour femmes, avec une clé. Une clé qui pourrait être celle d’un appartement dans les immeubles modernes alentours. Plate, large, compliquée. L’ours et moi, nous descendons les hautes marches étroites de l’escalier. Pour quelles enjambées des marches pareilles ont-elle créées ? Ni pour une femme ni pour un homme. Pour un géant filiforme, éventuellement. J’ouvre la porte avec une drôle d’émotion. J’ai un peu peur qu’un homme sorte des toilettes d’à côté : je me trouverais bête avec ma clé spéciale, comme une personne spéciale qui nécessiterait un cabinet spécial. Une réponse de Charlotte Gainsbourg à la question “ Quel pouvoir magique aimeriez-vous posséder ? ” me traverse l’esprit… C’était il y a plus de 20 ans, dans un magazine féminin, elle avait répondu : “ Que mon pipi sente la rose ”… Voilà le genre de chose qu’il faudrait que j’explique à un usager masculin des toilettes de ce bar, s’il me voyait avec ma clé. J’ai une clé parce que je suis très différente de vous, je suis délicate, mon pipi sent la rose. J’ouvre. Bon, même cuvette, même lunette, même décor qu’à côté. C’est propre, mais de toutes façons, ici c’est propre. Pas de verrou, puisqu’il y a une clé. Je m’enferme. Étrange impression d’uriner dans le placard à balais, du coup.
En remontant, je rends le nounours. Je remercie. Dans ce café, il y a des autocollants sur les vitres “ Ici , on accueille aussi les femmes ”. Ça fait râler ma mère qui vit bien loin de là et quelques amies qui se demandent comment on en est arrivé là. À préciser l’évidence, comme s’il y avait une autre éventualité dans notre République. Moi, je pense à toutes les rues, à toutes les institutions, à tous les conseils d’administration où j’aimerais bien pouvoir lire ce message. Ici, on accueille aussi les femmes … Je pense à tous les lieux où non seulement je n’ai pas une clé spéciale, mais où je ne peux même pas prétendre à utiliser les toilettes des hommes. Je pense à la prochaine Assemblée Générale du Mouvement Hommes / Femmes Égalité où les chiffres seront mauvais pour cette cause toute simple. Je pense à Marguerite Yourcenar qui avait des toilettes avec son nom sur la porte, au cas où elle n’est pas assez ressenti le caractère exceptionnel de sa nomination à l’Académie Française.
Dans ce café de la périphérie, il y a une délicatesse en mouvement, sans condescendance, parce qu’on sait à quel point c’est difficile pour qui est en minorité. Même symbolique.
Je vais reprendre un thé à la rose. On ne sait jamais, Charlotte.

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