La colline Sérail / Beyrouth automne 18

Je médite : terres
Années. J’ai médit, taire à naître
Gémellité d’air
Pourtours alentours
Mes dits traînent salés pourtant
De là, oui, de là
Là où est la mer
Les pères s’entassent et attendent
La fille prodigue
Livres dans la bibliothèque
D’ex-Alexandrie
Dont les cendres tout alentours
Vont et viennent libres
Moquant ces vieux coquillages vides
Les cendres des pères
Voyagent tous ces voyageurs
Pourtours alentours
Sans sortir de ce pays d’eau
Naviguent entre soies
Petit commerce phénicien
Fuient Troie dans les flammes
Disent, font et refont les contes
Refonte en mer vieille
La mille et énième nuit.
Le son de mon nom
Monnaie courante des échanges
En pays pourtours
J’en aurais juré
La concession surannée
Mais la lumière
Estampille mon passeport
De son cachet d’or
La Méditerranée me souffle :
” Je suis un pays “

***

Deux amoureux ont franchi la clôture
cadenassée
D’un jardin merveilleux
Tout vert pour eux
À cheval
Sur le large dos d’un banc de bois
Sans queue ni tête
Ils se font face
Dans cette enceinte
La voix haute de leurs paroles
Demeure secrète
Leurs sourires
cachés sous les palmes
Un chat ici ou là
Préfère dormir sur ses pattes
Dans la béatitude de leur ronronnement
De leur roucoulement
Il rêve à un oiseau
Bleu et or
Qu’il croquera
Une autre des milles et une fois

***

Au dehors la vie a repris son cours
Dans l’ancien siège de l’Orient [1]
La leçon est retenue
Dehors des fenêtres sans fenêtre
Aveuglent les passantes, les passants
Tous ceux et toutes celles qui sont maintenant
Une passerelle de la fortune
Enjambe des siècles de fondations
Profondes et silencieuses
Il faut se forcer pour les voir
Pour jeter un oeil tout au fond du vertige de leur solitude
Dedans, le ferme sol de poussière
Sans cesse se dérobe sous les pas
Les traces s’effacent dans les traces
Il faut franchir chaque seuil
Lever plus haut le pied
S’engager plus avant
Chaque porte sans porte coûte
Écluse du cours de la vie
Vide nos poches des certitudes
Petite dîme sans retour
Les étages s’allègent
Du poids de l’air
Écho de la peur irrespirable
De la dernière minute arrachée
Par la force
Dans la lèpre du crible des murs
Des premiers niveaux
Il faut s’élever d’étage en étage
S’éloigner du marché et des marchandages
Qui règlent le cours de la vie
Chaque jour
Dehors
Où l’ouverture de séance
A remplacé le matin
Sur les murs des toiles de brûlures
Un seul rêve désuet
De rares pleurs lourds de pluie
Et l’impression des jardins
Qui reste au peintre aveugle
Et les rythmes qui s’envolent
Loin de la mitraille
Par la terrasse dévastée
Ce jour, l’Orient paraît
Une chose que la guerre n’a pas détruite
C’est la lumière.

***

Après 150 jours
Les eaux se sont retirées de la terre
Le Dieu considère son prochain coup
De gueule de vent
Reste le cimetière du Patriarcat[2]
Toutes voiles dehors
Flottant sur ses bastingages
La douceur des tapis
De prière
D’agrément
Qu’on aère là
Invite à l’enjambement
Au plongeon heureux
Des baignades à l’improvisade
Où l’élastique lâche cède
Le terrain de la peau sous la poussée de l’eau
Dévoilant dans les bulles
Un instant plus clair, plus rond…
Mais les eaux se sont retirées
Et le Dieu n’a pas fini de considérer
Ou peut-être s’est-il endormi
À force d’hésitation
Peut-être le grand sommeil
A-t-il avalé cet Éternel
Ou sinon lui, son frère
Ou l’un des siens
Le cimetière du Patriarcat demeure
Marin mais incertain
Les voiles rayées respirent amplement
L’ennui de ses grands bâtiments
Entassés tête-bêche dans si peu d’espace
Au sol sec et grouillant de nous autres
Les voiles fanées couvrent
Les flancs de ses grands bâtiments
Las comme à la casse
Ronflant du sommeil de tous leurs étages
Dans le ciel immense
Des quartiers de la lune
Après 4, 54 milliards d’années
Les eaux se sont retirées de la terre
Le cimetière du Patriarcat
Soulagé de nous autres
Les voiles en charpie
Quelques greffiers furtifs, étiques
Les grands bâtiments lèvent l’ancre
Dans un lent ballet de poussière immobile
À travers l’air sec comme sel
Enfin ils répondent à l’appel
Du fond blanc des mers mortes
Vif-argent sous la lune

[1] Le siège détruit du quotidien l’Orient le Jour abrite Building with fire, une exposition temporaire de Jean Boghossian.

[2]Le Patriarcat est un quartier de Beyrouth ( Liban )

Illustration : Jean Boghossian / Unpredictable horizons
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