land art hivernal Sonja Hinrichsen

Sinon en flamme

S’il neige à ma mort
Je voudrais que mon lit soit fait
Sous la courtepointe
Toujours déjà familière
Sol couleur de ciel
Sans autre couleur que l’épais
Chaleureux et frais
De l’enfance bercée d’hiver
Qui se joue du froid
Tout en boules de feu nourri
S’en frotte les joues
S’en larme les yeux de vitesse
Fous grisés des luges

S’il neige à ma mort
Je voudrais les yeux grands ouverts
Ne plus rien y voir
Ne plus sentir le poids de plume
De la vie de l’air
Du ciel du cosmos par-dessus
Ces grands édredons
J’en serai princesse
Au petit poids de ton sourire
Sa tête d’épingle
Seule traversera encore
Toute l’épaisseur
À sa vitesse de lumière

Musée Rolin, Autun, monstre, Emmanuelle Cordoliani

Hors Sérail | Comme une orange

Le sang de l’homme imbibe le tapis dans lequel son corps est roulé, son cadavre. En réponse, le tapis s’incruste dans le visage de l’homme. Sur la boursouflure de la joue, la trame marque son fin quadrillage, ses alvéoles régulières. La teinture noire de la laine a laissé une trace oblique en haut du front. Elle ne disparaîtra jamais, se confondant avec la coquetterie d’un accroche-cœur, ou une mystérieuse ombre portée. Ces cils sont devenus blancs — ils demeureront ainsi —. Seulement à l’œil droit. Comme les franges du tapis. Au milieu le nez… le nez seul tient droit, écrasé, mais non dévié, les narines élargies par l’urgence d’air. Les yeux, il n’y en a pas. Pas même des fentes. Les personnages évanouis, morts de cette drôle de mort des bandes dessinées ont des croix en place des paupières closes. Chasser cette idée inconvenante : pas de paupières non plus. Tout d’une pièce molle, douloureuse, tourmentée de zones sombres et pâles, comme si la tête était couverte d’un bas couleur chair. Les taches noirâtres font croire à des yeux ici et là. Les touffes de cheveux manquantes laissent de petites clairières rouges qui semblent autant de bouches béantes dans une barbe noire et poisseuse.

La Soigneuse a émis l’hypothèse suivante : c’est peut-être grâce à la méchanceté scrupuleuse des seconds couteaux, qui l’avaient roulé si serré dans le tapis, que Selim a pu rester en vie. Cet ultime garrotage tenant ensemble tout ce qu’ils avaient au préalable consciencieusement éclaté, bousillé, massacré à l’intérieur tandis qu’ils défiguraient sa belle jeunesse.

***

Un jour dans une rue de Londres, une femme voit arriver, marchant sur le même trottoir qu’elle, un homme dont la tête a la forme d’une orange. Elle n’en croit pas ses yeux et plus l’homme se rapproche, plus sa curiosité s’accroît. Ses lèvres brûlent de la question comment, d’où vient et pourquoi. Elle ose à peine le regarder, mais ses yeux ne quittent pas le visage incongru, la peau jaune tirant sur le rouge, épaisse, rugueuse et lisse, vérolée et brillante. Quand il parvient à sa hauteur, l’homme, dont la tête a la forme d’une orange, l’arrête et lui prenant le bras : Allez-y ! Pardon, monsieur ? s’écrie la femme éberluée. Allez-y : vous me dévisagez depuis que j’ai tourné l’angle de la rue. Moi non pas du tout enfin si je suis désolée, mais… Mais ? C’est que votre tête à la forme… d’une orange. Vous voudriez savoir comment, d’où vient, pourquoi ? Non, dit-elle, la femme anglaise, très anglaise. Bon, dit l’homme dont la tête a la forme d’une orange, sur le point de s’en aller. Et puis si ! Si, dit la femme anglaise, très anglaise, je voudrais le savoir. Pourquoi ne pas simplement me le demander ? Oui, c’est vrai, vous avez raison. Alors, demandez-le-moi. Je vous le demande. Que me demandez-vous ? Eh bien… Je vous demande, enfin je me demande comment, d’où vient, pourquoi votre tête a-t-elle cette forme ? Quelle forme ? La forme… d’une orange. Vous aimeriez le savoir ? J’en meurs d’envie. Suivez-moi, alors. Nous prendrons une tasse de thé et je vous raconterai mon histoire.
La femme hésite à peine, mais tout ce qui ne concerne pas cet homme et surtout sa tête en forme d’orange l’indiffère soudain, avec douceur, comme on pense à des lanternes célestes dans la nuit océanienne. À son bras, elle marche dans les rues de Londres. Les passants les regardent à la dérobée. L’homme est majestueux avec sa tête en forme d’orange. Bien qu’ils n’échangent aucune parole, elle sent confusément une profonde connexion entre eux. Ensemble, ils entrent dans une petite maison de thé qu’elle n’avait jamais remarquée dans un quartier qu’elle croyait connaître.
Elle se sent très gaie, elle pense : il m’arrive quelque chose. L’homme l’entraîne dans le fond de la petite boutique. Là, l’obscurité est très douce : des bougies sont allumées, une lumière très chaude souligne les ors des tapis et les objets de cuivres qui s’entassent sur les étagères. Vous voulez toujours savoir comment, d’où vient et pourquoi ma tête à la forme d’une orange ? Dans cette lumière la ressemblance avec le fruit est plus frappante encore. L’homme a ôté son chapeau. Sa tête flamboie. On leur sert du thé à la bergamote. Voilà ce qui s’est passé. Un jour, j’étais jeune et sans le sou à cette époque, j’avais traîné mes guêtres jusqu’à une plage et j’errais sans trop savoir quelle direction prendre. Je suis tombé, par distraction, par fatigue et ma tête a cogné un objet creux avec un bruit creux, dans le sable. C’était une petite lampe… Comme celle d’Aladdin ? Oui tout à fait comme celle d’Aladdin. Vous la connaissez ? Tout le monde la connait. Oui… peut-être, mais moi, je la tenais entre mes mains. J’ai frotté le métal et un génie est sorti de la lampe. Un très grand génie pour une si petite lampe. Il était très soulagé de pouvoir s’étirer : il souffrait d’une crampe dans l’orteil droit depuis plus de soixante-dix ans. En remerciement, il m’a octroyé trois vœux. J’ai d’abord pensé à les garder par-devers moi, au cas où… mais j’ai vite compris que mon existence tournerait alors au calvaire, que tout serait pesé à l’aune des possibilités infinies et mesurées de ces trois vœux…
Les yeux de l’homme se perdent dans le vague. La Londonienne, avide, lui demande : qu’avez-vous fait ? J’ai demandé la richesse. Et que s’est-il passé ? Rien. Mais dans ma poche, il y avait une clé qui ouvrait les portes d’une demeure magnifique partout où je souhaitais me rendre. Dans ma poche il y avait de l’or. Dans n’importe laquelle des poches de n’importe lequel de mes vêtements, il y a de l’or. Et l’homme, dont la tête a la forme d’une orange, pose sur la table une poignée de petites pièces brillantes. Quelqu’un vient marier le thé. La femme avidement demande : Et ensuite ? J’ai demandé l’amour. Oh ! Pourquoi pas ? Je me suis réveillé dans l’une de mes maisons, près de moi dormait encore une femme à la très belle chevelure rousse. Sur la table de nuit, une photo de nos enfants. J’avais cinquante ans tout à coup. J’étais très heureux…
La femme anglaise boit son thé doucement. Ses yeux sont embués des vapeurs de la bergamote. L’homme dont la tête a la forme d’une orange se tient coi. Pendant un long moment, ils restent ainsi sans rien dire. Et le troisième vœu ? demande-t-elle finalement, avec précaution. Eh bien, j’ai demandé à ce que ma tête ait la forme d’une orange.

***

Quand la grande conteuse rousse dit l’histoire de l’Homme dont la tête a la forme d’une orange, Osmin l’écoute, toute affaire cessante. Parfois, elle prend tout un jour pour la dire. Elle ne raconte jamais comment l’homme dont la tête a la forme d’une orange était, avant. Mais elle sait décrire en détail les demeures du premier vœu et la vie de ses enfants. Les détails qu’elle donne sur le thé donnent chaud à la bouche. Elle chante aussi des poèmes sur l’or. Sa voix gomme les années qui séparent Osmin du jour de sa rencontre avec cet homme laissé pour mort dans une maison au bord du désert. C’est à nouveau le moment où il dégage son visage du pan de tapis qui le cache. Les traits en sont si troublés par les contusions et la tuméfaction qu’un instant il croit… qu’ils sont restés collés sur le velours. Il avait scruté cette tête sans âge au souffle pénible jusqu’à ce que l’homme ait vaguement repris connaissance. Il n’y avait plus rien sous ce masque. Il n’y avait pas de passé à découvrir, pas de présent. Le geôlier soulève la couverture pour n’y trouver qu’un traversin imitant la forme du corps du prisonnier. Mais quelque chose viendrait, avec le temps, un homme viendrait.

Parfois Osmin réclame l’histoire à la grande conteuse rousse. La plupart du temps elle refuse, tant elle en redoute la fatigue. Mais d’autres fois, elle vient lui dire à l’oreille, jusqu’à ce qu’il trouve le sommeil et toujours, dans ces cas-là, la joueuse de Ney l’accompagne d’un lourd souffle sans note.

***

C’est à Vienne. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur le dernier étage. À Vienne l’ascenseur ne montait pas jusqu’au toit. Mais Osmin est sur le toit. À Vienne. Un homme est étendu sur le tapis, sous la lune qui brille comme un C. Il ne peut pas voir son visage, mais il sait déjà qu’il est compoté. Compoté c’est le mot qui vient. Maintenant Osmin voit le visage de très haut, comme s’il était assis sur la lune, comme s’il était un géant et l’autre un homme couché sur le sol froid. Osmin plonge vers lui. Ce n’est pas le visage de Selim, ce n’est pas de visage. Un cataplasme à la moutarde rouge. Ceux de la mère d’Osmin, à toute occasion, dans la forêt, malade. Ils brûlaient comme le soleil au zénith. Il brûle le visage en purée de piment. Ça vaut la peine. Osmin le décolle, sûr de trouver l’or en dessous. Mais dans sa main pendouille un scalp de chair et au lieu du visage d’or de Selim, du sable.
Depuis ce rêve, Osmin ne mange plus rien de haché.

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Vacance de la lecture

J’avoue n’avoir jamais rien compris au concept de lecture de vacances. C’est-à-dire “un livre facile”. Bon, je mens, je le comprends très bien ce concept parce que c’est celui qui préside aux choix de nombreux spectacles. Que ça ne touche à rien. Que les artistes mettent les patins pour marcher dans la tête et le coeur du spectateur. Qu’ils caressent le chat du préjugé dans le sens du poil. Qu’ils n’écrivent pas d’obscénité dans la poussière des meubles du salon.
Je pense à la blague de la fille qui se réveille à côté d’un type qu’elle a levé en boîte et dont elle ignore même le prénom.
- Bonjour
-Euh… Bonjour… on ne s’est pas présenté ?
- Non, mais ce n’est pas la peine
-Ah ?
- Oui, je sais déjà pas mal de choses sur toi.
- Ah bon ?
- Oui… Tu es dentiste
- … Oui…
- Un très bon dentiste, même, je parie.
- Euh… Oui… comment tu sais ça ?
- Je n’ai rien senti.
Parce que l’idée officielle de la lecture de vacances, c’est qu’elle “ prenne pas la tête ”. Du coup, dans la foulée, elle ne prend pas le corps non plus, puisque, ça vaut la peine de s’en souvenir : la tête, c’est du corps. De même, très souvent, un bon concert, on y entre et on en sort. Il peut y avoir la gratification du geste culturel. Un moment de détente… Un moment d’affalement serait, souvent, plus en phase avec ce qui s’y passe. Et puis peut-être qu’il faudrait envisager de tendre vers au lieu de vouloir se “ débrancher ”. Utiliser un livre pour appuyer sur pause, alors même que la littérature, comme la musique, sont l’inscription dans le temps par excellence… en vacances, nous ne sommes plus si bien divertis de l’idée de la mort. Lisons donc du bruit, nous n’en penserons pas plus à la vie.

Je ne veux rien comprendre à ce concept. “ Un livre d’été, pas trop dur, tu vois ”. Comme si nous passions l’année à lire Kant dans le texte… À quel moment notre concentration est-elle plus disponible à la rencontre qu’en vacances ? Les magazines tirent à tour de bras sur les amours de l’été. Si nous sommes disponibles pour tomber amoureux, nous sommes dans le bon état d’esprit pour lire un livre. Pas un ersatz de mot fléchés force 1. Un livre, qui va changer notre vie.

Je viens de finir Amour, Colère et Folie de Marie Vieux-Chauvet. J’en suis bouleversée, je vais en parler pendant des semaines à tous ceux et toutes celles que je rencontrerai. Lire Dany Laferrière et poster du Massillon Coicou dans Une certaine dose de Poésie. Et ça me semble une vacance saine et joyeuse.

Louise Bourgeois, Emmanuelle Cordoliani, C'est l'envers qui vous dit la vérité

Il ertenef elle

vue imprenable sur tout Paris en plan dans la chambre d’un mourant homme encore jeune qui sait qu’il sait en sapiens sapiens qu’il ne passera pas l’été cet été ce qui passe c’est le temps à la vitesse supersonique des avions de chasse qui passent et repassent à l’entraînement des festivités du 14 Juillet Patrouille de France mais trouille personnelle qui prend le ventre à deux mains de ceux et celles qui resteront comme les reliefs d’ortolans de la fable des Rats des Villes et des Champs une fois qu’il aura tiré sa révérence le personnage principal de la vue bleu blanc rouge la trouille de toutes les couleurs dès qu’il ou elle s’éloigne de l’oeil du cyclone de la mort au travail en direct de l’ami de l’aimé du bien-aimé en direct de son corps jaune et sec comme un citron gardé précieusement en souvenir d’un Bel Été d’Italie jaune sec doux et odorant cependant du parfum ancien de l’odeur de sainteté qui l’emporte sur la chimie la chimio les produits ménagers ou la déliquescence redoutée avec horreur mais toujours avec tact avec talc pour éviter aux verticaux qui demeureront avant qu’il soit long seuls comme des rats des villes ou des champs comme si la connaissance de l’homme qui meurt avec une vue pouvait se mesurer en kilomètres pour les provinciaux de longues dates et les parisiens plus récents sang neuf qui l’irriguera bien après sa mort sang puissant de la ville qui éloigne les mauvais souvenirs qui l’assaillent et lui mordent le cul comme un troll à Gynt quand la morphine déçoit devant la douleur la ville elle tient sa promesse de répulsif à vieilleries médiocres maladie honteuse de la honte secret de Pulcinella trop longtemps non-dits non-tus et jamais tués dans le tiroir à secrets où un coquillage ramassé dans un avril à Pompéi renfermait tous les chemins non ça s’exagère en élégie : à peine quelques chemins déjà tant le terrain avait été miné à la base ce qui n’empêchait pas les roses de pousser le latin de latiner la musique de chanter mais pesait bien lourd dans le sac il l’a posé voilà quelques jours quand la bagarre a cessé elle assise dans l’embrasure voudrait des hirondelles qui passent et repassent sous l’égide bénigne de Saint Antoine l’égyptien au lieu de commémorations enflées militaires et politiciennes elle une des rates des champs toujours trop tôt ou trop tard se défilant de leur défilés en prenant les fenêtres en enfilades la grande vitre du café SINPAS SEL contre laquelle court un long radiateur en fonte effaçant le tableau de la Capitale pour écrire en minuscules bien soignées une lettre d’amour si bien déguisée qu’il n’y avait vu que du feu ou plutôt le contraire une carte postale panoramique de tout l’hiver qui tombait dans la rue déserte et dont elle comptait l’infinité assise sur le coffrage en bois aubergine qui domestiquait la bête en fonte en chaleur de chat glougloutant l’autre le ronronnant lui partageant cette place de choix sous le voilage du grand rideau blanc ajouré de milliers de petits carrés où chaque flocon trouvait son cadre sa fenêtre pour souffler le peu qu’il avait à dire : la vie est brève vous me faites fondre nous sommes légions blanc sur blanc les vacances de Noël ne passeront pas l’hiver et la gêne conjuguée de l’expéditrice et du réceptionner du brûlot pâlichon de maladresses ne fera pas une love story ni un teen spirit mais une fois bue une solide amitié en bois de chauffe sans diminuer jusqu’au jour où ça sentira le sapin sans forêt le sapin singulier qu’elle choisira épaulée épaulant d’autres petit rats d’opéra médusés assommés par la canicule hagards promeneurs et promeneuses d’un triste chien et aussi perdus que lui en dépit du collier qui dit qu’ils ne vivent pas là qu’ils ont loin de chez eux dans cette vue imprenable minable dernier verre du condamné cliché à l’ironie acide Paris est une fête il n’a pas touché à sa compote ? Que peut-on dire on ne sait pas quoi dire on échange des vues une fenêtre sur le château dans la chambre d’un mourant homme âgé très âgé on aurait dit ça autrefois et qui sait qu’il sait en sapiens sapiens qu’il ne passera pas l’été cet été ce qui passe c’est le temps à la vitesse des paroles qui compte-gouttent en perfusion générale pour le fils visiteur de l’homme alité pour de bon celui qui voudrait dire mais manque d’air de temps de vie le gisant comment faire autrement quand ça ne veut plus marcher s’il suffisait d’avoir une vue de château à l’hôpital de la Rochefoucauld pour faire des Maximes Contentons-nous pour faire bonne mine de ne nous pas dire à nous-mêmes tout ce que nous en pensons, et espérons plus de notre tempérament que de ces faibles raisonnements qui nous font croire que nous pouvons approcher de la mort avec indifférence fenêtre verre de loupe impair et manque sur les mauvaises augures oubli cruel de s’entendre demander chaleureusement des nouvelles d’un fantôme traçant dans la poussière invisible du couloir un seuil infranchissable et tout proche l’ouverture de petites fenêtres de ciels, d’eau et de montagnes sur le téléphone du veilleur de jour comme de nuit du départ rapporte comme la marée le souvenir d’un enregistrement de la voix du vieux monsieur réalisé par un troisième du même nom le fils du fils et inscrit leur patience à tous dans la lignée des hommes

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