Hors Sérail | Comme une orange

Le sang de l’homme imbibe le tapis dans lequel son corps est roulé, son cadavre. En réponse, le tapis s’incruste dans le visage de l’homme. Sur la boursouflure de la joue la trame marque son fin quadrillage, ses alvéoles régulières. La teinture noire de la laine a laissé une trace oblique en haut du front . Elle ne disparaîtra jamais, se confondant avec la coquetterie d’un accroche-cœur, ou une mystérieuse ombre portée. Ces cils sont devenus blancs — ils demeureront ainsi —. Seulement à l’oeil droit. Comme les franges du tapis. Au milieu le nez… le nez seul tient droit, écrasé mais non dévié, les narines élargies par l’urgence d’air. Les yeux, il n’y en a pas. Pas même des fentes. Les personnages évanouis, morts de cette drôle de mort des bandes-dessinées ont des croix en place des paupières closes. Chasser cette idée inconvenante : pas de paupières non plus. Tout d’une pièce molle, douloureuse, tourmentée de zones sombres et pâles, comme si la tête était couverte d’un bas couleur chair. Les tâches noirâtre font croire à des yeux ici et là. Les touffes de cheveux manquantes laissent de petites clairières rouges qui semblent autant de bouches béantes dans une barbe noire et poisseuse.

La Soigneuse a émis l’hypothèse suivante : c’est peut-être grâce à la méchanceté scrupuleuse des seconds couteaux, qui l’avaient roulé si serré dans le tapis, que Selim a pu rester en vie. Cet ultime garrotage tenant ensemble tout ce qu’ils avaient au préalable consciencieusement éclaté, bousillé, massacré à l’intérieur tandis qu’ils défiguraient sa belle jeunesse.

***

Un jour dans une rue de Londres, une femme voit arriver, marchant sur le même trottoir qu’elle, un homme dont la tête a la forme d’une orange. Elle n’en croit pas ses yeux et plus l’homme se rapproche, plus sa curiosité s’accroît. Ses lèvres brûlent de la question comment, d’où vient et pourquoi. Elle ose à peine le regarder mais ses yeux ne quittent pas le visage incongru, la peau jaune tirant sur le rouge, épaisse, rugueuse et lisse, vérolée et brillante. Quand il parvient à sa hauteur, l’homme, dont la tête a la forme d’une orange, l’arrête et lui prenant le bras : Allez-y ! Pardon, monsieur ? s’écrie la femme éberluée. Allez-y : vous me dévisagez depuis que j’ai tourné l’angle de la rue. Moi non pas du tout enfin si je suis désolée mais… Mais ? C’est que votre tête à la forme… d’une orange. Vous voudriez savoir comment, d’où vient, pourquoi ? Non, dit elle, la femme anglaise, très anglaise. Bon, dit l’homme dont la tête a la forme d’une orange, sur le point de s’en aller. Et puis si ! Si, dit la femme anglaise, très anglaise, je voudrais le savoir. Pourquoi ne pas simplement me le demander ? Oui, c’est vrai, vous avez raison. Alors demandez-le moi. Je vous le demande. Que me demandez-vous ? Eh bien… Je vous demande, enfin je me demande comment, d’où vient, pourquoi votre tête a-t-elle cette forme ? Quelle forme ? La forme… d’une orange . Vous aimeriez le savoir ? J’en meurs d’envie. Suivez-moi, alors. Nous prendrons une tasse de thé et je vous raconterai mon histoire.
La femme hésite à peine, mais tout ce qui ne concerne pas cet homme et surtout sa tête en forme d’orange l’indiffère soudain, avec douceur, comme on pense à des lanternes célestes dans la nuit océanienne. À son bras, elle marche dans les rues de Londres. Les passants les regardent à la dérobée. L’homme est majestueux avec sa tête en forme d’orange. Bien qu’ils n’échangent aucune parole, elle sent confusément une profonde connexion entre eux. Ensemble, ils entrent dans une petite maison de thé qu’elle n’avait jamais remarquée dans un quartier qu’elle croyait connaître.
Elle se sent très gaie, elle pense : il m’arrive quelque chose. L’homme l’entraîne dans le fond de la petite boutique. Là, l’obscurité est très douce : des bougies sont allumées, une lumière très chaude souligne les ors des tapis et les objets de cuivres qui s’entassent sur les étagères. Vous voulez toujours savoir comment, d’où vient et pourquoi ma tête à la forme d’une orange ? Dans cette lumière la ressemblance avec le fruit est plus frappante encore. L’homme a ôté son chapeau. Sa tête flamboie. On leur sert du thé à la bergamote. Voilà ce qui s’est passé. Un jour, j’étais jeune et sans le sous à cette époque, j’avais traîné mes guêtres jusqu’à une plage et j’errais sans trop savoir quelle direction prendre. Je suis tombé, par distraction, par fatigue et ma tête a cogné un objet creux avec un bruit creux, dans le sable. C’était une petite lampe … Comme celle d’Aladdin ? Oui tout à fait comme celle d’Aladdin. Vous la connaissez ? Tout le monde la connait. Oui… peut-être, mais moi, je la tenais entre mes mains. J’ai frotté le métal et un génie est sorti de la lampe. Un très grand génie pour une si petite lampe. Il était très soulagé de pouvoir s’étirer : il souffrait d’une crampe dans l’orteil droit depuis plus de 70 ans. En remerciement, il m’a octroyé trois vœux. J’ai d’abord pensé à les garder par devers-moi, au cas où… mais j’ai vite compris que mon existence tournerait alors au calvaire, que tout serait pesé à l’aune des possibilités infinies et mesurées de ces trois vœux…
Les yeux de l’homme se perdent dans le vague. La londonienne, avide, lui demande : Qu’avez-vous fait ? J’ai demandé la richesse. Et que s’est il passé ? Rien. Mais dans ma poche, il y avait une clé qui ouvrait les portes d’une demeure magnifique partout où je souhaitais me rendre. Dans ma poche il y avait de l’or. Dans n’importe laquelle des poches de n’importe lequel de mes vêtements, il y a de l’or. Et l’homme, dont la tête a la forme d’une orange, pose sur la table une poignée de petites pièces brillantes. Quelqu’un vient marier le thé. La femme avidement demande : Et ensuite ? J’ai demandé l’amour. Oh ! Pourquoi pas ? Je me suis réveillé dans l’une de mes maisons, près de moi dormait encore une femme à la très belle chevelure rousse. Sur la table de nuit, une photo de nos enfants. J’avais cinquante ans tout à coup. J’étais très heureux…
La femme anglaise boit son thé doucement. Ses yeux sont embués des vapeurs de la bergamote. L’homme dont la tête a la forme d’une orange se tient coi. Pendant un long moment, ils restent ainsi sans rien dire. Et le troisième voeux ? demande-t-elle finalement, avec précaution. Eh bien, j’ai demandé à ce que ma tête ait la forme d’une orange.

***

Quand la grande conteuse rousse dit l’histoire de l’Homme dont la tête a la forme d’une orange, Osmin l’écoute, toute affaire cessante. Parfois, elle prend tout un jour pour la dire. Elle ne raconte jamais comment l’homme dont la tête a la forme d’une orange était, avant. Mais elle sais décrire en détail les demeures du premier vœux et la vie de ses enfants. Les détails qu’elle donne sur le thé donne chaud à la bouche. Elle chante aussi des poèmes sur l’or. Sa voix gomme les années qui séparent Osmin du jour de sa rencontre avec cet homme laissé pour mort dans une maison au bord du désert. C’est à nouveau le moment où il dégage son visage du pan de tapis qui le cache. Les traits en sont si troublés par les contusions et la tuméfaction qu’un instant il croit… qu’ils sont restés collés sur le velours. Il avait scruté cette tête sans âge au souffle pénible jusqu’à ce que l’homme ait vaguement repris conscience. Il n’y avait plus rien sous ce masque. Il n’y avait pas de passé à découvrir, pas de présent. Le geôlier soulève la couverture pour n’y trouver qu’un traversin imitant la forme du corps du prisonnier. Mais quelque chose viendrait, avec le temps, un homme viendrait.

Parfois Osmin réclame l’histoire à la grande conteuse rousse. La plupart du temps elle refuse, tant elle en redoute la fatigue. Mais d’autre fois, elle vient lui dire à l’oreille, jusqu’à ce qu’il trouve le sommeil et toujours, dans ces cas-là, la joueuse de Ney l’accompagne d’un lourd souffle sans note.

***

C’est à Vienne. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur le dernier étage. À Vienne l’ascenseur ne montait pas jusqu’au toit. Mais Osmin est sur le toit. À Vienne. Un homme est étendu sur le tapis, sous la lune qui brille comme un C. Il ne peut pas voir son visage, mais il sait déjà qu’il est compoté. Compoté c’est le mot qui vient. Maintenant Osmin voit le visage de très haut, comme s’il était assis sur la lune, comme s’il était un géant et l’autre un homme couché sur le sol froid. Osmin plonge vers lui. Ce n’est pas le visage de Selim, ce n’est pas de visage. Un cataplasme à la moutarde rouge. Ceux de la mère d’Osmin, à tout occasion, dans la forêt, malade. Ils brulaient comme le soleil au zénith. Il brûle le visage en purée de piment. Ça vaut la peine. Osmin le décolle, sûr de trouver l’or en dessous. Mais dans sa main pendouille un scalp de chair et au lieu du visage d’or de Selim, du sable.
Depuis ce rêve, Osmin ne mange plus rien de haché.

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