Des lunes de Caprice / Offenbach

VLAN RENVERSÉ ?

C’est dans une atmosphère survoltée, que le Prince Caprice avait pris place dans un canon semblable au Grand Collisionneur de Hadrons du CERN, nec plus ultra de la technologie développée à grands frais chez nos voisins et amis du Royaume de Vlan, afin d’être propulsé jusqu’à la Lune. Mais quelques instant après la mise à feu de l’engin, le corps inconscient du Prince Caprice a dû être désincarcéré de l’habitacle après qu’une explosion d’origine inconnue a manqué de le réduire en poussière. À cette heure, les corps du Roi Vlan IV, son père, et du Conseiller Microscope qui l’accompagnaient, n’ont pas été retrouvés. Quant au Prince, il aurait été rapidement mis au secret, dans la confusion qui a suivi le drame. Très émue, la communauté internationale des têtes couronnées s’interroge sur la nature de l’explosion : accident ou sabotage ? La question est légitime : l’explosion tragique s’est accompagnée d’un soulèvement populaire sans précédent dans ce royaume pourtant réputé pour la docilité de ses habitants. La junte militaire a instauré un couvre-feu complet qui ne laisse plus que la Lune allumée après 20h. Épaulée par le corps scientifique, l’armée s’est lancée sans plus attendre dans une chasse aux sorcières : les « Vlan Contraires » ( comme s’est auto-proclamé le bras armé des gueux ) pourchassent sans répit les fidèles royalistes de la Ligue. Dans l’ombre, ces derniers espèrent bien installer leur champion, le Prince Caprice, sur le trône de ses aïeux. Cependant, des sources renseignées émettent d’alarmantes réserves quant à l’état de santé de la jeune Altesse. Il semblerait qu’il ne soit pas sorti du coma et que seule la lecture patiente qu’on fait chaque jour à son chevet du Voyage dans la Lune de Jules Verne réussisse à percer l’épais brouillard qui l’environne. Un sourire conquérant, nous assure-t-on, se lit alors sur son visage et redonne courage à la Ligue dans ces heures sombres. Mais à quoi le Prince prisonnier de son propre corps peut-il bien rêver, qui saura le dire ? (…) Dans notre édition week-end, découvrez en exclusivité le témoignage de Françoise, jeune forgeronne à la loyauté exemplaire, devenue, depuis l’accident, la lectrice au chevet du Prince Caprice.

Des lunes de Caprice : note d’intention dramaturgique

Un homme marche sur le sol du vieux miroir de vos rêves, il va falloir aller plus loin…* Il s’est passé deux ou trois choses pour l’humanité depuis la création de l’Opéra Féérie le Voyage dans la Lune… On a foulé le lieu du rêve et des images nous sont parvenues – nous parviennent régulièrement – de la conquête spatiale : des flots d’images à la télé, au ciné, sur internet, qui posent simultanément la question de la Lune et de la féérie pour le public de cet opéra en 2019. Je ne cherche jamais à défier ces sources, j’utilise fort peu la vidéo parce qu’elle exige des compétences et des moyens qui ne sont pas les miens, mais également et surtout parce que la représentation du merveilleux à partir d’outils historiquement théâtraux me paraît une aventure à la mesure de notre raison d’être un art vivant. Par outils, j’entends d’abord la dramaturgie : comment raconter l’histoire de manière à surprendre, intriguer et faire participer un spectateur qui risque trop souvent de s’assoir au théâtre comme dans son canapé ? Avec Offenbach, on va vraiment dans la Lune. Son Voyage dans la Lune, contrairement à d’autres dramaturgies sur ce thème, — comme c’est le cas dans Il Mondo della Luna de Haydn par exemple — , ne cède pas à la facilité d’une mise en abyme. Le voyageur n’est pas un vieux schnock naïf promené par une bande d’acteurs débrouillards. Musicalement et théâtralement cependant, ce monde de la Lune est très séquencé : les librettistes et le compositeur ne développent pas une piste unique qui dessinerait un univers cohérent : ils multiplient au contraire les tableaux, convoquent une piste — le mimétisme, l’inversion… — et l’abandonne aussitôt pour une autre — l’absurde, le merveilleux… —, confrontant les spectateurs à une vision kaléidoscopique. Cette fragmentation participe du féérique et de l’étrange. Elle m’évoque également la recherche scientifique qui observe le tout pour la partie, grossit, réduit, démonte, et lie, dans un perpétuel va et vient, le microcosme au macrocosme. Du désir de donner à voir la Lune par ce kaléidoscope de tableaux et d’expériences est née l’idée que ce monde est en fait la réalité psychique du Prince Caprice, la lecture intérieure, drolatique et onirique que son inconscient lui propose alors qu’il est plongé dans un sommeil profond et que son pays est à feu et à sang. Les planques des royalistes, successions d’appartements à meubles recouverts de draps, d’entrepôts désertés, de souterrains, d’abris anti-atomiques où s’installe momentanément l’hôpital de fortune du Prince, sont une manière de face cachée de la Lune, où lui parviennent les bruits de la rue en colère, l’inquiétude de ceux qui cherchent à protéger la permanence de la royauté, mais également la voix de cette lectrice, fidèle au poste, fil rouge qui seul le relie solidement au vivant. Ce personnage de la petite forgeronne — à mi chemin entre Liu et Schéhérazade —, écartée sans ménagement du voyage vers la Lune à l’acte I, accède, dans l’esprit du Prince, au statut de princesse Fantasia par la magie des descriptions des tableaux lunaires qu’elle fait consciencieusement à son bien-aimé. De tout cela mis ensemble le Prince fait sa Lune. Des images merveilleuses et décalées pourraient naître de cette superposition des mondes du dehors, du dedans et de l’ailleurs, ainsi que des allers-retours du Prince au corps prisonnier de son caisson hyperbare et plus souverain que jamais dans ses états de conscience altérée. On pense alors à l’ORTF, à Orlando de Virginia Woolf, à Seuls de Wajdi Mouawad, mais également à la série Mr Robot… * La Lune est morte ce soir / Les Frères Jacques

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