14Jun2025

Les mains |1

La question des mains revient sans cesse sur le tapis de danse. Qu’en faire ? me demande-t-on. Comme si elles étaient un appendice extérieur, un animal de compagnie mal dressé. Récemment, Franck Leguérinel a formulé que leurs gestes parasites empêchaient un autre geste de se produire. Un geste qui serait, selon moi, le « vrai » geste, celui de la rencontre de l’interprète avec le double texte (poème et partition) et non la petite histoire de la rassurance de la technique vocale. C’est la meilleure piste à ce jour. Il faut trouver comment la mettre à l’œuvre.

Ce matin, dernier rendez-vous de l’année avec les élèves de License I. Nous avons mis les mains au travail des mains. D’abord en écrivant la séquence de leurs mouvements à notre insu, ces gestes qui accompagnent la voix et non la musique ou le texte. Et également ceux qui n’accompagnent même pas le geste vocal, mais plus simplement l’angoisse concomitante. Ensuite, nous avons pris le temps de considérer ces extrémités. Les mains témoignent à nos yeux de nos changements d’âge ou d’état, plus implacablement que ne le fait notre visage, que nous ignorons sans la médiation du miroir. Nous les avons pesées l’une dans l’autre, étreintes, observées recto et verso, évoqué leurs ressemblances avec des mains familières et familiales… et puis la séquence des gestes parasites a été reprise, en fredonnant, avec ses mains plus puissantes, mieux connues. Après quoi, chaque élève a appris à un autre sa séquence en le manipulant. Chacun a pu se voir dans ce miroir décalé/les gestes parasites dans le fredon deviennent une forme de chorégraphie. Les mains pèsent plus lourd. Nous avons essayé différentes manières de mener leur geste : à la française (par l’index) et à la japonaise (par le petit doigt et l’extérieur de la main). Nous avons alors repris l’exercice de la pesée, une main se pose sur une main support, mais entre deux personnes. Cette poignée de main, il a fallu renoncer à ce qu’elle se développe (les yeux dans les yeux, le sourire…) pour rester concentré sur la sensation précise (les os, les muscles et enfin la peau). Je développerai ailleurs, mais je constate que le renoncement reste une piste majeure de l’enseignement du jeu. Dans ce même cadre restreint, nous sommes passés à l’accolade. C’est une promotion assez unie, facilement portée sur l’embrassade, mais c’est là encore la précision du contact, la prise de l’empreinte de l’autre par les mains qui importaient. Quand les corps se séparent, quel souvenir reste dans la main ? Une omoplate ? La chaleur de la chair ? La tension d’un muscle…
Bénéfice de l’exercice : après une heure de cette réflexion en acte sur la main, j’ai associé deux extraits du Wen Fu de Lu Ji (263) à des séquences de gestes et de fredon. Le premier poème portait sur l’inquiétude.
Je leur ai demandé de formuler une inquiétude, à la manière des deux premières strophes du poème L’Effroi :
Je m’inquiète que mon encrier
se retrouve à sec,

de ne pas trouver
les mots justes.

Formuler l’inquiétude dans un cadre nommé nous permet de la regarder comme nous regardons nos mains agir, vieillir, étrangères presque (Louise a dit ça), prises encore dans l’étonnement de la toute petite enfance. Les élèves ont repris des trois séquences de gestes, des poignées de main avec le seul souvenir de la main de l’autre, le fredon pendant que je disais L’Inspiration et puis L’Effroi. J’ai repris la strophe de l’encrier, j’ai ajouté une ligne d’inquiétude et les leurs sont arrivées, l’une après l’autre, triviales ou métaphysiques, mais simples. Sans que leurs mains les entravent.

Je m’inquiète que mon encrier
se retrouve à sec,

de ne pas trouver
les mots justes.

Je veux répondre à l’inspiration
de chaque instant.

Faire avec ce qui est donné ;
ce qui est de passage
ne peut être détenu.

Les choses se meuvent dans l’ombre
et disparaissent ;
le souvenir revient en un écho.

À l’arrivée du printemps
nous comprenons pourquoi
la nature a ses raisons.

Les pensées naissent du cœur,
portées par la brise et la langue
trouve qui la parlera.

Les boutons d’hier
sont les fleurs de ce matin ; nous dessinons
au pinceau sur la soie.

Tout œil reconnaît un motif
Tout oreille entend la musique au loin.

Lu Ji / L’effroi

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