— Qu’est-ce que tu vas garder ?
— Et toi qu’est-ce que tu vas garder ?
Cette question en miroir apparaît entre le frère et la sœur dans le dernier épisode de notre série Où es-tu Mélisande ? Elle sous-tend toutes les autres, et par extension tous mes travaux, toute création, toute vie humaine. En passant du chef-d’œuvre au vide-greniers. La mémoire c’est d’abord ce qu’on oublie. Et ces valises qu’on ne porte plus.
Journal d’un Mot, An [III]
Opéra-sensation. Pelléas et Mélisande, je l’ai approché pendant des années avec la sensation que mes chaussures prenaient l’eau, qu’aucun habit ne pouvait me protéger de l’humidité empoisonnée de l’atmosphère d’Allemonde. Je m’en tenais donc à distance et chaque retour se faisait en connaissance de cause, capuchonnée, bottée d’épais caoutchouc… Partir caparaçonnée de la certitude de ce qu’on va trouver laisse peu de place pour la déception. « Le postulat de l’eau trouble », un beau nom pour une forme de résignation, pour la paresse intellectuelle communément résumée par « C’est de la poésie » ou « C’est de l’opéra ». Chaque fois qu’on renonce à confondre l’atmosphère avec l’action et les enjeux, elle se dissipe et quelque chose d’une dramaturgie apparaît, avec ses coups de théâtre, ses cycles, ses motifs tronqués… toutes choses qui font théâtre, qui se voient, qui sautent au visage (les fratricides, la succession au trône, les mensonges qui fondent la royauté, la colère sourde du peuple…). Quant à l’atmosphère, elle sera toujours là pour celui à qui elle est destinée : le public.
Les mots supprimés de Pelléas et Mélisande, la pièce, dans Pelléas et Mélisande, le livret, forment à eux seuls une histoire parallèle, complémentaire et vaste qu’il faut habilement relier — à l’aide de ces fils flottant des araignées minuscules — à l’œuvre musicale. Sagement, oui, on doit considérer le livret en face, tel qu’il est, en ignorant ses repentirs, ses membres fantômes, travailler sur ce qui est. Oui, voilà ce qu’on doit faire sagement. Mais la suppression des liaisons explicites n’empêche pas la dépendance des versions entre elles, pas plus que l’insonorisation ne peut faire oublier l’écho.
Une enclave d’hiver. Allemonde en dedans ces habitants, le gel au cœur de l’arbre. Les larmes d’Arkel, pleurées en son for intérieur, intime forteresse, embuent irrémédiablement son regard, floutent ses perspectives, l’isolent dans sa fourrure. Pas de borgne pour la succession du roi aveugle. Un royaume sans fées : la fontaine qui guérissait les yeux des aveugles n’est plus qu’une légende gênante dont on ne parle plus. Yves Préfontaine est ici salué à nouveau. Qu’est-ce que l’embâcle des larmes retenues m’empêche de voir ?
Patience ! En l’entendant dans la bouche de Golaud, exaspéré par l’incapacité de son fils de sept ans à satisfaire sa curiosité maladive, je me souviens que c’était l’injonction familière de mon grand-père paternel. Patience… ! Pourtant à bien y réfléchir, il disait plutôt « Bonté divine » … Mais l’exaspération terrible, qui respire lourdement et roule des yeux, voilà leur point commun. Encore aujourd’hui, je me sens tout près de ce petit garçon qui la sent gronder comme l’orage.
La lecture des frères. Une leçon apprise de René Girard : quand l’exégèse commune se concentre sur les points communs (dans son propos, entre les mythes et les évangiles), concentre-toi sur les différences. Je la retourne pour Pelléas et Golaud, dont on serine justement les différences (l’un fin l’autre grossier, l’un délicat, l’autre violent, l’un amoureux, l’autre jaloux…). Quelle poudre aux yeux ! Mais c’est vrai que cet ouvrage en est tout entier recouvert, dont des personnes douées de raison soutiennent encore la faiblesse du livret face à la musique, refusant une fois de plus leur indissociabilité dans l’opéra (refusant également de dépasser les on-dit commodes à la paresse intellectuelle, également partagée entre les pauvres de nous). Bref, en y regardant de plus près, on voit combien ils se ressemblent, aimant la même femme, le même enfant, aspirant aux mêmes voyages, sujets aux mêmes jalousies, héritiers potentiels d’un même trône, fils d’une même mère… C’est Pelléas, dans la scène de la fontaine qui m’a mis la puce à l’oreille. Sa curiosité exacerbée pour les détails de la rencontre de Mélisande avec son frère, son insistance en dépit des fins de non-recevoir que celle-ci lui envoie… je ne vois pas là le jeune homme valétudinaire à force de sensibilité qu’on peint trop souvent. Il joue avec le mariage de son frère et Mélisande lui signale en jouant à son tour avec l’anneau de mariage qu’il lui a donné, au-dessus de l’eau profonde — femme de peu de mots, mais puissante d’actions symboliques, à la manière des conteuses.
Pelléas comme son frère Golaud veut s’en aller le plus loin possible d’Allemonde, bientôt rejoint dans ce souhait par Mélisande. Le piteux état du royaume avec ses pauvres qui dorment dans des grottes et meurent de faim sur la grève, abondamment commenté dans la pièce par les servantes bien plus loquaces qu’à l’opéra, finira par leur servir l’exil sur un plateau, comme une tête coupée. Aucun de ces trois-là ne seront encore là pour le voir, mais les autres ? À quoi ressemblera leur exil ? Un vieillard, une femme âgée, un petit enfant et un nourrisson… Un exil de nantis abrité sous les ors de la République ? (Il y a au bord du lac d’Annecy une maison — un manoir, vraiment — qui abrita un fils de dictateur à haut potentiel et nom de poupée. Enfant, j’avais reconnu le lieu aux actualités et je m’étais chiffonnée de savoir qu’une vue pareille avait été donnée à un si triste individu. Aujourd’hui encore, passant alentour, un pincement au cœur persiste). Ou bien un départ à zéro, exsangues d’argent ? Une vie sans protection ? Une fuite ? … Cette dramaturgie offre une manière de poignée de main entre la fiction d’Allemonde et celle du temps présent. Rien de neuf dans cette pratique. La guerre de 14 en précipitant le symbolisme dans un no man’s land de feu, de froid et de boue, en instauré à l’échelle mondiale les petits fratricides en famille, a déjà réalisé une collusion stylistique d’une autre trempe.
Jusqu’où ? Les cheveux de Mélisande inondent Pelléas « jusqu’au cœur » et c’est si poétique. Et puis, un vers plus loin, « jusqu’aux genoux » et… c’est une autre poétique. La trivialité de l’os, quand il n’est pas en terre, nous fait sauter les siècles. Il y a plus de corps dans un genou que dans un cœur sur la scène du théâtre. L’articulation du corps raconte tout autre chose que le siège des sentiments et du courage. Raconte quoi, alors ? Dans leur quête nocturne de l’anneau dans la grotte (voir les épisodes précédents), Pelléas et Mélisande redoutaient d’être pris par la marée. Pendant la scène de la tour, ces cheveux qui inondent jusqu’aux genoux, mettent le ciel à l’envers de la mer. Résonnent les vers bien antérieurs d’Antoine Godeau (17e) : Mers sur nos têtes suspendues / Eaux qui couvrez le firmament / Vertus que dans chaque élément / La providence a répandues. Mais on ne peut s’en tenir au passé. Le genou de Pelléas, n’est pas encore le passage du Je au Nous pour la psychanalyse balbutiante. Mais il n’en demeure pas moins — contemporain de L’Interprétation du Rêve — une articulation qui apparaît entre ces deux êtres, qui se parlent, l’un et l’autre, une langue étrangère. Et les baisers sonores de Pelléas qui montent tout le long de la chevelure (Tu entends mes baisers le long de tes cheveux ? Ils montent le long de tes cheveux…), conductrice comme l’eau, laissent entrevoir davantage du théâtrophone de Marcel Proust que du balcon de Cyrano. Confusément, s’esquisse la silhouette étendue et fiévreuse d’un père de Pelléas, traversé lointainement de l’onde d’amour dont vibrent les murs du château, jumeau dans la maladie, la frustration et le plaisir de l’auteur de la Recherche.
Une dramaturgie chiromancienne. « On dirait que mes mains sont malades aujourd’hui ». Dans l’eau, comme calcifiées. Pourtant : « Mes mains ne tremblent ». Mais plus tard, après le plongeon de l’anneau de noces : « Je croyais l’avoir dans les mains cependant… J’avais déjà fermé les mains, et elle est tombée malgré tout… ». Au moment de la mort, le vieux roi Arkel s’étonne : « Pourquoi étend-elle ainsi les bras ? » Pas les bras, je pense, les mains, les mains plongées dans la fontaine, elle les contemple : la jouvence a échoué. Les mains qui croyaient tenir l’anneau du soleil. Le temps s’aplatit. « Il n’y a plus qu’un grand cercle sur l’eau… »
À qui dire ? Mon collègue Renaud Boutin, le metteur en scène, a été un interlocuteur indispensable à l’écriture autour de Pelléas et Mélisande. Il a mentionné dans notre conversation, la phrase d’Yniold « Je vais dire quelque chose à quelqu’un », avec émerveillement. On m’avait raconté que c’était une façon pour les enfants polis de sortir pour aller aux toilettes. Ce qui est sans doute vrai. La politesse n’a pas de borne dans ses façons. Mais la délectation à la dire de Renaud, m’a fait préférer une autre version, que j’ai inventée avec lui, sans qu’il le sache. « J’allais dire quelque chose à quelqu’un… mais ça ne passait pas mes lèvres. Bientôt plus aucun son ne passait mes lèvres. Mutique. L’enfant mutique. Grand-Mère Geneviève m’a traîné chez les plus grands spécialistes. Partout ça sentait la mort. La maladie et la mort. En désespoir de cause, elle m’a emmené en France, à Paris, chez une dame un peu forte. Elle n’avait pas l’air sévère des docteurs de Londres, mais elle n’était pas commode non plus. Elle exigeait que Geneviève me laisse seul avec elle et nous avons joué sur son tapis. Avec des cailloux blancs, des marionnettes. Il paraît que je fredonnais, oui, c’est comme ça que ça s’est fait… (il fredonne : mes longs cheveux descendent tout le long de la tour… je suis né un dimanche… Saint-Michel et Saint-Raphaël). On jouait sur le tapis et ses cheveux m’ont… frôlé. Petite mère, ta mère, Mélisande, je ne sais pas comme je dois l’appeler ici ? Tu as une préférence ? (voix indistincte de la réalisatrice.) Est-ce que ça va si je m’adresse directement à toi ? Ou tu préfères que je fasse comme si tu n’étais pas là ? (voix indistincte de la réalisatrice). Oui, moi aussi je préfère que tu sois là ! Tu vas couper tout ça au montage, hein ? Bon, je reprends. Où en étais-je ? (voix indistincte de la réalisatrice.) Oui, chanter, chanter avec Mélisande, avec mon oncle Pelléas aussi. Jouer sur le tapis… La docteure française a dit qu’elle n’était pas sûre que je reparlerais, mais chanter, oui. Et que peut-être ça suffisait… »
Le vieux roi. Voici ce qu’il écrit à son frère Pelléas… déclare Geneviève à Arkel. Mille questions surgissent : passionnantes, éculées, techniques, farfelues… Mais le temps qu’il faut pour arriver à celle-ci : comment se fait-il que Geneviève soit en possession de la correspondance de ses fils (adultes tout deux) ? Apprendre, verbe transitif et factitif. J’en apprends plus en leur apprenant que mes élèves. J’apprends à mes élèves, j’apprends avec mes élèves, j’apprends de mes élèves. En leur présence, je vois enfin ce qui tout ce temps me crevait les yeux.
Mais j’ai peur d’Arkel malgré toute sa bonté… Maeterlinck/Debussy/Pelléas et Mélisande
Quelle hypocrite difficulté nous avons à parler de la vieillesse sur la scène comme ailleurs ! Comme il est réconfortant de la recouvrir du plaid de sagesse et de bonté de la voix noble des Basses. Ou au contraire d’un poncif totalitaire — C’est un naufrage —, au café du commerce, dans les fausses confidences des enfants épouvantés ou des plaintes de personnes par avance convaincues de ce qui nous attend. Dans Pelléas et Mélisande, c’est Golaud qui risque le naufrage, guettant sur son bateau un signe de la tour pour savoir s’il doit rentrer à la maison ou bien prendre le chemin de l’exil. Arkel, lui, malgré toute sa bonté, est un roi, demeure un roi qui se meurt, certes, mais sans hâte. Sa magnanimité ne peut pas être une posture. C’est un choix coûteux à son orgueil alors qu’il perd la vue et donc, une forme de son pouvoir. Qui accepterait sans rage, sans humeur au moins, de se voir déposséder jour après jour de ses moyens usuels ? Mais il y a une vie encore, après la colère. Une vie.
Arkel, le vieux roi d’Allemonde est un marronnier d’automne. Le revoilà et avec lui la question de la représentation de la vieillesse sur la scène et donc la question de la vieillesse tout courte. On s’est demandé : « L’amour qu’est-ce que j’y connais ? » et la vieillesse mérite bien la même honnêteté intellectuelle. Si on ôte cette pellicule de sagesse qui la recouvre assez commodément, on peut voir que la question du legs, de la succession est un axe central dans Pelléas et Mélisande. J’émets la théorie qu’en acceptant le mariage de Golaud et de cette inconnue sans alliance stratégique ou financière, Arkel abdique. Le mot seul « abdiquer », si dur en bouche, tout entravé de ces consonnes et marqué de la succession acide de ses voyelles, dit assez sur quel rude chemin se risque le vieil aveugle. Et Geneviève n’est pas Antigone pour l’y accompagner.