Schneetag

Par un trou rond. Iris d’un œil sans paupière, d’un œil qui n’aurait que l’iris. Suffisant pour voir et se sentir observé. L’œil au-dessus du porche, opaque aux passants de la ruelle. Déjà dans un pays de montagne, il en avait connu un semblable et maintenant celui-là, au-dessus du porche, qu’il n’a vu qu’une fois, à son arrivée par là, par derrière, BÜHNENEINGANG ZUGANG NUR FÜR PERSONAL UND KÜNSTLER, et il est loin d’être le seul de la maison dans ce cas, mais les autres n’y ont pas vu l’œil de Claude-Nicolas Ledoux. Rares sont ceux qui auront vu l’autre côté, l’envers de l’oeil : l’intérieur de la petite pièce au-dessus du porche, le coffre, le bureau où il tient les comptes — mais les chiffres sont inamicaux ce matin, on dirait qu’une radio sans station est restée allumée quelque part, la ruelle appelle… 
Depuis la fenêtre oculaire le Directeur de la Saline Royale pouvait les voir tous se répartir sur l’esplanade : les ouvriers et les contremaîtres, les femmes qui se pressaient vers la manufacture et les enfants qui couraient à l’école. Ils étaient sortis comme un seul homme de leur logement dans la ville de chaux et se séparaient en trois cohortes, chacun, chacune ayant à faire. Ils savaient que le Directeur était là, qu’il les observait , attentif à son œuvre dans l’œil de sa fenêtre. 
Pas d’esplanade ici, pas de portiques, la rue large à peine assez pour que les fournisseurs acceptent en ruminant des avertissements méprisés d’y engager leur camion, empêchant presque le passage des ouvriers qui préfèrent ce boyau au trajet des façades où leur aspect les épinglerait sur le blanc impeccable des immeubles en pierre de taille. Mieux vaut passer par derrière, où la suie et les fumées d’échappement ont bien noircis les murs — à tout heure les chats y sont gris —, où en toutes saisons les pavés de la rue sont couverts d’une couche de gras bien loin du lustre des avenues voisines sous la pluie — du gras mat et collant venu d’on ne sait où mais que les habitants imputent à l’écrasant derrière du Cabaret Sérail qui à lui seul occupe entièrement un des deux côtés de leur rue, les domine de ses sept étages borgnes, oui, borgnes exactement : toutes les fenêtres définitivement closes, murées de tentures immobiles au point qu’ils les croient de pierre, elles aussi, à l’exception de ce trou rond au-dessus du porche qui paraît un gros oeil sans sommeil, toujours à les toiser dans leur cuisine crasseuse, le réduit de leur chambre où ça s’entassent à quatre ou cinq, où ça gueule quand ce n’est pas à se morfondre de la rare lumière et des maigres perspectives. Les travailleurs qui empruntent la ruelle gardent souvent la tête encore penchée à contempler le reflet de leur dormeur dans chaque pavé. Il y en a un qui regrette chaque matin l’école, il lit dix fois, vingt fois, sans même sans apercevoir les lettres peintes en noir si net qu’elles parviennent à se détacher de la crasse du mur : BÜHNENEINGANG ZUGANG NUR FÜR PERSONAL UND KÜNSTLER, tout en pressant le pas vers l’atelier ouvert aux quatre vents où elles continueront leur danse syllabique jusqu’au premier verre de blanc. Mais tandis que ça fraye entre les camions, les somnambules et les bicyclettes des mieux lotis, d’autres regards sont captés d’avance par la loupiote du tailleur d’en face, une méchante ampoule qui tout de même fait un point chaud dans la nausée du petit matin, la fatigue de la veille portée sur les épaules en plus des besaces. Celui qui coud là depuis une heure déjà ne s’avise pas de quitter son ouvrage des yeux : le Sérail lui confie toutes les boutonnières du personnel — brodées d’un fil jaune qui éclaire mieux que sa lampe, et à l’arrondi dessine un petit astre, comme on en voit aux vieux manuscrits arabes, où les points sont marquée par des soleils —. Il répare sans mot dire les accrocs des tenues de service et le contact de la soie rude des leurs grands pantalons lui fait parfois venir des larmes qu’il n’explique pas — il ferait beau voir qu’il en vienne une jour d’urgence, de tragédie, de mégarde à recoudre la troisième robe de la chanteuse dont on dirait qu’elle est coupée dans la chair d’un petit enfant — . Mais ce ne sont pas ces menus travaux tout réguliers qu’ils soient qui lui ferment les yeux et la bouche le laissant interdit derrière ses longs cils aux questions occasionnelles de la Police et aux regards que les cuisinières en course traînent sur sa vitrine où s’exhibe depuis l’ouverture officielle de la boutique — quelques quinze années auparavant, l’immeuble d’en face à l’abandon après un incendie commode qui avait fait cinq morts et de l’argent — son chef d’œuvre : un complet trois pièces aux larges poches passepoilées, au double col châle, et aux revers impeccables — vêtement importable, conçu dans l’unique intention de donner à voir aux badauds, aux clients, sa science du détail, sa fabuleuse minutie —. S’il tient sa langue et détourne le regard de l’arrière du Sérail, le tailleur, c’est qu’il sait aussi broder certaines étiquettes à la française qui viennent heureusement remplacer celles des meilleures boutiques viennoises dans les manteaux de fourrure qu’il revend pour neuf, après les avoir délicatement soulagés de leurs légères fatigues éventuelles. Des pièces somptueuses et pourtant mortes au point qu’aucune beauté, aucune magnificence ne les ramènera à la vie et que lui cède — contre de menus services, toujours à venir, toujours dûs —, cette femme aveugle qui tient au Sérail le vestiaire, où la clientèle semble plus souvent qu’à son tour semble oublier ces dépouilles de luxe. Il est arrivé qu’à l’heure de l’ouverture il trouve un de ces beaux messieurs adossé contre sa porte, contemplant ivre mort, en bras de chemise, ou une manche arrachée à sa veste de smoking, le haut mur borgne du Cabaret : BÜHNENEINGANG
BÜHNENEINGANG
BÜHNENEINGANG… Alors il la boucle, le tailleur, et encaisse la fumée des livraisons et ces matinées à la vue obstruée par les grosses inscriptions aux bâches des camions. De toutes façons, il n’y a rien à voir : le matin, ça dort là-dedans. Les livreurs déposent leur marchandises sous le porche. Il y a bien une gamine qui ponctionne chaque jour un fruit dans la cagette du dessus, mais elle est si sale qu’on dirait qu’elle prélève la dime de la ruelle et personne ne dit jamais rien, même si c’est sûr, là-haut, l’œil a repéré son manège. Elle a l’air sortie de la fente d’un soupirail, comme ce chat qui va et vient sans cesse d’un trottoir à l’autre, glisse sous les camions à l’arrêt, frottant tout ce qui passe à sa porté, mais même s’il partage avec la gosse cet air bravache des propriétaires sans acte, il est bien nourri, lui. Il y a un angle mort : le dessous du porche échappe à l’œil mais la surveillance de la rue même hypothétique et les histoires qu’on raconte sont plus efficaces que le soufre pour les chiens et suffisent à dissuader tout autre ponction sur les commandes et toute visite qui n’aurait pas été annoncée. 
Le plus souvent dans l’immeuble borgne le matin ça dort oui. Mais parfois, aujourd’hui, il y a un grésillement. Inaudible mais palpable. Comme si la neige allait arriver. Il y a une perturbation atmosphérique d’intérieur et les femmes vérifient où en est leur cycle en comptant sur leurs doigts, les hommes se promettent de moins boire ou essaient de se convaincre qu’ils n’auraient pas dû jouer la paye de la semaine d’après sur un coup de tête, le gardien du Chiffre s’emmêle dans ses colonnes et vérifie que ses lunettes sont bien les siennes, qu’on ne lui a pas fait la blague idiote de les intervertir avec celles du magicien, tandis que la dame du vestiaire est parcourue d’un long frisson comme elle emporte ses prises de la veille de l’autre côté de la rue. Schneetag. Tout le monde à le mot sur les lèvres, comme un bouton de fièvre, mais personne ne le dira, craignant à le prononcer, une sorte d’avalanche.
Dans la rue vide, une jeune femme fort mal chaussée pour les pavés glissants, l’air égaré. Elle cherche autour d’elle. Schneetag. Elle croit un instant qu’elle a oublié d’éteindre le feu sous le café chez elle. Elle va dire quelque chose, le murmurer… C’est si loin chez elle, quelqu’un aura éteint, ou la maison, brûlé. Elle va lever son regard vers l’œil, danser d’un pied sur l’autre. S’en aller.

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