Hier, nous étions de sortie : le Centre Lyrique d’Auvergne nous avait demandé de faire un geste et nous sommes allé.e.s donner le Quatuor de l’Enlèvement pour le vernissage d’une exposition sur les costumes d’opéra à l’Hotel Mercure. Nous nous sommes déplacé.e.s en nombre, au prétexte qu’il y aurait des petits-fours et du champagne. Mais c’était une coquetterie. La vérité est qu’il s’agit de fair corps et que nous aurions pareillement répondu présent.e.s pour un goûter tisane et boudoir, dans une maison de retraite.
C’est moi qui ai proposé le quatuor. Morceau de roi de l’enlèvement. Douze minutes de retrouvailles, d’inquiétude, de colère, de joie, de doutes et d’empoisonnement conclues par un engagement à vie pour l’amour.
J’ai proposé le quatuor pour nous épargner à tous et à toutes le syndrome Castafiore, indissociable à présent de la pratique de salon. Quelque soient l’humilité et le professionnalisme avec lesquels l’interprète aborde ce moment — chanter un air sans hasard, sans improvisade, devant quelques personnes venues là pour d’autres raisons — l’histrion qui sommeille en chaque spectateur, en chaque spectatrice se rappelle à son bon souvenir. Côté artistes, il est difficile d’échapper à l’idée qu’on Se montre, qu’on nous montre. On prend une grande inspiration, on et une robe ou un costume, on sourit :
“ Mesdames et Messieurs, je suis sur le point de faire devant vous quelque chose que je suis seul.e ici à pouvoir réaliser. Ne serait-ce que physiquement. Rassurez-vous : je n’en tire aucune gloire supérieur à celle d’un garagiste, d’un prof ou d’une infirmière, de ce super pouvoir, pas plus d’ailleurs que mon pianiste. Notre égo n’est pas hypertrophié par la singularité de ce que nous allons accomplir devant vos yeux, qui d’ailleurs peuvent rester vos yeux sans se remparer d’u adjectif — ébahis, blasés, curieux, connaisseurs…— J’ai peut-être l’air de m’excuser, de me justifier en disant cela… Eh bien, cela tient principalement au fait qu’on m’explique fréquemment que c’est une chance pour moi, de prendre la parole, d’exercer mon art en public. Une fleur qu’on nous fait à nous autres qui avons embrassé à pleine bouche la carrière artistique. Pourtant si nous regardons un instant autour de nous et que nous tentons d’imaginer ce que serait ce moment et cet endroit sans les siècles de geste artistique qui les composent, l’utilité, la nécessité de ce que je m’apprête à faire — avec l’aide notable de mon pianiste qui s’impatiente de ma trop longue harangue en essuyant ses mains sur son pantalon — la nécessité dans laquelle nous sommes d’échanger des histoires, en les chantant et en les écoutant notamment, ne peut être questionner. Et pour ne prendre qu’un exemple : songez que sans l’apprivoisement des Arts, nous e serions pas en train de discuter de la place des femmes dans l’Opéra, mais que les hommes de cette pièce auraient depuis longtemps liquidé le buffet et traîné les femmes dans un coin, sans même prendre le temps de préserver un peu d’intimité dans l’une des confortables chambres de cette hôtel. Je vais chanter, oui, et c’est une chance pour nous. Ce soir, je travaille ici, comme la réceptionniste, les serveurs, le directeur de l’établissement, comme la plupart d’entre vous ont travaillé dans la journée. J’aimerais simplement que vous nous laissiez faire et que vous vous laissiez faire , parce que vous n’y connaissez rien, peut-être ( moi-même je ne discute pas les prescriptions de mon médecin, et encore moins celles de mon garagiste ), ou parce que c’est bon ( pourquoi résister au massage du cuir chevelu avant le shampoing quand il vous est proposé au Salon de Coiffure ? ), parce que l’Art est une des rares consolations pour les êtres humains de s’être tant éloignés de la Nature… ” ( 1 )
Au lieu de ça, don, Katharine, Blaise, Cesar et Elisa ont donné le quatuor accompagné.e.s par Thomas et son vaillant petit droit. Nils les a couvé.e.s du regard tout du long. Dans leur dos, par la baie vitrée, on voyait la grande roue illuminée qui tournait, tournait et c’était une fête et aussi la lame du tarot qui annonce que tout continue et que tout est nouveau.
( 1 ) NDLR : Cette liste pourrait être avantageusement complétée par les contributions de notre lectorat.