Sérail Matin 27/12/17

Hier nous avons fait du détail. Jusqu’ici nous n’avions pourtant pas travaillé en gros, dans le flou, en survolant à vue de nez partition et livret. Mais hier, aucune autre mot ne me vient, nous avons fait du détail, et même dans le détail. Dans l’immensité intérieur du détail, une pièce dans le Palais de la taille du Palais.
Nous nous sommes penchés sur l’ultime phase du n°16, le quatuor entre Belmonte, Konstanze, Blonde et Pedrillo. L’entrelacs du texte et de la musique, ses racines profondes, ses ramifications vers le ciel.

Allons concluons cette affaire !
Vive l’amour !
Que lui seul nous soit cher,
que rien n’attise plus
le feu de la jalousie.

Le quatuor commence par des retrouvailles émues bientôt suivies d’un moment d’épreuve difficile où les hommes somment les femmes de ses justifier sur leur fidélité — je dis épreuve parce qu’on ne peut que penser à la pièce éponyme de Marivaux — . Ces dernières s’y refusent, passablement choquées par le procédé, ce qui laissent les hommes satisfaits ( la colère qu’ils ont déclenchée chez leurs amantes leur semble un gage de leur honnêteté ) et penauds. Ils réussissent tant bien que mal à éteindre l’incendie qu’ils ont eux-même allumé et un pardon à deux voix féminines leur est accordé, qui n’est pas sans annoncer celui que la Comtesse donnera au Comte dans le dernier acte des Noces de Figaro.
Nous voilà donc au moment du détail. Suite à ce pardon les protagonistes appellent une conclusion à cet épisode ( Wohl, es sei nun abgethan! / Allons concluons cette affaire ! ). On pourrait avoir l’impression un peu lourde de l’annonce du plan dans un devoir de philo de Terminale, ou une figure classique imposée par la période et le genre… cela ferait de nous de piètres lecteurs. Cette nécessité de conclure, renforce l’importance pour chacun.e de ce qui vient de se vivre, son caractère exceptionnel et décisif, qui marque un nouveau début. Ils vont poser là, sur leur route, une pierre blanche. Cette conclusion tous l’appellent unanimement de leurs vœux, chantant en même temps le texte au même rythme. C’est un moment de nécessité et donc d’incertitude, de recherche. On ne sait pas comment faire.
Finalement, c’est Konstanze qui parle la première ( Es lebe di Liebe / Que vive l’amour ). Et pour maintenir cette vie, à sa suite, l’un.e après l’autre, les personnages s’engagent dans des entrées fuguées sur sa proposition, de sorte que ces mots semblent ne pas devoir s’arrêter, comme une prière perpétuelle, une incantation, quelque chose comme la flamme olympique. Mine de rien, cette proposition qu’on pourrait croire générale, un équivalent chic à “ Hip, hip, hip ! Hourra ! ” va s’augmenter d’un vœux plus distinctement participatif ( Nun sie sei uns teuer / Que lui seul nous soit cher ). Cette nouvelle proposition arrive ni vue ni connue, sans modulation musicale pour la souligner. Si les interprètes ne la prennent pas en charge, elle passera inaperçue et avec elle le pari candide et fou que font leurs personnages : vivre autrement à partir de maintenant, vivre par le prisme de l’amour.
À ce moment-là de la répétition, il s’agit de se prendre entre quatre-zyeux, tous autant que nous sommes et de nous poser la question : qui d’entre nous doute de la pertinence d’un tel voeu ? Qui d’entre nous serait capable de l’endosser ? Quelle dose d’enthousiasme et/ou de courage il faut pour se mettre dans cet obéissance ?
Il est fréquent pour les être humains de faire des vœux suite à un désastre survécu. Certains les tiennent, d’autres s’y tiennent. D’autre pas. Parce que l’instant du voeux appartient au kairos, c’est une décision verticale qui parie sur l’avenir. Mais l’accomplissement du vœux s’inscrit lui dans le chronos, autant dire qu’il va être malmené par tout ce qu’on ne peut qu’ignorer au moment où le vœu est prononcé. C’est là que Mozart sort sa baguette magique : le texte de l’engagement à l’Amour, en faveur de l’Amour, il va le faire passer par toutes les strates musicales que les protagonistes peuvent alors imaginer. Le texte restant inchangé et la musique toujours nouvelle. Ce tour-là, il va le refaire à chaque finale de ses opéras, toujours plus avant. Le préféré à mon coeur restant celui de Cosi fan Tutti :

Fortunato l’uom che prende
ogni cosa pel buon verso,
e tra i casi e le vicende
da ragion guidar si fa.
Quel che suole
altrui far piangere
fia per lui cagion di riso,
e del mondo in mezzo
ai turbini bella calma troverà.

Il y a une naïveté folle à s’engager sur le chemin d’une telle intégrité, à souhaiter simplement que quelque chose demeure. On pourrait convoqué l’Enfance des personnages, leur jeunesse tout du moins… Mais je pense à Camus “ Un homme, ça s’empêche ”, et je préfère y voir leur premier engagement d’adultes devant l’humanité. À la fois témoins et acteurs, liés par leur vœu comme par un lacs d’amour.

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