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Écrire l’été I

Lundi

On a installé à mon intention une petite table à battants près de la fenêtre de la chambre bleue, où nous sommes le plus souvent logés quand nous visitons la famille. Une table avec vue sur le vert, la grande mare cornichon, les arbres magnifiques et la pluie catégorique. Elle est à peine plus large que le carnet où je tiens le journal. Le journal privé, qui depuis le passage de Kafka raconte beaucoup d’histoires. Des histoires de voisins surprises et de géographie sentimentale de l’Atelier[1]. Mais il en va ainsi du journal depuis son commencement : il change souvent d’avis sur sa fonction, ou plutôt il est tout occupé d’aider à écrire et cela l’oblige à visiter des domaines très divers et non celui seul de l’introspection de détail. Le journal avec quoi je commence cette semaine d’écriture d’ici, sur cette petite table en espérant que la météo me permette de retrouver la grosse table en bois flanquée de bancs, où j’écrivais sous l’arbre il y a un an de cela. C’est une maison de famille, mais c’est une famille par alliance. C’est une maison de vacances pour certain.es d’entre nous, mais habitée à l’année par ses deux accueillants propriétaires. Finalement, il n’en va pas si différemment du Tiers-Livre, et de l’Atelier. J’écris ici pendant une semaine chaque été depuis cinq ans. C’est bien d’y revenir justement cette semaine. C’est sur cette table de bois que l’an dernier j’ai commencé à écrire à côté de l’atelier, c’est là qu’Osmin, jusque-là bon second couteau, a pris la guide. Écrire à côté de l’atelier, qu’est-ce que je veux dire par là ? Ce moment où on se demande si on ne va pas arrêter les propositions parce que « ça va quelque part » et qu’il faut être là pour noter les indications de cet itinéraire inédit. Mais finalement, à grand renfort de notes, je préfère rester avec l’Atelier : plus par crainte de me perdre, mais par goût de l’aventure collective qu’il représente.

Mardi

Un genre de rendez-vous semble se dessiner avec cette petite table sous les coups de 18h. C’est l’heure où les petits sont occupés d’eux-mêmes, la grande machine du repas pour douze n’a pas encore demandé son tribut de chair, personne ne semble trop se soucier de moi. Le plancher en papier de cigarette me rend un compte précis des agitations de la cuisine où ça crie, sans colère, mais par principe puisqu’on interpelle de là toutes les autres pièces du vaste rez-de-chaussée sous les prétextes les plus futiles (une histoire de rami est à la manœuvre), par pure jouissance vocale. En me faufilant dans les trous de la vie en collectivité, brillante dans mon rôle de gâte-sauce, garde ponctuelle d’enfants, grande ordonnancière des vaisselles, j’ai trouvé le moyen d’écrire beaucoup aujourd’hui et compte bien persévérer.(Ce but doit être bien clair si l’on ne veut pas se perdre en vains chemins, comme dit Pétrarque, c’est-à-dire accorder trop d’importance aux histoires de radis, de crottes de canards, au travers des un.es et des autres très souvent livrés en pâture lors de ce genre de réunion sous un même toit — qu’on semble tenté d’écrire sans T, trop souvent —). J’ai donc travaillé ce matin dans le grand salon clair à inventorier les fragments concernés par cette nouvelle proposition et inventé un minimum de codification entre eux pour ne pas me perdre dedans. J’ai lu et commenté en retour un petit paquet de textes, m’appuyant un moment sur la grande qualité de ce qui se trouve dans notre atelier, pour retrouver mon souffle. Du déjeuner, il y aurait beaucoup à dire, mais je crois que j’ai évoqué l’essentiel grâce aux travaux « généalogiques » de certain.es d’entre nous : à savoir que l’(auto)biographie familiale n’a pour moi d’intérêt que dans ce qu’elle tisse comme relation avec le monde, au-delà de sa narration pure et simple (les deux adjectifs les plus mal choisis pour qualifier ce type de récit !). Cet après-midi je suis retournée écrire dehors, sous le hêtre rouge de l’an passé. Je dois vérifier que le texte que j’écrivais alors figure bien dans mon manuscrit. Il m’avait beaucoup déstabilisé : il ouvrait une voie vers un genre différent qui pouvait être suivie indépendamment de tout le reste. Mais je vois les choses bien différemment à présent. Cette voie, mon personnage peut l’emprunter et la fuir. C’est d’ailleurs le conseil que je lui ai donné dans #L5 (cf. Coule à flots et emporte tout sur ton passage). J’ai pris le temps d’avancer encore un peu dans Valet Noir[2] et alors que je prévois d’écrire une variation sur l’épisode d’Ulysse et des Sirènes depuis #L5 (définitivement profitable), voilà qu’Ulysse apparaît et précisément dans ce même épisode à la page 131. Je me promets d’écrire un message à l’auteur depuis des semaines (je lis lentement), les coïncidences se bousculent si nombreuses qu’on dirait la fin de l’année dans l’escalier d’un pensionnat de jeunes filles…

Mercredi

Aujourd’hui, j’écris dans le bureau. On me l’a laissé généreusement pour que je puisse assister au zoom qui décale mon rendez-vous quotidien de journal. D’ordinaire, il intéresse beaucoup mon beau-frère, un financier norvégien qui depuis l’arrivée de son deuxième enfant gère toutes ses affaires en ligne. Mais même pour la finance, c’est la première semaine d’août. Le bureau a une vue sur le jardin (je devrais dire le domaine vu la dimension du terrain, mais nos beaux-parents s’en occupent avec un tel soin et une telle inventivité qu’il n’est pas possible de laisser courir son regard sans qu’il soit arrêté par cent recoins charmeurs et intimes. Il faut vraiment aller à la clôture pour voir au loin). Une cheminée fort grande pour cette petite pièce me fait face, occupée par un mince poêle cylindrique en fonte, les deux également décoratifs et obsolètes en cas de coup de froid. Mais si tout le monde se plaint du temps à plein-temps (à l’exception des enfants et de moi, puisque nous avons d’autres chats à fouetter), l’heure n’est pas encore à la flambée. Demain, paraît-il, il y aura un feu de camp… Pour l’heure, bottés et encapuchonnés les braves sont partis couper le saule et rabattre le noisetier. L’envergure de Mathilde qui dégage une grande branche feuillue la montre dans toute sa magnificence de déesse tutélaire. Hélas, à 16 ans, on ne voit pas ces choses-là.

Jeudi

Retour dans la chambre. Jeu pense immédiatement à un échange avec Christiane Mansaud autour de A room of one’s own, l’analogie qu’elle fait avec A room with a View, ma traduction préférée du titre, Une Pièce bien à Soi, la façon douce dont elle dit s’accommoder de la chambre, ici (de cette traduction-là ? De celle où elle écrit ? Mystère). Avant le confinement, je n’écrivais jamais dans ma chambre, sauf à l’hôtel. J’écrivais au café (sur des tables en Formica)[3], dans la cuisine, en pensant à Tsetaïevav[4] :

Dans la journée, je n’arrive jamais à lire ni à écrire, les tâches quotidiennes
empiètent même sur la nuit, car je n’ai que deux mains.

quand bien même j’écrivais plutôt de jour. J’ai récemment découvert deux choses : la première c’est l’agrément d’écrire dans une pièce bien à moi (que nous appelons le Polit Buro depuis que nous avons emménagé). Très haut plafond d’un blanc qui en a vu d’autres, mais murs largement lambrissés dissimulant de profonds placards caméléons, moquette vert olive passé, elle n’a longtemps abrité qu’un petit bureau de bois de même teinte que les murs. Deux fenêtres dont une plus étroite montée d’un verre à relief, de sorte que j’écris soustraite aux regards. Il y a quelques mois, un lampadaire sur pied assez imposant et disposant de plus de têtes que l’hydre de l’Herne a été l’occasion d’une dénomination alternative : l’Empire des Cinq Ampoules. En face du bureau, sous une reproduction miniature de l’arbre « remember the treason trial» de William Kentridge, un fauteuil en plastique noir et rouge dans la famille depuis la fin des années soixante peut éventuellement accueillir une visite… 

La seconde découverte est moins heureuse et plus banale, c’est l’installation d’un bureau dans notre chambre à Aubervilliers. Si je vivais seule, ce ne serait pas la même chanson, mais là, il a fallu ruser pour délimiter un espace, faire croire à un bureau pendant les heures de visios interminables qui ont été notre quotidien cette année. J’ai là-bas le nez sur le mur et un petit paravent pour cacher ce travail que je ne saurais voir au moment du sommeil sans polluer durablement mes nuits. J’ai chiné un meuble noir, assez massif (il pèse un âne mort, disons clairement la chose) et marqué du sceau du chic pratique de mon adolescence (®Habitat). Il me fait penser à un petit bateau, un optimiste. Je suis sûre qu’il flotterait en cas d’inondation, de naufrage de l’immeuble. Sur le mur traînent encore les Post-its de l’été dernier, quand je courais deux lièvres à la fois pendant l’atelier. Cet été, d’où que j’écrive, j’ai une chambre avec vision(s).

Vendredi

J’écris dès le matin, repliée ici, « en mes appartements ». Je me suis levée fort tôt pour m’acquitter de tâches qui facilitent la vie en communauté. Pour dire aussi : Lili was here, comme on laisse un graffiti sur un monument historique. Le monumental, c’est cette vie collective même. Non pas celle ponctuelle des résidences de création, des troupes, mais des familles, des maisons de familles enracinées dans des générations de quotidien, de non-dits, de malentendus (peut-il jamais y avoir autre chose entre les êtres humains que le malentendu ? (Tragique, doux, comique, étrange, vivable, vécu…) Mais la famille porte si fort le fantasme de la fusion que c’est le lieu par excellence où on ne veut pas en admettre l’existence, de cet écart entre ce que je dis et ce que suis, entre ce que je dis et ce que tu entends. Sous le toit familial, le moi l’emporte d’une grande longueur sur le je, d’ailleurs. C’est un jour de fête, je les redoute entre tous : sa tension s’organise sourdement depuis une semaine, aujourd’hui en sera le comble. Bref, j’écris tôt le journal. J’ai lu. C’est toujours la meilleure chose à faire. Je renoue encore une fois avec les techniques élaborées dans l’enfance à gauche et à droite et les trop longues vacances populeuses, loin du giron maternel, dans la précarité renouvelée des cousinades trop occasionnelles, dans la perplexité chaleureuse de mes tantes — pauvre gosse ! — : le livre ouvert en son milieu, posé sur le lit, couverture au ciel, est la plus sûre des cabanes contre le loup dévorateur, un abri antinucléaire contre l’atomisation, une grotte de Lascaux protégée d’une trop forte exposition. Pour entrer dedans, il faut garder cela à l’esprit en le saisissant — soit à deux mains, soit en glissant le majeur le long de la reliure, index et annulaire de part et d’autre de la couverture, tandis que l’auriculaire et le pouce se calent confortablement contre les pages de gauche et de droite —. Quand je parviens à lire un livre, c’est-à-dire quand j’ai une fois de plus appris à lire ce livre précisément, j’ai l’impression de le dompter, d’autre fois, de casser un code. Une bonne dompteuse sait qu’avec le vivant, rien n’est jamais définitif. Mais un petit sourire ancien se dessine encore ce matin sur mes lèvres, en parvenant aux environs de la page 30 à entrer dans Sinbad ou la Nostalgie[5] de Gyula Krùdy. Je m’y étais déjà essayée, rien de bien compliqué pourtant, mais lire le soir avant le coucher ne me vaut rien que des embrouilles. Je m’étais perdue dans les allées et venues pourtant pas sorcières du héros dans son temps. Ce livre et tant d’autres font partie des rencontres passagères pour l’écriture. Je les somme au moindre indice qu’ils me guideront dans les mondes qui m’intéressent ( et qui sont, hélas et tant mieux, très nombreux). Je crois que je porte l’espoir secret que l’un d’eux dira exactement ce que je désire lire et qu’alors, je n’écrirai plus. Nous sommes heureusement fort loin du compte.

Samedi

Dans l’indécision du soleil, un fauteuil près de la fenêtre. Tension lasse des veilles de départs : mon calendrier décalqué de celui des propositions. Clôture de cette #L7, si prenante, fertile, (é)puisante. #L8 demain matin, à l’heure du départ. Pour la première fois, un certain découragement face à la pluie du matin, l’exaspération rabâchée à ce sujet depuis une semaine a fini par me gagner la moelle, plus sûrement que l’humidité. Sentiments voisins : quitter cette grande maison, ses rythmes obligés comme un récitatif avec orchestre, son trop-plein de famille, son magnifique isolement vert d’eau, la concentration de survie que son contexte aura permis et sortir de cette semaine de #L7, organisée autour de ces fragments méthodiques (journal, compression, pistes, tentatives). Dans ces instants liminaires, les enfants pratiquent une politique de la terre brûlée, condensant en une journée toutes les bêtises dont le prochain départ les prive. Je suis tentée de faire la même chose : envoyer promener ma haire et ma discipline et de me recroqueviller dans un fauteuil clair du salon pour lire un polar de Fred Vargas, échappé à ma vigilance en 2008 et qui m’a tendu un guet-apens dans la réserve de romans noirs des toilettes de l’étage au réveil. Françoise Renaud a raison : la #L7 est si vaste qu’on n’en viendra pas à bout en une semaine, mais pas en deux non plus. Pourtant, elle ne porte pas pour moi ce grand souffle tentateur qui invite au voyage sans retour comme certaines propositions précédentes dans lesquelles j’aurais pu engouffrer un été (Parpaing, contre le passé simple…). Je l’ai contenue dans cette semaine. Et cette semaine s’achève.

[1] Tiers Livre, explorations écriture /les cycles ateliers d’écriture de Tiers Livre/ François Bon

[2] Valet noir • Vers une écologie du récit/Jean-Christophe Cavallin | Biophilia n°23 / Éditions José Corti

[3] Grandie dans un bar. Les tables en Formica ont des dessous de rêves, pleins de jambes, de chats qui passe, de trucs à ramasser par terre qu’on peut discrètement coller dans sa bouche. Les tables en Formica ont des coins, des arêtes noires aussi dangereuses que celles du poisson quand on arrive à vive allure en bicyclette à petites roues ou dans la fièvre délicieuse de la poursuite du chat. Les tables en Formica ont des dessus bordeaux, comme le vin qu’on n’y sert pas dans ce genre de bar, plutôt du rouge limé qu’ils boivent jusqu’à la lie dans des petits godets pour rythmer la longue journée et se faire un nez assorti aux fraises des Vittel-fraise sur quoi ils se rabattent quand ils ont bu tous leurs sous — ce qui faisait du sens tandis qu’on remplissait ses cahiers d’orthographe — mais finalement c’est tout leur saoûl et le docteur qui est doux comme le vin a sifflé la fin de la récré, et pas un demi-panaché qui tienne où ça finira mal malade de boire tout ça. Les tables en Formica, on a encore le temps d’y écrire des lettres d’amours débutantes et des débuts de grands romans qu’on ne sait par quel bout prendre et qui déguise mal la vie la plus quotidienne sans jamais oser (encore) lui rentrer dans le lard. Un jour, le bar est vendu, mais c’est pas ça qui manque. In Journal d’un Mot/[BAR]

[4]Correspondance à trois (Été 1926) /Rainer Maria Rilke, Marina Tsvétaïéva, Boris Pasternak /Gallimard L’Imaginaire

[5] Sindbad ou la nostalgie/Gyula Krúdy/Traduit du hongrois par Juliette Clancier/Les éditions Cambourakis

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La Blague du Viol | Patricia Lockwood

La blague du viol c’est que tu avais 19 ans.

La blague du viol c’est qu’il était ton petit ami.

La blague du viol ça portait le bouc. Le bouc.

Imagine la blague du viol se regardant dans le miroir, lui renvoyant parfaitement son reflet, et se pomponnant pour ressembler davantage à une blague du viol. «Ahhhhh », ça pense. « Oui. Un bouc »

Pas de mal.

La blague du viol c’est qu’il était de sept ans plus âgé. La blague du viol c’est que tu le connaissais depuis des années, depuis le temps où tu étais trop jeune pour être intéressante pour lui. Tu aimais l’usage de ce mot, intéressante, comme si tu étais un morceau (bout) de savoir que quelqu’un pourrait désespérément vouloir acquérir, assimiler, et recracher ensuite dans une forme différente par sa bouche à bouc.

Et tout à coup tu étais plus âgée, mais pas si âgée du tout.

La blague du viol c’est que tu avais bu des spritzers. Des spritzers ! Qui boit ça ? Les gens qui se font violer, d’après la blague du viol.

La blague du viol c’est qu’il était videur, et qu’il gagnait sa vie en tenant les gens dehors.

Pas toi !

La blague du viol c’est qu’il portait un couteau, qu’il te le montrait et le faisait tourner dans ses mains encore et encore comme si c’était les pages d’un livre

Il ne te menaçait pas, tu comprenais. C’est juste qu’il aimait vraiment son couteau.

La blague du viol c’est qu’il a presque tué un type en le balançant à travers une baie vitrée. Le jour d’après il te l’a raconté et il tremblait, ce que tu as pris pour une preuve de sa sensibilité.

Comment un morceau de savoir peut-il être stupide ? Mais bien sûr tu étais si stupide.

La blague du viol c’est que parfois il te disait que vous aviez rendez-vous et il t’emmenait chez son meilleur pote Peewee et te faisait regarder du catch pendant qu’ils se défonçaient tous.

La blague du viol c’est que son meilleur ami s’appelait Peewee.

OK, la blague du viol c’est qu’il vénérait Le Rock.

Genre le type était complètement amoureux du Rock. Il trouvait que c’était tellement classe ce qu’il pouvait faire avec ses sourcils.

La blague du viol c’est qu’il appelait le catch « un soap-opéra pour hommes ». Les hommes aussi aiment le drame, t’assurait-il.

La blague du viol c’est que sa bibliothèque n’était qu’une collection de livres sur les sérialkillers. Tu prenais ça pour un intérêt historique, et à l’appui de ce malentendu tu lui as offert une copie du Mon Siècle de Günter Grass, qu’il n’a jamais seulement essayé de lire.

Ça va être encore plus drôle

La blague du viol c’est qu’il tenait un journal. Je me demande s’il a écrit au sujet du viol dedans.

La blague du viol c’est que tu l’as lu une fois, et il parlait d’une autre fille. Il l’appelait Miss Géographie, et il disait qu’il n’avait plus ces envies quand il la regardait », pas depuis qu’il t’avait rencontrée. Échappée belle, Miss Géographie

La blague du viol c’est qu’il était l’élève de ton père — ton père donnait un cours de Religions. Tu l’aidais à nettoyer sa salle à la fin de l’année et il te laissait emporter le manuel le plus abîmé.

La blague du viol c’est qu’il t’a rencontré quand tu avais 12 ans. Une fois, il a aidé ta famille à déménager deux États plus loin, et tu as fait la route de Cincinnatti à Saint Louis avec lui, juste vous deux, et il a été gentil avec toi, et tu as parlé tout du long. Il mâchait du tabac sans arrêt, et tu lui as dit qu’il était dégoûtant, ça la fait rire et il a craché le jus à travers son bouc dans une bouteille de Mountain Dew.

La blague du viol c’est que, allez, tu aurais dû la voir venir. Cette blague du viol s’écrit pratiquement toute seule.

La blague du viol c’est que tu étais face contre terre. La blague du viol c’est que tu portais un joli collier vert que ta sœur avait fait pour toi. Après tu as découpé ce collier. Le matelas avait un contact particulier et ta bouche s’ouvrait d’une manière particulière contre lui, comme si tu parlais, mais tu sais que non. Comme si ta bouche s’ouvrait dans le futur, pour réciter un poème qui se nomme la « Blague du viol ».

La blague du viol c’est que le temps est différent, devient plus horrible et plus habitable et répond à ton besoin d’entrer plus profondément en elle.

Comme le corps, qui davantage qu’une forme concrète est une capacité.

Tu sais que le temps est élastique, peut prendre presque tout ce que tu lui donnes, et guérit vite.

La blague du viol, c’est que bien sûr il y avait du sang, qui, chez les êtres humains, circule près de la surface.

La blague du viol c’est que tu es rentrée à la maison comme si de rien n’était, et tu en as ri le lendemain et le jour d’après, et quand tu racontais aux gens tu riais, et c’était la blague du viol.

Il t’a fallu un an pour le dire à tes parents, parce qu’il était comme un fils pour eux. La blague du viol c’est que quand tu l’as raconté à ton père, il a fait le signe de croix au-dessus de ta tête et a dit, « Je t’absous, toi et tes péchés, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit » ce qui, même en étant à côté de la plaque, était empreint de gentillesse. 

La blague du viol, c’est que tu es devenue dingue pendant les cinq années suivantes, que tu devais sans cesse changer de ville, changer d’État, et que des journées entières se sont engouffrées dans la même question — comment ça a pu arriver. C’était comme si tu allais dans ton jardin et que, d’un coup, il n’y avait plus qu’un grand vide… où se rejouait le même événement rouge sang, encore et encore.

La blague du viol c’est qu’après un temps tu n’étais plus dingue, mais échappée belle comme Miss Géographie.

La blague du viol c’est que pendant les cinq années qui l’ont suivie tu n’as fait qu’écrire, et jamais à ton sujet, au sujet de n’importe quoi d’autre, au sujet des pommes sur l’arbre, des îles, des poètes morts et des vers qui les aèrent, et il n’y avait pas de corps chaud dans ce que tu écrivais, c’était ailleurs.

La blague du viol c’est que c’est finalement naïf. La blague du viol c’est que tu n’écris pas naïvement.

La blague du viol c’est, si tu écris un poème qui s’appelle « Blague du Viol », tu ne demandes qu’une chose : que le fait de l’avoir écrit devienne la seule chose de toi dont on se souviendra.

La blague du viol c’est que tu lui as demandé pourquoi il l’avait fait. La blague du viol c’est qu’il a dit qu’il ne savait pas pourquoi, parce que qu’est-ce qu’une blague du viol dirait d’autre ? La blague du viol a dit que c’est TOI qui étais ivre, et la blague du viol a dit que tu te souvenais de travers, ce qui t’a fait rire bien fort pendant une longue seconde fendue. Les spritzers ce n’étaient pas des Bartles & Jaymes, mais ça serait plus drôle pour la blague du viol que ça le soit. Ça avait un « goût filles », genre Mangue passionnée ou Fraise défoncée, que tu as descendu sans question, en pleine confiance dans le cœur de Cincinnati Ohio.

Est-ce que les blagues de viol peuvent être drôles, c’est la question.

Est-ce qu’une des parties de la blague sur le viol peut être drôle ? Le moment où ça finit — ahaha c’était pour rire ! Pourtant tu as vraiment rêvé de tuer la blague du viol pendant des années, de lui sortir le sang du corps, et de la dire de cette façon.

La blague du viol réclame d’être dite

La blague du viol c’est que c’est simplement comme ça s’est passé.

La blague du viol c’est que le jour d’après il t’a donné l’album Pet sounds. Non vraiment. Pet sounds. Il a dit qu’il était désolé et il t’a donné Pet sounds. Allez, c’est quand même un peu drôle !

Admettez-le.

Patricia Lockwood/La blague du viol/The rape joke
Traduction de l’états-unien : Emmanuelle Cordoliani

The rape joke is that you were 19 years old.

The rape joke is that he was your boyfriend.

The rape joke it wore a goatee. A goatee.

Imagine the rape joke looking in the mirror, perfectly reflecting back itself, and grooming itself to look more like a rape joke. “Ahhhh,” it thinks. “Yes. A goatee.”

No offense.

The rape joke is that he was seven years older. The rape joke is that you had known him for years, since you were too young to be interesting to him. You liked that use of the word interesting, as if you were a piece of knowledge that someone could be desperate to acquire, to assimilate, and to spit back out in different form through his goateed mouth.

Then suddenly you were older, but not very old at all.

The rape joke is that you had been drinking wine coolers. Wine coolers! Who drinks wine coolers? People who get raped, according to the rape joke.

The rape joke is he was a bouncer, and kept people out for a living.

Not you !

The rape joke is that he carried a knife, and would show it to you, and would turn it over and over in his hands as if it were a book.

He wasn’t threatening you, you understood. He just really liked his knife.

The rape joke is he once almost murdered a dude by throwing him through a plate-glass window. The next day he told you and he was trembling, which you took as evidence of his sensitivity.

How can a piece of knowledge be stupid? But of course you were so stupid.

The rape joke is that sometimes he would tell you you were going on a date and then take you over to his best friend Peewee’s house and make you watch wrestling while they all got high.

The rape joke is that his best friend was named Peewee.

OK, the rape joke is that he worshiped The Rock.

Like the dude was completely in love with The Rock. He thought it was so great what he could do with his eyebrow.

The rape joke is he called wrestling “a soap opera for men.” Men love drama too, he assured you.

The rape joke is that his bookshelf was just a row of paperbacks about serial killers. You mistook this for an interest in history, and laboring under this misapprehension you once gave him a copy of Günter Grass’s My Century, which he never even tried to read.

It gets funnier.

The rape joke is that he kept a diary. I wonder if he wrote about the rape in it.

The rape joke is that you read it once, and he talked about another girl. He called her anymore,” not since he met you. Close call, Miss Geography!

The rape joke is that he was your father’s high-school student — your father taught World Religion. You helped him clean out his classroom at the end of the year, and he let you take home the most beat-up textbooks.

The rape joke is that he knew you when you were 12 years old. He once helped your family move two states over, and you drove from Cincinnati to St. Louis with him, all by yourselves, and he was kind to you, and you talked the whole way. He had chaw in his mouth the entire time, and you told him he was disgusting and he laughed, and spat the juice through his goatee into a Mountain Dew bottle.

The rape joke is that come on, you should have seen it coming. This rape joke is practically writing itself.

The rape joke is that you were facedown. The rape joke is you were wearing a pretty green necklace that your sister had made for you. Later you cut that necklace up. The mattress felt a specific way, and your mouth felt a specific way open against it, as if you were speaking, but you know you were not. As if your mouth were open ten years into the future, reciting a poem called Rape Joke.

The rape joke is that time is different, becomes more horrible and more habitable, and accommodates your need to go deeper into it.

Just like the body, which more than a concrete form is a capacity

You know the body of time is elastic, can take almost anything you give it, and heals quickly.

The rape joke is that of course there was blood, which in human beings is so close to the surface.

The rape joke is you went home like nothing happened, and laughed about it the next day and the day after that, and when you told people you laughed, and that was the rape joke.

It was a year before you told your parents, because he was like a son to them. The rape joke is that when you told your father, he made the sign of the cross over you and said, “I absolve you of your sins, in the name of the Father, and of the Son, and of the Holy Spirit,” which even in its total wrongheadedness, was so completely sweet.

The rape joke is that you were crazy for the next five years, and had to move cities, and had to move states, and whole days went down into the sinkhole of thinking about why it happened. Like you went to look at your backyard and suddenly it wasn’t there, and you were looking down into the center of the earth, which played the same red event perpetually.

The rape joke is that after a while you weren’t crazy anymore, but close call, Miss Geography.

The rape joke is that for the next five years all you did was write, and never about yourself, about anything else, about apples on the tree, about islands, dead poets and the worms that aerated them,and there was no warm body in what you wrote, it was elsewhere.

The rape joke is that this is finally artless. The rape joke is that you do not write artlessly.

The rape joke is if you write a poem called Rape Joke, you’re asking for it to become the only thing people remember about you.

The rape joke is that you asked why he did it. The rape joke is he said he didn’t know, like what else would a rape joke say? The rape joke said YOU were the one
who was drunk,and the rape joke said you remembered it wrong, which made you laugh out loud for one long split-open second. The wine coolers weren’t Bartles & Jaymes, but it would be funnier for the rape joke if they were. It was some pussy flavor, like Passionate Mango or Destroyed Strawberry, which you drank down without question and trustingly in the heart of Cincinnati Ohio.

Can rape jokes be funny at all, is the question.

Can any part of the rape joke be funny. The part where it ends — haha, just kidding! Though you did dream of killing the rape joke for years, spilling all of its blood out, and telling it that way.

The rape joke cries out for the right to be told.

The rape joke is that this is just how it happened.

The rape joke is that the next day he gave you Pet Sounds. No really. Pet Sounds. He said he was sorry and then he gave
you Pet Sounds. Come on, that’s a little bit funny.

Admit it.

Emmanuelle Cordoliani, l'Amnésie de l'enfance

Amnésie de l’enfance | couleurs

1. Une tache rouge. Les par(l)ants l’appelleront Chaperon. Une tache rouge, un instant saisie. Soudain tout contre le nez. Le monde est rouge. Sitôt après, perdue de vue. Saisie à nouveau, une autre fois, un autre jour, cinq minutes plus tard. Un vague cercle rouge au centre du monde. Lâché, perdu… Tout est quadrillé dans ce cirque chaque maille du filet découpe un morceau du soleil qui pleut par les grandes vitres, le bruit amical de l’eau sur les pensées, la douceur sauvages des poils noirs du chat.

2. Un bloc de glace, de ceux bien rectangulaires que les par(l)ants glissent dans la glacière jaune moutarde les jours où le monde à un fond d’herbe. Derrière ça chauffe, ça chauffe froid. Si on voit ça, c’est qu’on dort là, c’est qu’on est fiévreuse et quand les yeux s’ouvrent dans l’obscurité de la grande chambre grise sans contour, ils sont captivés par le long rideau turquoise derrière quoi le monde aussi à la fièvre. Il irradie, il uranium Star Treck, il anesthésie un moment le bois et les bonbons au pin au fond des tiroirs vernis des tables de nuit jumelles, encastrées dans la niche du lit comme deux petites Saintes Bernadette. On croit au rideau turquoise dur comme fer. Le sommeil est un drap chaud et doux qui flotte.

Emmanuelle Cordoliani, l'Amnésie de l'enfance, ©Pierre Soulages

Amnésie de l’enfance|Verticales

1. Vertigineuse et hypnotique la volée de marches de l’escalier du premier. Combien ? Innombrables : on ne sait pas compter encore. Ornées d’éclats rouges et verts, elles sont gaies, elles font jouet vu de près pas trop vite. Ça fait oublier la peur, le fond noir, les arêtes qui cognent dur. Les grands ne s’en méfient pas. Même mon grand-père qui boite — je ne sais pas encore cela, qu’il « boite » et quand ça n’a pas de nom c’est simplement sa façon, pas d’infirmité, de longue douleur familière, de mépris dans la bouche de sa mère —. La descente appelle, comme à ski, et tout en bas la lumière éblouissante de la rue qui découpe des sapins en fer forgé sur l’épaisse vitre translucide de la porte — Expérience de Mort Imminente et lumière au bout du tunnel à jamais confondues dans cette image depuis l’enfance. — . Au pire, on n’ira pas plus loin. Il faut descendre après la sieste à l’étage, ou le matin quand « ah ! Ah ! La faim fait sortir le loup du bois » et le loup c’est moi. On oublie de tendre le bras court pour tenir la rambarde, on dévale et advient ce qui peut : on ne le saura qu’une fois en bas sur le petit palier qui dessert la pièce sombre où sont gardées les grosses fleurs qui soignent. Casser les os, casser le cou. Jamais rien cassé, mais les bosses, les bosses, on les croit en os. Les fleurs baignent dans un gros pot de verre — gros comme ceux des cornichons Molossol, les molosses croquants des Slaves —. Les fleurs m’attendent là, au cas où casse-cou, éponges amicales dans l’obscurité. Qui me réceptionne, accourant à mes cris, m’en applique une là où c’est blessé cette fois-là. Là où c’est le bleu, c’est jaune d’abord. Les fleurs déteignent. Passer du jaune au bleu c’est le but, comme du rouge au vert en auto. Dès que le pot est ouvert, l’odeur prend toute la petite pièce sombre. La tête tourne délicieusement, tournesol, dans les vapeurs de l’alcool et des émotions, puisque: ça en fait des émotions. Le jus de la fleur coule sous la compresse énorme. Elle couvre tout mon genou ou me mange la moitié du front. Là où ça tape encore en dedans. Blessures de guerre, dit mon grand-père. Bagarre de grandir. Parfois, on sent d’avance qu’on tombera.

2. Une ligne noire sur blanche. Le téléski interdit. Le téléski des Seigneurs. La pente si raide et le petit socle qui botte les fesses serrées sous la combinaison molletonnée. Vols obligés, légère comme une araignée microscopique à huit pattes, bâtons et skis dans le vide. Parfois, miraculeusement retombant sur la trace. Souvent, l’équilibre est perdu. À la grâce suspendue de l’envol succède un moment de far-ouest où la perche traîne son petit ballot de skieuse déglinguée sur quelques mètres sans qu’on reprendre le dessus, remonter en selle. Il faut alors trouver son chemin dans la forêt de sapins. On n’est pas la première à tomber là.

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