Sandy17

Des lunes de Caprice / Offenbach

VLAN RENVERSÉ ?

C’est dans une atmosphère survoltée, que le Prince Caprice avait pris place dans un canon semblable au Grand Collisionneur de Hadrons du CERN, nec plus ultra de la technologie développée à grands frais chez nos voisins et amis du Royaume de Vlan, afin d’être propulsé jusqu’à la Lune. Mais quelques instant après la mise à feu de l’engin, le corps inconscient du Prince Caprice a dû être désincarcéré de l’habitacle après qu’une explosion d’origine inconnue a manqué de le réduire en poussière. À cette heure, les corps du Roi Vlan IV, son père, et du Conseiller Microscope qui l’accompagnaient, n’ont pas été retrouvés. Quant au Prince, il aurait été rapidement mis au secret, dans la confusion qui a suivi le drame. Très émue, la communauté internationale des têtes couronnées s’interroge sur la nature de l’explosion : accident ou sabotage ? La question est légitime : l’explosion tragique s’est accompagnée d’un soulèvement populaire sans précédent dans ce royaume pourtant réputé pour la docilité de ses habitants. La junte militaire a instauré un couvre-feu complet qui ne laisse plus que la Lune allumée après 20h. Épaulée par le corps scientifique, l’armée s’est lancée sans plus attendre dans une chasse aux sorcières : les « Vlan Contraires » ( comme s’est auto-proclamé le bras armé des gueux ) pourchassent sans répit les fidèles royalistes de la Ligue. Dans l’ombre, ces derniers espèrent bien installer leur champion, le Prince Caprice, sur le trône de ses aïeux. Cependant, des sources renseignées émettent d’alarmantes réserves quant à l’état de santé de la jeune Altesse. Il semblerait qu’il ne soit pas sorti du coma et que seule la lecture patiente qu’on fait chaque jour à son chevet du Voyage dans la Lune de Jules Verne réussisse à percer l’épais brouillard qui l’environne. Un sourire conquérant, nous assure-t-on, se lit alors sur son visage et redonne courage à la Ligue dans ces heures sombres. Mais à quoi le Prince prisonnier de son propre corps peut-il bien rêver, qui saura le dire ? (…) Dans notre édition week-end, découvrez en exclusivité le témoignage de Françoise, jeune forgeronne à la loyauté exemplaire, devenue, depuis l’accident, la lectrice au chevet du Prince Caprice.

Des lunes de Caprice : note d’intention dramaturgique

Un homme marche sur le sol du vieux miroir de vos rêves, il va falloir aller plus loin…* Il s’est passé deux ou trois choses pour l’humanité depuis la création de l’Opéra Féérie le Voyage dans la Lune… On a foulé le lieu du rêve et des images nous sont parvenues – nous parviennent régulièrement – de la conquête spatiale : des flots d’images à la télé, au ciné, sur internet, qui posent simultanément la question de la Lune et de la féérie pour le public de cet opéra en 2019. Je ne cherche jamais à défier ces sources, j’utilise fort peu la vidéo parce qu’elle exige des compétences et des moyens qui ne sont pas les miens, mais également et surtout parce que la représentation du merveilleux à partir d’outils historiquement théâtraux me paraît une aventure à la mesure de notre raison d’être un art vivant. Par outils, j’entends d’abord la dramaturgie : comment raconter l’histoire de manière à surprendre, intriguer et faire participer un spectateur qui risque trop souvent de s’assoir au théâtre comme dans son canapé ? Avec Offenbach, on va vraiment dans la Lune. Son Voyage dans la Lune, contrairement à d’autres dramaturgies sur ce thème, — comme c’est le cas dans Il Mondo della Luna de Haydn par exemple — , ne cède pas à la facilité d’une mise en abyme. Le voyageur n’est pas un vieux schnock naïf promené par une bande d’acteurs débrouillards. Musicalement et théâtralement cependant, ce monde de la Lune est très séquencé : les librettistes et le compositeur ne développent pas une piste unique qui dessinerait un univers cohérent : ils multiplient au contraire les tableaux, convoquent une piste — le mimétisme, l’inversion… — et l’abandonne aussitôt pour une autre — l’absurde, le merveilleux… —, confrontant les spectateurs à une vision kaléidoscopique. Cette fragmentation participe du féérique et de l’étrange. Elle m’évoque également la recherche scientifique qui observe le tout pour la partie, grossit, réduit, démonte, et lie, dans un perpétuel va et vient, le microcosme au macrocosme. Du désir de donner à voir la Lune par ce kaléidoscope de tableaux et d’expériences est née l’idée que ce monde est en fait la réalité psychique du Prince Caprice, la lecture intérieure, drolatique et onirique que son inconscient lui propose alors qu’il est plongé dans un sommeil profond et que son pays est à feu et à sang. Les planques des royalistes, successions d’appartements à meubles recouverts de draps, d’entrepôts désertés, de souterrains, d’abris anti-atomiques où s’installe momentanément l’hôpital de fortune du Prince, sont une manière de face cachée de la Lune, où lui parviennent les bruits de la rue en colère, l’inquiétude de ceux qui cherchent à protéger la permanence de la royauté, mais également la voix de cette lectrice, fidèle au poste, fil rouge qui seul le relie solidement au vivant. Ce personnage de la petite forgeronne — à mi chemin entre Liu et Schéhérazade —, écartée sans ménagement du voyage vers la Lune à l’acte I, accède, dans l’esprit du Prince, au statut de princesse Fantasia par la magie des descriptions des tableaux lunaires qu’elle fait consciencieusement à son bien-aimé. De tout cela mis ensemble le Prince fait sa Lune. Des images merveilleuses et décalées pourraient naître de cette superposition des mondes du dehors, du dedans et de l’ailleurs, ainsi que des allers-retours du Prince au corps prisonnier de son caisson hyperbare et plus souverain que jamais dans ses états de conscience altérée. On pense alors à l’ORTF, à Orlando de Virginia Woolf, à Seuls de Wajdi Mouawad, mais également à la série Mr Robot… * La Lune est morte ce soir / Les Frères Jacques

Benoit Riou, François Bon, Tiers-Livre, Emmanuelle Cordoliani, Arsene Kuang, Sérail

Hors-Sérail | Vies brèves

Dans l’intérieur de l’habit du Pacha Selim, attendent cinquante lames. Il serait plus juste de dire qu’il garde cinquante triomphes contre son coeur. L’une et l’autre formule sont également inappropriées pourtant : le Tarot Mantegna, — dont jamais il ne sépare, dont sa vêture même est l’étui autant que le fourreau de son corps d’épée — le Tarot dit de Mantegna n’est pas un Tarot, et toutes les appellations relatives à ses cartes sont, par conséquent, usurpations, à peu près, faux-semblants … Le Mantegna ne sert à rien. Il est inopérant dans la divination de l’avenir, ou la divulgation des secrets. N’importe : la tentation de l’avenir s’est écoulée de Selim avec le pus des blessures. Les cicatrices marquent la chair de son dos d’une croix blanche, qui l’inscrit dans le présent irrémédiable. Le Mantegna n’est pas non plus un jeu. Mais il y a beau temps que le Pacha se contente de regarder les joueurs jouer et d’encaisser leurs pertes dans le tiroir sans fond du Gardien du Chiffre. Il souffre parfois la société d’une seule personne, dans la partie unique d’un jeu où les pièces, pourtant différentes initialement dans leur forme et leur mouvement sont remplacées par des noyaux d’olives. Cette condition n’étant pas discutable, et la réputation du Pacha, effroyable, rare sont ceux qui s’y risquent. Selim ne mise lui-même jamais d’argent — sauf avec les petits enfants qui le plument dans sa perplexité — . Les parties aux noyaux d’olives sont autrement intéressées et leurs enjeux, déraisonnablement élevés. On ne compte qu’une exception à cette règle des jeux : la partie dont le nombre de manches ressemble à un 8 alangui et qu’il dispute sans discontinuer avec la Constance — comme il nomme l’odalisque changeante qui coupe son cœur en deux — et dont les coups peuvent être espacés de plusieurs jours, mois, années.
Le Mantegna, faux jusqu’à son nom, ravit Selim, le tient dans la permanence du Sérail, où qu’il soit, quoiqu’il fasse. Deux fois l’an, il dispose les arcanes devant Osmin, toutes les cinquante, fraction d’une armée invincible, en ordre de bataille. Quand la dernière arcane est posée, il revient à la première — les manches de sa chemise blanche, largement retroussées, dégageant ses poignets — et la retourne face contre le tapis, d’un geste serpentin de prestidigitateur. Il sourit, le Pacha et son géant mordille sa moustache. Osmin est doté d’une mémoire respectable, mais il manque de méthode et il aime l’alcool. À chaque fois, il croit retenir cinq figures, il en oublie deux, une revient inopinément d’une fois précédente. Chargé de cette commande fragile comme feuilles de physalis, il prend la route incertaine qui mène au Marché des Vacillantes.
Selim a dû évoquer le Mantegna en trois occasions — il ne l’appelle jamais par ce nom d’imposture, il n’en parle pas non plus autrement. Dans les cas d’extrême nécessité, il désigne de l’index de la main droite la poche de son habit, et il murmure , comme s’il avait peur de réveiller une de ses figures. Ce faisant, il montre son coeur —. Il a été contraint de le prononcer à voix haute, ce nom de carnaval, pour entrer en possession de l’objet. Nécessité fait loi. Un jeune homme chinois, très élégant, l’avait engagé pour recouvrer la somme nécessaire à ce qui nous semblerait d’extravagants débours vestimentaires en Europe. Lourdement endetté auprès d’un chineur d’un genre très particulier, — pour un manteau —, il n’avait eu d’autre choix que de se défaire du jeu. Le dandy affirmait qu’il était l’original des Estate. Mantegna de la série E. Et l’âge vénérable des cartes, la facture de leur gravure et la puissance de leur ensemble n’auraient pu échapper au plus novice des prêteurs. Il y eut des âmes naïves pour croire qu’il avait voulu acquérir ce manteau somptuaire pour paraître au mariage forcé qui le rappelait en Orient. Il mourut des poumons quelques mois après ses noces, fauché en pleine jeunesse par une vieillotte maladie d’opéra. — En Chine, les acteurs ont conservé l’habitude d’incarner indifféremment les hommes et les femmes et l’on raconte que le dandy s’était un jour montré une Cendrillon bouleversante devant quelques occidentaux subjugués à jamais par la pureté de cette vision — . Conformément à sa volonté, consignée par écrit auprès d’un notaire français, on l’avait enterré dans le manteau, sans boîte, à même la terre de ses ancêtres. Avec un chapeau melon, qu’il avait ramené très banalement de Londres et ses chaussures de Monsieur Parfait. Jamais de sa vie il n’était venu au Sérail, mais en plusieurs occasions son visage s’est superposé à celui d’Arsène, le fleuriste. Une fois, il liait ensemble asphodèles et amarantes. Une autre, il regardait — un oeil de lumière, un oeil d’ombre — le numéro de la robe-cage depuis la coulisse. Selim ne l’avait jamais rencontré de son vivant, mais il le reconnaissait à chaque fois que la vie les mettait en présence l’un de l’autre, depuis qu’il était mort. Fréquemment, au sortir des ascenseurs d’hôtels de luxe de la vieille Europe.
Je veux le jeu. L’usurière était borgne et faisait mine d’être sourde. Selim Bassa avait dû préciser : le Mantegna. Il est très cher… Elle était tranchante sur les T. Je suis très riche. Elle souriait comme les gouvernantes avec les petits enfants menteurs : Il ne s’agit pas de cela. Sur son visage ridé et pâle, le cache-oeil noir faisait l’effet d’une porte ouverte sur un couloir sombre… ou du trou d’une serrure assez grande pour s’y engager à mi-corps… J’ai quelque chose que vous désirez. La présomption de Selim éclaira le visage de la femme d’un sourire doux : si seulement…Si, vraiment : j’ai quelque chose que vous désirez… savoir. Son oeil unique brilla d’un éclat d’or.
Selim avait parlé tout un jour et toute une nuit. Osmin gardait la porte de l’échoppe, effrayant les passants curieux des trésors de la vitrine et les joueurs aux abois, pressés d’engager leur dernier bien pour un ultime coup de dés. Il raconta à l’usurière, sans omettre le moindre détail, ce que cet oeil, qu’on lui avait pris dans sa cinquième année, avait vu depuis. Combien puissant et mauvais il était devenu. Craint de celui-là même qui l’avait énucléée. Comment il avait cru ainsi pouvoir échapper à la malédiction des yeux vairons de cette petite fille du déshonneur. Allant jusqu’à ambitionner d’en détourner le cours à son avantage en conservant l’œil d’émeraude dans un petit flacon, qu’il gardait autour de son cou. Il s’est très lourdement trompé… L’oeil de l’usurière fixait déjà un autre horizon.
Le jeu était entré en possession de Selim. Il s’était substitué à sa mémoire du présent.  Au Sérail, les fonctions demeuraient inchangés, et leur exercice transformait à ce point ceux et celles qui les endossaient que tôt ou tard, leur allégorie les touchait de l’aile. Grâce aux arcanes, Selim pouvait retrouver chacun des visages qui s’y était succédé. Mais bientôt, il s’aperçu que certains rôles n’avaient pas encore été joués, les cartes appelaient leur joueur, leur joueuse. Sa curiosité grandissait. Selim attendait, l’oeil grand ouvert. Mais deux fois l’an, à bout de patience, il bousculait le hasard et Osmin partait pour le Marché des vacillantes.

Ciel, poème, poésie, Emmanuelle Cordoliani

La préférence

Ce que tu aimes
Ce n’est pas le ciel des merveilleux nuages
au-dessus de cette ville
C’est le ciel

Ce que tu aimes
Ce n’est pas la lumière qui dore les illustres bâtiments
dans cette ville
C’est la lumière

Ton temps est venu :
Prends les ciels, l’or et la lumière
Et va-t’en loin
Là ou demeure ton amour

Vie parisienne, Comédie, Tragédie, Emmanuelle Cordoliani, Bobinet, Gardefeu, Offenbach, Metella

Écoles / Être drôle ( Vie Parisienne )

Nous répétons depuis quelques semaines La Vie parisienne d’Offenbach. Un élève me dit pendant une répétition : En fait, il ne faut pas chercher à faire rire. Sur le moment, j’ai un geste d’impuissance. Son épiphanie méritait mieux que ça.
Techniquement, nous ne pouvons pas chercher à faire rire, parce que nous n’avons pas le temps de faire ça. Dans la comédie, où tout va si vite, où les calamités pleuvent sur les protagonistes, il n’y a rien à faire, qu’à se laisser porter, traverser par ce flot. L’image terriblement amusante d’un personnage qui essaie de colmater une fuite avec sa main, puis ses mains, puis ses pieds, et sa tête. Le héros tragique, lui, attend le Sort, il lui offre son poitrail dénudé, tout en courage ou en soumission. Le personnage comique ne reconnait pas d’autorité supérieure pour présider à son destin — le mot d’ailleurs le ferait rire comme une sottise ou un trait d’esprit — à part, éventuellement, la faute-à-pas-d’chance, cousine de province du Fatum, et il aggrave son cas à chaque pas. Avec obstination, talent, science. En lieu et place d’un meurtre, d’un inceste, d’un cannibalisme… le personnage comique a une idée à la con, à laquelle rien ne le contraint. Cette idée va faire rire. Et le point d’honneur que le personnage comique va mettre à la suivre jusqu’au bout. Donc, il n’y a rien à jouer, à part la détermination de l’amener à son terme, alors que dès le départ elle lui semble formidablement mauvaise. Ou pour le moins douteuse. J’aime particulièrement la représentation sur le théâtre de ce moment très humain où l’on fait exactement ce qu’il ne faut pas faire, non parce que les Dieux nous tiennent dans une ignorance cruelle, mais parce que nous ne voulons obstinément pas le savoir. Dans la vacuité de la vie de bâtons de chaises de Bobinet et de Gardefeu, la trahison de Metella est insupportable et pour combler le vide qu’elle ouvre, ils vont prendre la première idée à la con qui se présente. La trahison de Metella ? Enfin l’ infidélité, c’est-à-dire l’exercice de son métier de prostituée ( comme son nom l’indique ), qui rappellons-le consiste à gagner sa vie en couchant avec des hommes. On a tendance à considérer que si Metella n’offre pas d’exclusivité à Gardefeu, ou à Bobinet, c’est principalement pour fournir un prétexte au livret, et par extension à l’oeuvre. Un prétexte pour faire rire, sans nul doute. Pourtant, si on considère la condition des courtisanes au XIXè comme de nos jours, force est de constater que ce n’est pas un métier d’avenir et que le présent y est fort court. Metella, si par un hasard proprement extraordinaire, elle échappait à la tuberculose, à la vérole et à la syphillis, aux avortements et aux violences fantaisistes de certains de ses clients, n’a pas dix ans pour se faire un bas de laine, dans une ville où elle doit mener grand train pour rester la perle des maitresses. Où trouver le temps de chercher à faire rire quand on est prise dans cette course à l’abîme et que le peu de temps que nous laisse les répétitions est consacré à la lecture attentive de Grandeur et Misères des Courtisanes de Balzac ? D’autant que tout ça n’empêche pas le sentiment. Une scène de rupture reste une scène de rupture, avec sa médiocrité, son amertume, son reviens-y, sa rage, bref : sa violence. Devoir admettre qu’on n’a plus les moyens de paraître au bras d’une femme convoitée de tous, qu’on est plus que ce gandin / Qui, plein de chic, mais / indigent / Au fond de la loge se cache / Et dit, en mordant sa moustache /Où diable trouver de l’argent ? , c’est la honte ou l’angoisse. Comprendre que sous la tenue d’un domestique, d’un guide, on n’est pas même regardé par une femme qui autrement rougirait à l’énoncé de votre nom, quel bûcher pour la Vanité. Alors on peut toujours chercher à jouer l’encanaillement général sous prétexte de légèreté, oublier qu’Offenbach était le seul compositeur français joué en URSS tant on estimait sa satyre sociale, sa critique du capitalisme. On peut toujours chercher à faire rire. Mais je professe qu’il vaut accepter d’ être drôle. Drôle comme disent nos voisins Belges. Drôle, étrange, inquiété, loin de chez soi, l’acteur et le personnage, sans filet, fétu de rien sur la Seine en crue.

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