© Victor Duclos

FIL

Fil solidement tenu et qui tient solidement les escalades des grimpeurs et des belles ascensionneuses de l’histoire telle qu’elle se raconte : en file indienne des mille histoires qui la précèdent et la suivront fil tendu au dessus des ravins où se précipitent et s’entrechoquent les terreurs sourdes des chutes tandis que l’esprit file en funambule avide vers le mot d’après, le mont suivant dans le droit fil des conteuses ces araignées inlassables productrices du fil de soi sitôt entrelacé aux récits qui flottent dans le vent et les emportent — bestioles, voix et mots — aux confins à l’Outremonde fil invisible pris dans la trame des habits usés et retournés comme enveloppes des voyages sans tourisme de l’exil embarquant sans le savoir le dit avec la diseuse fil rouge serpentant noueux labyrinthe entre les corps enseignant humain animaux rivière pourpre et fluide des vaisseaux prêts pour notre fuite ou saignée à quatre déveines familiales fil maudit des fils et des filles maudites des Atrides mythiques ou minables domestiques quotidiennes d’un cœur cousu d’un ruban gâté par l’infection de son secret fil sclérosé virant au noir suture vouée à tomber d’elle-même que la greffe ait pris ou non quand les lèvres de la plaie se réunissent dans un baiser boursouflé et brûlant avant de n’être plus que le fil satiné d’une vieille histoire de coups de pelles et d’enfance de rivalités cousues de fil blanc emmaillotée dans ce laçage antédiluvien depuis avant la naissance prise dedans comme l’était le fils Blanc de la famille des pâles lisible comme un bâti lâche sur la serge noire d’un vêtement que personne ne portera à son coeur ou contre son coeur ni dans ses bras jamais achevé même dans la mort sans pour autant toucher à l’infini, mal dégrossi dans sa croyance qu’il suffirait de couper le fil rouge au lieu du vert pour échapper à la Catastrophe avec son grand pont de Cé mais dont le cordon ombilical faisait depuis toujours office de fil pour la marionnette à grosse tête creuse à laquelle il s’était réduit à petit feu fil qu’on usera comme ça sans qu’il ne se rompe jamais et qui tisse le suaire d’amertume tout au long d’une vie humaine débobinée sans rime ni raison avec cette patience inexorable pour le déplaisir conjugué à tous les temps et par tous les temps dévidé jusqu’au rien de l’absence même d’un cylindre de bois ou de carton sans qu’un enfant un chat ou un artiste déglingué n’ait peu ou prou mis la main ni la patte à cette débandade lui conférant matière de jeu manière de grâce quelque chose qui serait resté au bout du rouleau — un cœur, un centre, un noyau — quand on ouvre la pelote de fil blanc — un bon coup de machette sur un cocon, sur une coco — emmêlée épaisse et grossière dans les journaux dans les réunions du travail dans les repas de famille il n’y a rien de rien dedans et ces fils perdus forment une formidable constellation d’absents à force même de ce rien qui occupe bruyamment tout l’espace sans jamais se découvrir d’un fil bien calfeutrés dans cette haine de soi qui ne dit jamais son nom mais répète à tue-tête celui de l’Autre proche ou lointain qu’on serre à la gorge avec un fil de fer barbelé d’agressivité pure non distillée bientôt 8000 ans d’âge servie à la pression et trinquée sur le comptoir d’un bar où on liquide tout puisque rien ne va … Mais si si si on tirait un fil de ce monde tout viendrait avec comme d’un grand pull aux mailles molles la laideur et la peur, mais aussi ce qui ne s’oppose pas dos à dos : les roses l’ambiguïté la lecture les ciels le désir ravageur des mères pour leurs fils qui leur rendent encore mieux mal les grands arbres centenaires où se tiennent les esprits cois le merveilleux et incompréhensible sommeil l’étrange vie animale… Ce fil-là qui défait le tout électrise alerte et guide tour à tour de couleur aux multiples brins brodés à points comptés sur l’étoffe dont on fait les vivants aux motifs d’étoiles et de labyrinthe qui impriment les cœurs afin d’entreprendre, le long du fil à plomb la descente jusqu’au fond où tout se lave en fusion à grande eau forte où tout s’alchimise de concert noir rouge blanc jusqu’au fil d’or qui pointe vers ailleurs puisque le haut et le bas sont abolis fil ténu qui relie l’ostinato des secrets chuchotés dans deux boîtes de conserves que des années lumières séparent par les bouches énormes des déesses primordiales et des dieux fondateurs — grandes têtes noires du livre de Contes Africains, réclamés soir après soir dans une petite chambre lambrissée comme un chalet, dans une contrée qui ne savait rien du Continent Noir que les zouaves en culottes rouges et les boîtes de cacao aux blancs sourires, et la patience curieuse d’une très jeune grand-mère à la blondeur peroxydée de starlette pour lire et relire sans jamais perdre la page ni le fil de ces histoires bien éloignées de sa petite pension de famille, de la neige, de la station de ski où elle était mariée en étrangère avec un de l’autre vallée, où elle faisait la dame à présent, sans jamais perdre non plus l’autre fil de ces histoires bien proches de son enfance des champs, du peu mais probe, de l’école à 5km à pied ça use ça use, de la terre qui lui collerait pour toujours aux escarpins et de la présence tellurique des montagnes dont le fil des crêtes est éclair du ciel figé pour l’instant dans la pierre — fil de cuivre grésillant de ces incessantes conversations divines à travers les mondes brodés d’étoile déjà filées encore visibles où dieux et déesses jouent à chas dans les trous noirs tandis que l’aiguille infime de la brodeuse traverse ici et là le lambeau de toile rêche d’une ancienne chemise de nuit trouée au soir des noces par un aïeul trop intimidé par le corps puissant de sa jeune épousée pour le dénuder fil à fil à coudre, non pas, mais à orner fil magique d’une boutonnière autour de la déchirure porte puit passage entre tous les temps tous les éléments et les endroits du fil envers dépliant les lectures comme l’origami d’une carte exhaustive des univers fil échappé des Parques fleurs et oiseaux continués longtemps après soi ou de son vivant dans d’autres chants essaimés dans d’autre voix dans d’autres soies fil de raphia fil de l’eau pêche miraculeuse bouts de ficelles…

© Victor Duclos

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ALORS | Ne pas laisser de trace

Chez des artificiers chinois. Le plus loin possible de Vienne. Pas un bang. Ni le fizz des fusées. Surtout pas. Plutôt un son en creux, qui s’absente, qui s’avale lui-même. Un puff et surtout son écho. Un très long écho de fumée. À Londres, à Paris également, des boutiques pour ce genre de nécessités. Au comptoir, les personnes les plus patientes, compréhensives et désintéressées qui se puissent trouver. Une détonation, légère, mais une détonation tout de même est inévitable. Un clac, lointain coup de fouet, juste avant le puff et tous les f qui s’ensuivent, presque simultanément. C’est à Shanghai qu’il trouve finalement le système le plus concluant.

Ne pas laisser de trace, c’est forcément admettre certaines personnes dans la confidence, mais une confidence morcelée, fragmentaire, menteuse. Les essais sont effectués au vu et au su de tout le personnel. Qui s’ébahit, qui trouve l’artifice grossier, qui rit d’avance de la surprise des invités, de la frayeur des dames dont les nerfs surchauffés feront de ce petit claquement une explosion, de la paranoïa des grands patrons déboussolés par une soirée d’errance, suffoquant dans ce petit nuage de fumée…

Ne pas laisser de trace : l’éther de la routine est essentiel. Soir après soir, en haut de l’escalier, clac, pffffff, Selim disparaît derrière l’écran de fumée. Il est déjà parti quand le détonateur s’enclenche, mais l’illusion joue en sa faveur, la mémoire immédiate du parterre réécrit la sortie sous sa dictée. La partie était perdue d’avance : quand le carton d’invitation est arrivé, c’était déjà trop tard et la fumée le leur révèlent, dernière épiphanie de cette interminable nuit. Combien de temps leur faudra-t-il encore pour réaliser qu’ils n’ont même pas eu l’occasion de jouer cette partie ? Dès lors qu’ils ont eu vent de l’existence du Sérail, dès que le désir les en a effleurés, bouche-à-oreille, allusion vague, regards entendus, les jeux étaient faits déjà.
Après leur départ, Selim se tient toujours en coulisse avec son cigare, pour féliciter le personnel, souhaiter la bonne nuit, serrer la main…

Ne pas laisser de trace c’est endormir la méfiance du Cliquetis avec les herbes de la Soigneuse et la vigilance de la Soigneuse avec des vœux de longévité qui l’accaparent depuis des semaines. Soir après soir, pendant des mois, la détonation, l’écran de fumée, la disparition, le jeu consterné des complices, l’effarement des invités, la fin de partie en coulisse après leur départ. Soir après soir avec une régularité pendulaire : chaque fois, la détonation du lendemain s’écarte imperceptiblement de l’horaire de celle de la veille. On ferme boutique bien après trois heures du matin, mais l’hiver est en marche et c’est toujours davantage la nuit.

Enfin, une seule fois, à la Saint-Jean de décembre, clac, pffffffffff… Toutes les portes sont fermées, les coulisses, vides. Le personnel ne s’en apercevra que dans quelques minutes, pour l’instant, il est occupé à jouer la disparition de Selim dans un nuage de fumée.

©Paweł Tomczyk

Qui est derrière la porte ?

C’est l’histoire d’un homme qui a réussi sa vie. Il a épousé la femme qu’il aimait et il l’aime toujours. Ils sont en bonne santé. Leurs enfants sont partis de puis quelques années, mais ils vivent heureux là où ils sont. Il a fait un métier honorable dans la ville, on le salue par son nom. Il a tout à la fois suffisamment d’argent pour ne pas s’en inquiéter et suffisamment peu d’argent pour ne pas s’en inquiéter. Sa maison est située aux abords de la ville, et on aime y être invité : les dîners qu’il offre sont toujours chaleureux et paisibles. En somme, tout va bien pour cet homme. Et pourtant, pourtant, depuis… quelques semaines ? Quelques mois ??? Il ressent comme une… gêne, comme une entrave — une fatigue, peut-être ? — qui ne le quitte plus et le goût de ce qu’il aimait s’affadit. Un jour, il estime que cela ne peut plus durer comme ça. Il va trouver sa femme et il lui dit  : « Femme, je vais partir. Partir en voyage. Je ne sais pas combien de temps je vais demeurer absent. Prépare ma valise, s’il te plaît. » Alors la femme… ne dit rien : elle prépare sa valise, en prévoyant les laines chaudes pour l’hiver et le lin frais pour l’été, puisqu’on ne sait pas combien de temps cette absence va durer.
Le lendemain, il part : il ferme la porte de sa maison, traverse les champs en direction de la forêt, franchit le ruisseau à l’orée de la forêt, traverse la forêt, arrive au pied de la montagne, parvient à une grotte dans la montagne et s’y installe. Et pendant des mois, il prie, jeûne, fait de l’exercice, profite du grand air, du silence, pense à son existence… Au bout d’un an, il se sent beaucoup mieux. Il décide de rentrer chez lui. Il refait sa valise, range les laines chaudes et les lins d’été, sort de la grotte, redescend de la montagne, traverse la forêt, sort de la forêt en franchissant le ruisseau d’un saut alerte, par-delà les champs il aperçoit sa maison, il les traverse et le voilà devant chez lui. Il frappe. Il entend la voix de sa femme, cette voix familière et bien-aimée qui demande : « Qui est derrière la porte ? ». Alors tout heureux, il répond : « C’est moi, c’est moi je suis rentré, chérie ! Ouvre ! ». Mais sans ouvrir, sa femme lui crie : «  Va-t’en ! Va-t’en ! Retourne d’où tu viens ». Il est terriblement surpris et sur le point de poser une question, mais… c’est sa femme, il l’aime, il lui fait confiance. Alors, dans une immense perplexité il empoigne sa valise, et il rebrousse chemin. Que peut-il bien se passer se demande-t-il en traversant les champs sans les voir, e mouillant ses chaussures dans le ruisseau qui marque l’orée de la forêt, il est si perplexe qu’il ne sent ni les ronces, ni les branches basses qui lui griffent la figure tandis qu’il parcourt la forêt et c’est à peine s’il sait comment il parvient à sa grotte, dans la fissure de la montagne, où il s’installe une nouvelle fois. Et pendant une année, il réfléchit. Du matin au soir et parfois du soir au matin à la lueur d’un petit feu. Il est intrigué, déboussolé, perplexe, offensé presque de ne rien comprendre à ce qui s’est passé là-bas, et à ce qui depuis se passe ici. Pendant une année entière, il réfléchit.
Un matin, quand il ouvre les yeux, tout est clair, il est saisi d’une telle joie et d’une telle urgence qu’il ne prend même pas la peine de refaire sa valise, il dévale la montagne en se râpant les genoux, il court dans la forêt, il en sort avec un point de côté, tout essoufflé et éclaboussé du ruisseau qu’il n’a pas pensé à enjamber, ses poumons le brûlent tandis qu’il traverse les champs, les yeux fixés sur sa maison toute petite au bout de la route. Quand il arrive, le cœur lui bat dans la bouche, il frappe et il entend la voix de son épouse à l’intérieur, sa voix familière et bien-aimée qui demande « Qui est derrière la porte ? ». Alors il lui répond : « C’est toi, c’est toi qui es derrière la porte » et la femme lui ouvre.

© Jean Roger Haendt

AVANT | La caravane

JOUR 5
Hier dans la fin de la journée, alors qu’il nous restait encore une bonne heure de route jusqu’au lieu prévu pour le bivouac, le chef des chameliers a sonné une alerte discrète et les têtes se sont tournées vers l’orient les unes après les autres à la suite de l’information qui courait tout le long de la caravane : un homme ! Un homme à pied ! Il paraissait assez proche et la décision a été prise d’un bref arrêt pour l’attendre. Il portait quelque chose de long dans ces bras, et dans le contre-jour on aurait cru une croix venant à notre rencontre. Nous avons patienté presque une heure : la perspective et la difficulté à prendre des repères dans cette partie si nue du désert nous ont joués : l’homme n’était pas si près, c’était un géant et les enfants qui s’étaient élancés à sa rencontre en ont été pour leur enthousiasme. Il progressait très lentement sous sa charge. Un des plus jeunes enfants, bien vif malgré son aller-retour est venu me chercher. Ses yeux brillaient d’excitation et d’effroi quand il s’est emparé de ma trousse. Mon arabe littéraire ne peut pas grand chose contre l’inventivité dialectale de mes compagnons de voyage : il criait en courant « le tapis saigne ! Le tapis saigne ! » Et comme il se tenait le côté, j’ai cru qu’il s’était lui-même blessé, mais il a fondu sur moi et m’a tiré par la main, tandis qu’un autre prenait ma trousse dans ses bras. Voyant cela, le chef des chameliers a ordonné le bivouac, et tandis qu’un débat s’élevait entre les caravaniers fâchés de ce retard imprévu — qui s’ajoute encore à ceux que nous semblons attirer comme le miel les mouches depuis notre départ — je me précipitai tant bien que mal au-devant de la grande ombre lente.
JOUR 7
Nous sommes aux pieds des montagnes. La progression journalière a été limitée à six heures. C’est un soulagement, même si quatre me suffiraient amplement. Je n’ai le temps de rien dans ce rythme forcené et les soins et la marche occupent le plus clair des journées. Au soir, tandis que les marchands et les chameliers discutent autour du feu, je tombe. Tenir ce journal tient de l’exploit. Ses lacunes me désolent. Quant à dessiner, il n’en est plus question. Je me suis beaucoup illusionné sur mes capacités, je m’en rends compte.
J’ai pu examiner l’étrange contenu du tapis, contenu bien banal en comparaison des spéculations sensationnelles de sa petite escorte : un homme d’une vingtaine d’années — à l’estime, je dirai 27 ans, mais je ne suis pas Sherlock Holmes —, tabassé à mort. Enfin presque : il vit et bien qu’il soit toujours hasardeux de se prononcer sans examen approfondi — comment faire ça ici ? Pas d’hôpital avant Ouarzazate et nous n’y serons pas avant x jours — je crois qu’il vivra. J’aurais un peu de honte à l’avouer aux confrères d’Edinbourg, mais une des raisons de ma foi dans ce pronostic vient que je ne l’ai pas émis moi-même. C’est celui du vétérinaire — ce n’est pas son titre ici, les chameliers l’appellent Monsieur*, comme on disait du frère du roi de France, avant leur révolution. Pourtant c’est un Homme Bleu. Enfin, il s’habille à leur manière pour moitié (il porte des pantalons à l’occidentale). Il s’occupe des bêtes, sans jamais salir ses grandes mains de femmes bleuies, comme son visage, par l’indigo du tissu. Quand une intervention est nécessaire, il la décrit patiemment à ce petit aide de camp farouche qui ne le quitte pas d’une semelle, et tandis que le gosse opère, il le couve de son œil peint au khôl tout en murmurant à l’oreille du dromadaire. Monsieur est très estimé et sa présence dans la caravane figurait parmi les arguments massue du chef caravanier pour m’inciter à la rejoindre. Toujours est-il que mon lacunaire collègue a opiné hier après avoir pris les pouls du cadavre peine déballé du tapis. Il a eu un échange avec le géant qui l’avait porté jusque là et quand je me suis enquis de savoir s’il vivrait, Monsieur a répondu : vraiment !*
JOUR 8
Depuis l’arrivée de nos deux passagers clandestins*, je me sens encore plus isolé : ma pratique très scolaire, j’en prends quotidiennement la mesure, de l’arabe littéraire multiplie les quiproquos avec les caravaniers depuis le premier jour. J’ai cru que ces deux nouveaux venus changeraient la donne linguistique : le géant a les yeux clairs et une carnation pâle sous la brûlure du soleil et du vent, quant à l’autre — dont il semble déplacé de demander le nom pour mon registre, puisque je n’ai reçu à cette question qu’un œil vide pour toute réponse) — n’est pas de la région et promettait autre chose que le dialecte avec lequel on me fait tourner en bourrique. Pourtant, même si Monsieur* laisse entendre que son pronostic vital n’est pas engagé, il demeure incapable de prononcer le moindre mot — tant la fièvre très forte et qui ne le lâche pas, que la probable fracture de sa mâchoire rendant l’opération quasiment impossible —. Quant au géant, qui répond au nom d’Osmin (!), alors que j’aurais parié sur Niels ou Gösta, c’est l’homme le plus taciturne que j’ai connu. Il échange laconiquement en français avec Monsieur et le soir au bivouac il échange la force qui lui reste contre de la nourriture pour lui et son ami, avec des formules de politesses orientales qui me rappellent les tournures d’un élève libanais de l’Université. Bref, hors ce journal où je me réponds moi-même, ce voyage semble voué à l’ascèse conversationnelle d’une retraite monacale. Autant pour les charmes de l’Afrique.
Jours 10
Après les jours de désert, la montagne est un heureux dépaysement. L’ascension est poussive bien que les dromadaires s’y montrent vaillants. L’aide de camp de Monsieur* — qui baragouine un anglais qui sent de manière surprenante le livre et non le marché — m’a expliqué que le chamelier en chef avait privilégié des bêtes de montagnes. Voilà qui éclaire leurs nombreux bobos pendant la première traversée du désert et leur dilettantisme depuis que nous avons quitté le plat. Monsieur* consacre ses heures d’oisiveté nouvelle au blessé sans nom. Osmin redoute pour lui les à-coups des sentiers pierreux et je crois aussi, bien qu’il le cache dans sa barbe, qu’il craint les animaux : je le surprends à fixer leurs bosses. Il a donc définitivement renoncé au petit traîneau que les chameliers utilisent pour transporter les malades sur le sable. Il le porte presque tout le jour dans ses bras, n’acceptant de s’en défaire un moment qu’à l’assurance d’un sentier bien plat — c’est l’aide de camp qui sert d’éclaireur — et alors il demeure un moment en queue, étirant son énorme carcasse en poussant des grognements qui doivent résonner dans toute la vallée et auxquels, passée leur première surprise, les caravaniers rient et les dromadaires répondent. Pour plaisanter, on dit que les cris d’Osmin effraieraient les plus téméraires brigands et nous l’espérons dans le secret de nos cœurs puisqu’ils doivent parachever le pittoresque des montagnes. Cela me fera de fameuse histoire, de retour en Écosse, à la condition qu’ils ne m’aient pas tranché la gorge avant, comme c’est arrivé il y a deux ans à une de mes prédécesseurs, à la faveur d’une attaque nocturne. Un français, de Narbonne à ce qui se raconte. L’enlèvement contre services et rançon étant une destinée alternative.
JOUR 12
Osmin fait les trois prières — la caravane ramène à trois l’obligation des cinq rendez-vous quotidiens avec Dieu —, Monsieur également, ce qui m’a d’abord surpris. Non que je croies à une incompatibilité entre la science et la foi, mais quelque chose dans son apparence, dans son attitude, me l’avait fait d’abord cataloguer du côté des sceptiques. Les chameliers lui font plus confiance qu’à moi pour soigner leurs blessures, rares et banales. Me restent les marchands et les rares voyageurs honorés de mon auscultation britannique. J’ai parfois l’impression d’être le seul ici à voir la longue fresque des paysages qui nous reçoivent dans leur hospitalité fruste ou luxuriante. Mes compagnons ne se montrent pas très réceptifs à mon ravissement. De cela aussi, on doit se lasser… La prière de Monsieur* a quelque chose d’inapproprié, d’indien. On dirait une sorte de ballet d’un seul geste où il met davantage dans les mouvements qui conduisent d’un geste rituel à l’autre que dans ces gestes sacrés. L’observer me met mal à l’aise sans que je sache pourquoi. Sans que je cesse.
JOUR 15
La fièvre a repris notre blessé. La face d’Osmin est ravagée par l’inquiétude, par la terreur au point que le visage tuméfié de l’autre semble moins abîmé en comparaison, d’autant qu’il semble goûter la brûlure de la fièvre comme un séjour au hammam. Nous l’avons veillé tard dans la nuit glaciale, Monsieur* et moi, tandis que le géant surveillait le campement pour tromper son angoisse et mériter son repas du soir. Monsieur* dit que je fais fausse route en imaginant les chameliers indifférents à la beauté tellurique des paysages que nous traversons. Leur intimité, insiste-t-il, est si grande qu’elle est devenue un secret jalousement gardé. Monsieur quant à lui semble tout à fait passionné par ces deux voyageurs tombés des dunes. Je ne comprends pas ce qui accapare sur ces deux-là son regard vif et son attention si profonde tandis que mes yeux s’élèvent vers la majesté du ciel étoilé.
JOUR 16
Aux abords de Ouarzazate, nos deux invités douteux nous ont faussé compagnie, sans un adieu. Mais que pouvions-nous attendre d’un ruffian ? Quant à l’autre, il n’est jamais sorti de son mutisme — sauf à délirer dans cette manière d’espagnol frotté d’arabe…
Belle soirée en ville, loin du campement, dans la société finement lettrée du Consul. Tout le monde très avide et amusé de mon étonnant voyage. La plupart d’entre eux, expatriée de longue date dans ces contrées, n’a jamais mis le pied hors de la ville ni posé les fesses sur un dromadaire.
JOUR 20
Ils sont réapparus au premier bivouac vers Tellouet. Le blessé marche avec de l’aide et une béquille. Enfin, il peut faire quelque pas. Il a retrouvé son nom à la faveur de cette absence : Selim.

*En français dans le texte

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