Stéphane Mercoyrol, © Benoit Riou, Emmanuelle Cordoliani, Sérail

Ta main lourde

Quand sa main s’élève dans l’air, on imagine ses bagues posées les unes près des autres, conversant la nuit par infrabasses. Cette fois-ci, il a rapporté un œil-de-tigre. Il capte tous les regards, comme le ferait un vrai tigre marchant à son côté. Les bagues à ses mains sont nombreuses, en argent massif, comme les couverts avec lesquels nous mangeons à l’office, de l’argent vieux, sombre et lourd pour nos assiettes de faïence. La clientèle ne vient pas ici pour manger. Seulement pour boire. Et fumer. Et voir. L’argent est pour nous. L’or aussi, qui passe de leurs poches à nos mains, à nos bouches parfois. Pour qui à l’œil, ses mains n’étaient pas élégantes, elles le sont devenues à force de soins, d’habiles et patientes manucures. Des mains qui savent à quoi employer l’argent : le lustre de ses ongles, la douceur de ses paumes décharnées, la pureté de la peau à l’extrémité de ses phalanges de fumeur tiennent de l’art. Son intelligence seule met cette beauté chèrement acquise dans la grâce de ses gestes. Ils dessinent des cercles de dompteur dans l’air tandis qu’il vous parle et vous font comprendre qu’il y a quelque chose à traverser pour parvenir à la matière même de l’existence qui se dérobe dans la fumée de son cigare. Nous imaginons le tintement d’argent de chaque bague sur la petite table de verre qu’il garde dans sa chambre — extravagant présent du cristallier belge, livrée dans une caisse de bois de la taille d’un homme et dont l’espace laissé vide avait été comblé par des plumes d’oiseaux, pour s’assurer du transport le plus délicat qu’on puisse imaginer. Quand nous avons ouvert la caisse, elles se sont envolées partout, il a fallu des jours pour les rassembler toutes et il arrive encore que nous en retrouvions une ici ou là, sous un meuble, ou tombant élégamment d’un lustre pour s’unir à l’aigrette d’une invitée, ou se poser comme un cygne sur la surface d’un cocktail. L’objet fait à peine la taille d’un guéridon, c’est un assemblage de métal tourmenté autour d’un plateau grand comme un visage taillé et poli dans le cristal. Un cadeau comme on n’en voit jamais, comme ceux qu’évoquent les contes pour briser notre pensée afin que l’oiseau quitte enfin cet œuf protecteur et s’envole jusqu’à la fenêtre. Le soir, Selim doit ôter tout cet argent qui enserre ses doigts jusqu’au plus petit et le déposer, anneau après anneau, sur cette table que nous n’avons plus revue depuis sa livraison, mais qui nous fait encore rêver — rien ne sort du Sérail, rien qui ait de la valeur et des plumes on a bourré les oreillers. Depuis, nous faisons des rêves nombreux et sans histoires à proprement parler. Nos nuits se sont peuplées de chants et de légèreté et le rêve du perroquet et de la cage d’or nous visite tour à tour (…) Nous ne nous souvenons pas exactement du récit au réveil, mais nous le reconnaissons dans l’image, de la main grassouillette du marchand inquiet ouvrant la cage d’or. Alors les plumes s’envolent dans un nuage, le perroquet au bord de la fenêtre trace à nouveau pour nous le passage infaillible de la liberté : la mort. Ce prétexte suffit pour solliciter de la Diseuse rousse une énième narration du conte qu’elle fait semblant de redécouvrir dans le fond de son café, les mains en coupe autour de sa tasse. La Joueuse de nay l’accompagne de simples soupirs et chuintements, car elle n’emporte plus son instrument partout avec elle comme elle le faisait à son arrivée parmi nous — . De la table, il n’est plus parlé, mais en cherchant le sommeil, le tintement des bagues d’argent contre le verre, ce son, posséder ce son, voilà assurément ce qu’est la richesse incommensurable. Loin de ces histoires, la Soigneuse doit souvent huiler les doigts captifs de Selim afin de le défaire des anneaux qu’il est aller chercher si loin pour empeser sa main, masquant ainsi les tremblements toujours plus fréquents à mesure que se succèdent les soirées où il risque tout pour rafler une fois encore la mise des poches de nos invités. À ce rythme, la Soigneuse lui dit qu’il devra bientôt se faire monter une enclume en chevalière pour donner le change… À l’hiver, une jeune femme s’est présentée à la porte basse, vêtue d’un manteau trop élégant pour la saison, un feutre à larges bords baissé sur l’œil et la bouche comme une cerise mouillée. Elle a donné aux questions d’usage les réponses nécessaires pour entrer et pour rester, mais quelque chose dans son port fuyait, préférant l’ombre, le regard toujours occupé au-dessus de son épaule droite agaçait très vite quiconque s’aventurait à lui parler. Jusqu’à ce que le tailleur lui ait fait sa tenue, elle a gardé la chambre, faisant beaucoup jaser. Selim lui apportait lui-même un repas au milieu de la journée. Dans l’entrebâillement de la porte, son demi-visage remerciait les yeux au sol. Elle a fini par nous rejoindre, fardée plus qu’il n’est ordinairement admis pour le personnel : une face de lune qui a laissé le Pierrot interloqué. Comme c’est l’habitude, la vieille du vestiaire — la Physionomiste — a demandé à toucher son visage à leur première rencontre : ses mains valent des yeux. Elles se promenaient en interrogeant l’ossature — par respect, par pudeur, elles ne s’attardent jamais à la peau. Les os, les muscles à la rigueur, voilà ce qu’elles palpent comme si elles devaient ensuite reproduire leurs volumes dans l’argile — tout à coup, alors qu’elles mesuraient l’écart de la mâchoire aux pommettes, elles ont marqué l’arrêt. Puis de la pulpe des doigts, elles ont pianoté légèrement en travers de la joue. La face de Lune était très mal à l’aise, mais qui ne l’est pas pendant le déroulement de cet examen de passage ? Elle s’est figée et l’instant d’après la Physionomiste avait achevé son arpentage. Nos yeux ne voyaient rien, mais nous avons bien vu que quelque chose s’était produit. Dans les jours qui suivirent, ils étaient aux aguets. On s’est mis à parler entre deux portes d’un léger relief, comme une frise dont on pouvait, soi-disant, distinguer le dessin sur sa joue de Lune dans la lumière rasante. Plus nous l’observions, plus elle se terrait, mais bientôt nous étions unanimes : une série de carrés et de cercles, un trou au centre de celui-ci, une bosse pour celui-là… Jusqu’à l’autre soir, où à l’occasion d’une fable propre à distraire la clientèle, la main de Selim s’est dressée comme un serpent, dans un geste plus raide qu’à l’ordinaire. Nous l’avons vue blêmir sous le fard blanc et chacun a pu reconnaitre la facture des bagues d’argent dans la marque qu’elle porte à la joue. Depuis c’est nous qui baissons les yeux ou détournons le regard quand elle se montre. Je ne peux pas dire avec certitude qu’elle se farde encore.

Hors Sérail | La chronologie demeure incertaine.

Serail, Thief of Bagdad, flying carpet, Cordoliani

Phonoscène

C’était une de nos fêtes. À l’exception d’une comédie musicale de Hollywood, dont nous devinions les passages chantés grâce aux ballets qui soudain peuplaient l’image, nous connaissions d’avance ce qui serait projeté sur l’écran en préambule : nous, nous dans les salons, près du bar, dans les couloirs, nous en statues de sel comme pour la séance de photo annuelle et tout à coup bougeant gauchement après un écarquillement des yeux inquiets de satisfaire à l’ordre du maître d’œuvre. Nous, ne sachant plus rien faire de ce que nous avions toujours fait : arpentant les couloirs, frappant aux portes, les entrouvrant dans un empêchement d’animaux habillés, complexifiant à outrance les gestes les plus familiers, transformant la routine en marelle excentrique… Et puis plus tard, aux alentours de la septième minute, nous encore, incapables de réprimer un sourire de désarroi quand tombait le deuxième commandement : {Faites comme si je n’étais pas là !} Comment faire justement cela quand tout tournait autour de lui avec sa tignasse des longues absences et ce drôle d’engin mécanique auquel il collait son œil et qui s’interposait dans nos retrouvailles. C’était en ce temps-là une toison d’or, un mythe, une chose que nous ne connaissions que de loin, vaguement, par l’intermédiaire des grandes affiches aux décors de Sahara, de piraterie ou d’Amérique, qui ornaient le toit voisin en alternance avec des réclames pour les savons ou l’alcool. Sur le nom de cette chose qu’il avait rapporté comme un trésor, un malentendu persista durant de longs mois où nous l’appelâmes l’Obscure, ce diminutif ajoutant encore à notre fébrilité dans le temps passé sous son joug. 
Pourtant très vite après que nous avons compris son nom pour ce qu’il était, la caméra avait été cassée, ou perdue, ou peut-être qu’il en avait été déçu, que l’image qu’elle lui renvoyait de son monde semblait dérisoire à celui qui en connaissait les fondations, les secrets, les mécanismes. On dit qu’il a détruit tous les films — il le faisait des photos, en dépit du soin passionné qu’il mettait à ces prises de vues, fermant l’établissement toute une journée, nous équipant de nouvelles tenues, faisant venir de très loin parfois une photographe exigeante et excentrique qui nous menait un train d’enfer jusque tard dans la nuit pour immortaliser le Sérail — mais quelques films ont échappés à la purge et parfois, les jours fériés, on annonçait pour le soir une projection et la nouvelle, vraie ou fausse, se répandait comme le son des cloches à la Pâque, mettant en branle une armée de petites mains sans la moindre concertation préalable, comme pour éviter le mauvais œil, une censure de dernière minute dont nous ne connaissions pourtant aucun exemple : la buanderie empesait le drap de lin blanc qui servirait d’écran, le chasseur ressortait une antique fronde pour dégommer méthodiquement les lampadaires de la rue, l’air de rien, nous passions un gros coussin sous le bras qui se retrouvait négligemment oublié à même le sol de béton du toit… On n’allumait pas l’enseigne là-haut puisqu’on y accrochait le drap entre le C et le E et comme par hasard tout le monde portait ses vêtements de nuit dès la tombée du jour. Il aurait été tellement plus simple de s’installer dans un des salons clos, mais même à l’hiver parfois, c’est sur le toit que ça se passait, le cinéma, et nous nous serrions les uns contres les autres prétextant le froid en dépit de grosses couvertures que nous avions traînées là pour nous en protéger et des grands verres de vin aux épices qui passaient de main en main.
Nous avions perdu depuis longtemps tout intérêt pour le pauvre spectacle que nous offrions sur le film, mais inlassablement nous regardions, médusés, le cinéma. Et ce que le cinéma était en train de faire de nous, de faire avec nous, alors que les images avaient été prises des mois, puis des années auparavant, lui toujours au présent de notre passé, toujours en mouvement, s’activant pour donner l’illusion de la vie. Nous regardions le cinéma comme des mammifères, des omnivores devant cette technologie qu’on ne sait ni comprendre, ni reproduire, ni réparer. Et quand cette première partie était achevée, nous observions un silence superstitieux en attendant la suite, redoutant le jour où ça ne fonctionnerait plus, où la lourde mécanique de fer du projecteur aurait raison de légère transparence des films. (Nous étions loin de comprendre alors que nous pouvions tout aussi bien regarder l’écran blanc, ou la lune puisque nous portions la marque de ce cinéma dans nos regards comme nous portons la marque du Sérail dans nos voyages à présent). Ça reprenait : nous regardions le désert en noir en blanc qu’il nous avait rapporté d’une très longue absence, une photographie presque, tant la bande du ciel et celle du sable s’obstinaient à conserver leur mesure. Le silence pesait son poids d’or et toujours les larmes finissaient par monter aux yeux du Gardien — celui-là même qui en avait vu d’autres, des films, et qui quelques heures plus tôt affirmait avec aplomb qu’il fallait aimer se faire peur pour croire qu’il y avait là une locomotive, pour prendre une baraque en bois pour une gare, qu’il n’y avait pas plus de locomotive que de fée aux choux et qu’on avait mieux à faire de son temps que de s’illusionner à de pareils enfantillages —, alors une voix s’élevait et chantait une berceuse à la lune sans relation aucune avec ce désert, le zénith où il l’avait trouvé et la langue que l’on parlait dans ces pays chaud, mais qui était devenue pour nous la musique de cette image, de ce moment, si bien que s’il arrivait qu’ailleurs quelqu’un la fredonne, on s’épongeait instinctivement le front.

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Un nuage de lait

Au lieu d’habitudes, les changements glissent en pente douce. Les petites tables de la terrasse arrivées d’hier — des coccinelles rouges vraiment — , les voilà passées déjà. Ce voile laiteux du ciel entre l’arbre unique et la tour désertée, se posent sur toutes choses pour les blanchir irrémédiablement. Les avions laissent des traces de nuages de lait jusque dans la tasse de thé. La façade aussi s’est faite avaler par les ciels de traîne, mais au moindre rayon de soleil — le sourire de cet enfant à la tête plaisamment ronde — elle fait son effort pour parler des murs clairs de Tanger… ou d’une tranche napolitaine, qu’il mangerait dans une petite assiette publicitaire. Le patron est pâlot aujourd’hui : il a perdu son frère, presque jumeau, ils se relayaient infatigables du matin au soir au bar, en terrasse, tout le monde les appelait « Moi et mon frère », moquant gentiment leur tic de langage. Difficile de dire lequel est mort. L’autre, tout le monde continu de l’appeler gentiment « Moi et mon frère ». Tout blanchit irrémédiablement… il n’y a que la clientèle qui rajeunisse, qui se bariole et se chamarre. L’arbre, hier c’était un platane, ce matin, un magnolia. Et pourquoi pas un magnolia ? L’autre s’est fait attaqué par un tigre, une bien petite bête pourtant, un insecte de rien, mais elle a finalement eu le dessus et il a fallu couper et déraciner la souche. Par la même occasion, ils ont refait la terrasse qui était toute gondolée par la puissance de l’arbre inversé, autant poussé dessous qu’au-dessus, si bien que personne ne se souviendra bientôt plus de ce platane pourri, sur la dalle lisse de la terrasse. Et ce matin, un magnolia en fleurs. C’est un arbre à la mode dans les communes, on dit ça. Pourquoi pas une mode pour les arbres ? Avec le temps, il faut bien admettre qu’il y a une mode pour tout ( les sentiments, les robes, les idées, les chansons, les coupes de cheveux…). L’enfant croit si fort au cordage invisible tendu entre les plots qui séparent la terrasse de la circulation du carrefour qu’on finit par entendre l’océan du Finistère comme dans un coquillage… Si les voitures étaient un petit peu moins agressives, on pourrait se retrouver à un croisement dans Beyrouth, deux conducteurs s’invectivent, comme ça, pour la forme, sans grimper dans les tours, en guise de politesse visant à entretenir une espèce de normalité, une espèce d’humanité, dans l’attente du prochain feu du ciel. Les klaxons grégaires rident le thé, c’est dommage collatéral. Heureusement le voile laiteux finira par remplir les oreilles d’une touffe de poils blancs comme des cygnes qui amélioreront l’illusion du Liban. Tiens, les grosses fleurs blanches sur l’arbre, on dirait cette chanson sur Proust, ça faisait comment déjà ? On la jouait hier dans le bar, elle a dû encourager l’arbre à la floraison…

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