Charlotte à la rose
Le serveur m’a vue venir. Il me tend un porte clé avec un petit ours en peluche. D’habitude, il me voit trop tard et me fait des remontrances quand je reviens des toilettes. Parce qu’il y a des toilettes pour femmes, avec une clé. Une clé qui pourrait être celle d’un appartement dans les immeubles modernes alentours. Plate, large, compliquée. L’ours et moi, nous descendons les hautes marches étroites de l’escalier. Pour quelles enjambées des marches pareilles ont-elle créées ? Ni pour une femme ni pour un homme. Pour un géant filiforme, éventuellement. J’ouvre la porte avec une drôle d’émotion. J’ai un peu peur qu’un homme sorte des toilettes d’à côté : je me trouverais bête avec ma clé spéciale, comme une personne spéciale qui nécessiterait un cabinet spécial. Une réponse de Charlotte Gainsbourg à la question “ Quel pouvoir magique aimeriez-vous posséder ? ” me traverse l’esprit… C’était il y a plus de 20 ans, dans un magazine féminin, elle avait répondu : “ Que mon pipi sente la rose ”… Voilà le genre de chose qu’il faudrait que j’explique à un usager masculin des toilettes de ce bar, s’il me voyait avec ma clé. J’ai une clé parce que je suis très différente de vous, je suis délicate, mon pipi sent la rose. J’ouvre. Bon, même cuvette, même lunette, même décor qu’à côté. C’est propre, mais de toutes façons, ici c’est propre. Pas de verrou, puisqu’il y a une clé. Je m’enferme. Étrange impression d’uriner dans le placard à balais, du coup.
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