24Oct2018

La montagne sourit

Il est difficile d’écrire sur l’école, sur l’enseignement ( d’une discipline artistique comme la scène, notamment ), du fait de la simplicité extrême de ce qui réussit à se dire après des années de travail. La montagne accouche d’une souris. Cette expression, m’a longtemps épouvantée. Je la croyais synonyme de tout ça pour ça, autre expression sur laquelle je pourrais revenir également, à la réflexion. Ma chance, je crois, c’est d’être conteuse, de baigner dans le conte jusqu’au cou — ce qui fait de ma tête un talon d’Achille toujours derrière la tortue — et je comprends maintenant que si la montagne accouche d’une souris, eh bien ce n’est pas n’importe laquelle, c’est la fille de la montagne. Une sacrée souris, voire une souris sacrée par l’ascendance. Et encore, on ne sait pas qui en est le père… Une souris avec une puissante montagne à l’intérieur.
Hier, donc, je note dans mon carnet : dire quelque chose à quelqu’un. C’est la souris de ce premier mois de cours.[1] Dire quelque chose à quelqu’un, vous remarquerez que j’ai ôté jusqu’au sujet. Si quelqu’un.e dit quelque chose à quelqu’un.e., ce n’est plus une souris : retour à la montagne. On va s’égarer sur le sujet du sujet de la phrase, puisque y’a que ça qui nous intéresse, le sujet moi-moi-moi, mais justement, puisqu’ on y est, comme disent les enfants dans c’est celui qui dit qui y est, autant l’ôter, afin de lui laisser une chance d’apparaître dans la chose qui se dit, qui se dit d’une certaine manière à ce.tte quelqu’un.e qui est plus important.e que tout, qui conditionne le pourquoi et le comment de dire la chose. Puisqu’elle lui est adressée, la chose. Puisque je souhaite qu’elle soit comprise. Voilà que je suis déjà tout cela sans m’être occupé.e un seul instant de moi : je suis la personne qui dit, qui veut faire comprendre une chose. C’est suffisant.
Ce soir, mon école consiste à apprendre à dire quelque chose à quelqu’un. Pas n’importe quoi à n’importe qui. Pas parler tout.e seul.e comme un moulin à paroles. Chaque mot, chaque silence, est sans retour. La petite souris de cette action si simple porte le désir vitale d’être compris.e, de changer l’autre irrémédiablement, parfois avec légèreté, parfois avec violence, mais irrémédiablement à chaque fois.
Tout ça pour ça, mais c’est une autre histoire.

[1] avec des étudiant.e.s de Master au CNSMDP.

Illustration : Tamako Kataoka

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